Le trail pourrait-il être « mis sous cloche ». Loin des montagnes qui ont vu naître la discipline, risque-t-il de se retrouver formaté en « trail rooms » coincés entre deux studios de cycling et un concept store matcha ? En abonnements mensuels pour cumuler 4 000 m D+ sans quitter le périphérique ? Ou encore en cartes dix séances pour s’évader sur tapis terreux climatisé ? À voir l’événement – tout simplement « le plus petit ultra du monde » – que vient d’imaginer Nike pour promouvoir le lancement de sa ACG Pegasus Trail, la question ne semble plus si absurde.
Du 11 au 13 février à Milan, Nike ACG (All Conditions Gear, sa gamme outdoor), en collaboration avec Mental Athletic, un collectif prônant l’esthétique du mouvement, organisait Exhibition of S.P.E.E.D. (Mostra di Velocità) — sigle pour Sweat, Pain, Endurance, Euphoria, Discovery (Sueur, douleur, endurance, euphorie).
Le concept ? Troquer les crêtes pour des masses de terre déversée à même le sol d’une galerie d’art contemporain, le Spazio Maiocchi, et y faire courir 27 athlètes soutenus par la marque américaine sur 15 km (700 m D+), 50 km (2 300 m D+) ou 100 km (4 000 m D+). Le tout sur… une boucle de 150 mètres. Soit 100, 333 ou 666 tours — un clin d’œil à peine dissimulé à la dimension quasi diabolique de l’exercice.
Derrière l’opération imaginée par Nike, un objectif promotionnel : mettre en avant sa nouvelle ACG Ultrafly Trail SP. Déclinaison de sa chaussure de route, la Pegasus 42, ce modèle est pensé pour le gravel, les sentiers et les transitions bitume- trail. Nike, en pleine offensive depuis quelques années sur ce juteux marché, signe ici une tentative assumée de rattraper son retard. Au passage, l’équipementier américain invente une course en boucle off-road ultra répétitive. Un évènement sûr de faire le buzz, mais qui interroge.
Revendiqué comme « le plus petit ultra du monde », à l’inverse même de l’esprit du trail. Longtemps pensé comme un échappatoire à la ville, cette pratique se retrouve ici réduite à un écosystème artificiel. Officiellement, il s’agissait de pousser les coureurs à puiser dans leurs ressources mentales pour tester leur rythme et leur endurance psychologique, plutôt que l’orientation, l’adaptabilité au terrain ou la capacité à composer avec les éléments. Avec Exhibition of S.P.E.E.D, fini l’imprévu, les panoramas qui récompensent l’effort, mais fini aussi la météo capricieuse. À la place, une répétition méthodique, presque clinique. Nike a bien ajouté ce jour-là de la terre, quelques cailloux, des bosses artificielles pour recouvrir la galerie — histoire de cocher la case “off-road” — mais le résultat tient plus du terrarium géant que du massif alpin. Reste à savoir si, à force de vouloir apprivoiser le sauvage, on ne finira pas par le mettre définitivement sous cloche !
Le public, posté au niveau 2 derrière des vitres renforcées, regardait les 27 participants – des athlètes internationaux soutenus par la marque – tourner en rond inlassablement. La course était retransmise en direct sur le site de Mental Athletic via cinq caméras, façon dispositifs de surveillance. Vision infrarouge, musique mystique et obsédante, angles morts traqués : l’ambiance tenait plus de l’univers carcéral que de la performance artistique.
Une expérience qui frôle ici l’absurde, mais qui pourrait donner des idées à certains, inspirés par le succès des salles d’escalade. Car l’histoire récente de l’escalade indoor montre à quelle vitesse une pratique née en pleine nature peut être reformatée pour répondre aux logiques urbaines et commerciales.
Photo d'en-tête : Mattia Balsamini / Nike ACG- Thèmes :
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