Pas de limites ni de frontières qui l'aient jamais arrêté, Kārlis Bardelis était un homme libre. Un aventurier comme on en fait peu. En toute discrétion, n'avait-il pas traversé trois océans à la seule force de ses bras ? Et pourtant, son nom de n’évoque pas grand-chose en France. À peine les plus avertis reconnaissent-ils sa barbe blonde broussailleuse. En fermant les yeux, il faut imaginer non pas un homme mais l’horizon, un trait fin, la barre d’une embarcation qui tangue. C’est ce que le Letton a passé sa vie à traquer. Mort le 17 novembre 2025, à 40 ans seulement, il restera comme une grande figure de l’aventure pour s’être lancé en 2016 dans un projet de tour du monde colossal alternant marche, vélo, et rame. Au total : huit ans de voyage sur les mers et les océans, des dizaines de milliers de kilomètres et plusieurs records certifiés par le Guinness Book pour avoir été le premier à rejoindre l'Asie depuis l'Amérique du Sud et l’Afrique depuis l’Asie... à la rame. Sans moteur, ni voile. Mais au-delà des performances, c'est toute une philosophie qu'il poursuivait : « Si je ne peux pas changer le vent, alors je change mon attitude », disait-il.
Bored of Borders (« Lassé des Frontières ») n’était pas seulement le nom de son blog : c’était une déclaration. Sur son site et son compte Instagram, Kārlis Bardelis se présentait comme un explorateur humain-propulsé, insensible aux lignes tracées sur les cartes. Il a quitté une vie normale pour une suite d’expériences radicales à rollers, skis, tandem, puis en aviron solo… autant de façons pour lui d’apprendre la géographie par le corps. Son projet, raconté et documenté sur Bored of Borders, a attiré une communauté de lecteurs, de sponsors modestes, et d’amis-voyageurs qui ont suivi ses étapes. Tous regretteront sa mort, survenue le 17 novembre 2025 après huit mois de bataille contre une tumeur au cerveau. « C’est avec une tendre tristesse que nous vous annonçons que notre fils, frère, mari, ami et homme infiniment bon, Kārlis Bardelis, a rejoint son océan d’éternité », écrivent ses proches. Il avait 40 ans.
Avant de se lancer dans son tour du monde, Kārlis Bardelis menait une vie tranquille en Lettonie. Il travaillait dans la vente et le marketing, dans une entreprise où il passait ses journées derrière un ordinateur. Rien ne le prédestinait à affronter trois océans. Il n’était pas athlète, seulement un curieux des grands espaces qui partait rouler ou pédaler pendant ses vacances. Mais la routine l’étouffait. C’est ce besoin vital de mouvement qui l’a poussé à tout quitter en 2016 pour lancer Bored of Borders.
Ceux qui ont croisé son chemin parlent d’une douceur étonnante pour qualifier Kārlis. Il ne parlait jamais fort. Il ne se vexait pas. Il posait des questions, beaucoup, de celles que posent les gens qui n’ont rien à prouver et tout à comprendre. Il avait cette façon de pencher légèrement la tête quand il écoutait, un tic qu’on retrouve dans certaines vidéos de ses conférences. Son leitmotiv, répété dans ses interviews : « Le monde a besoin de cœurs bons ». Il ne voulait pas seulement traverser des océans : il voulait traverser les gens.
Si je ne peux pas changer le vent alors je change mon attitude
La trajectoire de Kārlis ne ressemble pas aux expéditions classiques. Il a commencé par des traversées terrestres spectaculaires comme son aventure à rollers du Cap Nord à Gibraltar. Mais c’est sur la mer qu'il bouclera son exploit le plus mémorable. Entre 2016 et 2024 il réalise un voyage exceptionnel : aviron et vélo, 2 898 jours d’itinérance et plus de 58 000 kilomètres cumulés. À la fin de ce chapitre, il boucle sa route en revenant à Lüderitz, en Namibie, soit le même point de départ et d’arrivée, le 4 avril 2024, après presque huit ans autour du monde - seulement interrompu pendant 18 mois, qu'il passe en Lettonie, à cause de la pandémie de COVID. Sa philosophie : « Si je ne peux pas changer le vent alors je change mon attitude ». Rien de spectaculaire, mais une définition puissante de son rapport à la vie.
Sur l’eau, ses étapes sont devenues mythiques : il a ramé sur l’Atlantique et le Pacifique dans de petites embarcations sans moteur ni voile, affrontant tempêtes, solitude et faune marine, il a établi des passages inédits dans l’océan Indien, reliant des continents que beaucoup n’imagineraient pas traverser à la force du corps. Ces exploits lui ont valu plusieurs records Guinness, dont le plus célèbre : 493 jours en mer sur une seule expédition d’aviron, entre Callao et Pontian, de juillet 2018 à juin 2020. Soit la traversée à la rame du Pacifique, du Pérou à l’Indonésie, de l’Amérique du Sud à l’Asie. « Je ne me suis jamais senti seul, l’océan est plein de voix », racontait le Letton. Sur son blog, il décrivait les humeurs de l’océan, les conversations silencieuses, les discussions avec les poissons.
Le documentaire complet de sa traversée du Pacifique est disponible sur Prime.
« Je ne fais rien de spécial, j’avance, c’est tout »
Les records officiels cumulent des chiffres mais ceux qui ont vu Kārlis de près racontent autre chose. Les titres Guinness, les chronos et les kilomètres donnent une mesure de l’effort, mais son journal, ses interviews et ses échanges publics révèlent une vérité plus humble : il n’était pas obsédé par l’exploit pour l’exploit, mais par l’épreuve comme école. Dans des vidéos et des conférences, il explique que l’isolement des longues traversées lui a appris à écouter… les vagues, les oiseaux, les voix des gens rencontrés sur des îles minuscules du bout du monde. Les journalistes lettons dépeignent une modestie déroutante. Bardelis souriait, gêné, quand on le félicitait : « Je ne fais rien de spécial, j’avance, c’est tout ».
Ce qui frappait chez lui, c’était cette sorte de sérénité inaltérable face au danger. Non pas une inconscience bravache ou une bravoure surjouée, mais une forme d’acceptation. Kārlis ne se croyait pas invincible et savait très bien que tout pouvait basculer dans les expéditions qu’il menait. Cette manière de vivre en marge de l’inquiétude lui venait peut-être de ses origines lettones, un pays où la mer et les forêts enseignent très tôt que les choses ne nous appartiennent pas, et que l’humilité n’est pas une vertu mais une condition.
Sur les réseaux, on salue la disparition de ce "gardien de la mer"
À l’annonce de sa mort, la communauté des aventuriers – lettons et internationaux – s’est très vite émue : messages sur Instagram, posts d’amis explorateurs, vidéos de collègues de mer. Les aventuriers qui l’ont croisé en expédition décrivent Kārlis comme « une lumière calme » ou « un gardien de la mer ». C’était aussi un homme qui partageait volontiers son savoir en matière de navigation et ses astuces de survie et qui avait un sens profond de la solidarité. Les hommages publics sur Facebook et Instagram montrent une foule d’anecdotes, des repas partagés sur des quais étrangers aux nuits passées à réparer du matériel.
La presse rappelle aussi que, malgré sa notoriété internationale grandissante, Kārlis restait très attaché à ses racines lettones. Ses retours en Lettonie donnaient lieu à rencontres, conférences et projections de la petite équipe qui suivait ses expéditions et la réalisatrice qui a filmé une partie de sa traversée du Pacifique. La télévision publique a largement couvert sa carrière, dans le pays, son itinéraire suscitait orgueil et émotion. Il était déjà un grand aventurier. Si la mort ne l’avait pas appelé auprès d’elle précocement, il serait certainement devenu un géant.
En quelques mois, tout s'effondre
En avril 2024, après près de huit ans de pérégrinations, Kārlis achève son périple avec non pas un mais six records Guinness à la clef. En plus de la première traversée à la rame de l’Amérique du Sud à l’Asie, il est le premier à avoir ramé de l’Asie à l’Afrique et détient aussi le record du plus long nombre de jours passés en expédition sur une embarcation sans moteur ni voile. Quelques mois seulement après son retour, le rêve se brouille et sa destinée s’obscurcit. En février 2025, un vaisseau sanguin cède dans son cerveau. AVC. Il s’en sort mais doit réapprendre à marcher et à parler. Il se déplace dorénavant en fauteuil. Lors de son opération, les médecins ont aussi découvert une tumeur maligne agressive. Très agressive. Huit mois plus tard, Kārlis Bardelis y succombe.
Plus que des records, Kārlis Bardelis laisse derrière lui un modèle. Il a prouvé que l’aventure ne consiste pas à dominer l’environnement mais à s’y fondre, quitte à se transformer. Ses voyages étaient autant des quêtes extérieures qu’un cheminement intérieur. Son message – à travers Bored of Borders, ses récits, ses interviews – reste un appel : oser dépasser ses propres limites, mais aussi à accueillir le monde avec humilité. Il a construit un pont entre les terres et les océans, entre les êtres, entre les rêves les plus fous et la réalité d’un homme de chair et de volonté.
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