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Terignota
  • Équipement
  • Running

Fatigué de payer trop cher son équipement de trail, l’athlète Alex King lance sa marque à petits prix

  • 4 décembre 2025
  • 6 minutes

La rédaction La rédaction L'équipe de rédaction est un noyau dur de journalistes passionnés, tous basés depuis un bon spot de grimpe, de trail, de ski ou de surf.

Seul, depuis son van Alex King – vainqueur cette année de l’Ultra-Trail Whistler by UTMB, un 100K – crée en novembre 2024 sa propre marque de textile, Terignota. Un an plus tard, ses produits à prix serrés s’affichent à l’UTMB sur plusieurs athlètes américains de premier plan. Son secret : une gamme ultra courte, une structure allégée au maximum et une transparence rare dans le milieu. Dans un sport où le ticket d’entrée ne cesse d’augmenter, il entend proposer une alternative et rendre accessible à tous le trail. Retour sur la trajectoire fulgurante d’un coureur devenu entrepreneur.

« Tout a commencé avec une chaussette », explique l’ultra-traileur Alex King. « Alors que je faisais un stage d’entraînement à Boulder, dans le Colorado, je suis entré dans une boutique de running. Je cherchais une nouvelle paire chaussettes de qualité, capable de faire ce qu’on en attend d'habitude : éviter les ampoules, évacuer l’humidité et, tout simplement, rester confortable sur la distance. Pas plus, pas moins. Une chaussette simple, bien conçue, qui "fasse le job". Délesté de 50 dollars, j’ai quitté le magasin avec deux paires à peine correctes et je me suis dit alors : "C’est insensé… je viens de payer cinquante dollars pour quoi ? Une cinquantaine de grammes de tissu ?" C’est comme ça que tout a débuté. J’ai commencé à imaginer ce que serait la "chaussette de trail idéale". J’ai trouvé des fabricants pour la produire et j’ai fait évoluer les prototypes. Je les ai mis en vente en ligne. Et ça a démarré. Là-dessus, je me suis dit : mais pourquoi s’arrêter aux chaussettes ? Le trail, et le sport en général, devrait être accessibles à tous. L’esprit du trail, c’est la simplicité, et je crois que cette simplicité devrait se refléter dans les produits que nous utilisons. Un équipement simple, réfléchi, de niveau professionnel, proposé à un prix qui garde cette pratique ouverte à tous. »

Très vite, il voit plus grand. Mi-2024, il sort le prototype d’un short et d’un tee-shirt. Le projet relève encore de la passion pure, car Alex King rêve plutôt de devenir coureur pro. En août, il s’aligne sur la CCC. Il finira 79ᵉ… quatre heures derrière le vainqueur. Il quitte Chamonix déçu, mais lucide. « Après m’être mis une énorme pression, et vu ma performance médiocre, j’ai compris que je ne trouverai jamais dans la course à haut niveau la satisfaction que je cherchais », explique-t-il. C'est la fin d’un rêve qu’il poursuit depuis dix ans. Une sacrée remise en cause. « J’avais besoin de trouver mon bonheur ailleurs que dans la performance », poursuit-il. « J’en avais fini d’attendre d’être repéré par un sponsor, de vivre le rêve d’être payé pour courir. J’allais construire cette foutue vie moi-même, que quelqu’un m’en donne sa permission ou non ! »

King lance officiellement sa marque, Terignota, le 26 novembre 2024 depuis son van, à Leavenworth, dans l’État de Washington, sur la côte ouest américaine. Il débute avec quatre produits : le short Sendero homme à 29 dollars, le Trail Tee à 22 dollars, la Crest Cap à 19 dollars et les chaussettes Shorthorn à 9,75 dollars la paire. On est loin des tarifs d’un Nike ou d’un Lululemon, deux grandes marques qui sur le marché américain n’ont pratiquement que la chaîne REI pour les challenger côté prix, Decathlon n’ayant pas réussi à s’imposer outre-Atlantique.

Gros coup de pub, suite aux performances des Américaines à l'UTMB

En moins d’un an, Terignota propose huit produits, dont des shorts hommes/femmes, un t-shirt, une polaire à 34 dollars et un gilet d’hydratation à 84 dollars, lancé en novembre cette année.

Et un an exactement après sa crise existentielle sur la ligne de la CCC, Alex King décroche ses premiers grands résultats à Chamonix avec sa marque. Lauren Puretz termine huitième femme et première Américaine de l’UTMB 2025... elle porte un short Sendero qu’elle s’est acheté elle-même. Deux jours plus tôt, c’est Claire DeVoe qui s’impose à la 12ᵉ place de l’OCC. Elle est la première Américaine sur cette course. Et elle aussi porte le Sendero Short et le Trail Tee. Un énorme coup de pub pour cette petite marque qui affiche à peine un an d’existence.

« L’UTMB, ce n’est pas pour les pauvres », rapporte Lauren Puretz. On doit s’équiper des 17 éléments obligatoires – gants, pantalon et veste imperméables, etc. –, payer son transport et son logement. Sans parler du dossard [ 439 € cette année]. Face aux grandes marques qui empochent déjà énormément d’argent, elle cherche autre chose. « Je soutiens les petites entreprises locales dès que je peux », dit-elle. Et elle n’est pas la seule, visiblement. La communauté trail du Nord-Ouest pacifique semble avoir adopté la marque. L'Etat de Washington et l'Oregon, représentent un quart des ventes, selon un rapport publié en juin par Terignota sur Instagram.

Coût de production, 30$, prix de vente, 400$

Comment un traileur sans expérience en design textile a-t-il créé quasiment du jour au lendemain une marque d’équipement de running ? Tout commence par des voyages professionnels en Asie. « C’est là que j’ai vu l’envers du décor », raconte King. Employé comme designer pour Naish Kiteboarding, il découvre les usines chinoises. « Là, un produit qui coûte 30 dollars à la marque est vendu 400 dollars. » Inacceptable pour lui. « Je voulais voir à quel point on pouvait réduire les coûts fixes tout en restant une entreprise durable », explique-t-il.

En 2020, il teste ce modèle via Roost Work, une micro-entreprise construisant des tiny houses dans une ancienne étable transformée en atelier. A l'époque, il s’entraîne encore pour devenir pro et vit modestement de ses petites constructions. Jusqu’à l’été 2023 où, lors d’un match de basket, il se rompt le tendon d’Achille. En août, alors qu’il récupère après l’opération, il crée par hasard la marque Terignota.

Le traileur s’est mis en effet au gravel. Devant les tarifs prohibitifs d’un vélo carbone, il achète directement les composants à une usine chinoise et monte son vélo lui-même. Un pote le prévient que, sans marque, il n’arrivera jamais à le revendre. Qu’à cela ne tienne. King invente un « nom qui sonne bien » et demande à l’usine de peindre son logo. Ainsi naît « Terignota ».

Une seule version de chaque produit basique

Terignota travaille aujourd’hui depuis deux anciennes chambres d’hôtel sans fenêtres reconverties en bureau, au troisième étage d’un vieux bâtiment de Leavenworth, pour un loyer dérisoire, 700 dollars par mois. Il est l’unique actionnaire de sa société, ne fait aucune publicité pour sa marque, fonctionne en flux tendu et ne compte qu’un seul employé : lui-même.

« Mon modèle économique repose sur la simplicité et la réduction maximale des coûts », explique-t-il. « L’une des clés, c’est de n’avoir qu’une seule version de chaque produit, et de rendre cette version la meilleure possible. Ainsi, pas besoin de faire des soldes massives ni de jeter du stock. » La marque réduit encore les coûts en évitant tout intermédiaire : pas de boutiques physiques ni de distributeurs en ligne.

Pas question pour autant de faire des compromis sur la qualité, la durabilité et l’impact environnemental, dit-il. Les produits Terignota sont expédiés sans plastique et dans des matériaux 100 % recyclés. Et d’ici un an et demi, il vise une transition vers des tissus 100 % recyclés — certains produits basculeront plus tôt, assure-t-il.

« D’ici six mois, nos hoodies Grid-Fleece, casquettes Crest et collants [ le lancement est prévu pour le printemps 2026 ] devraient tous être fabriqués en matières recyclées », dit-il. « Nous testons aussi des fibres naturelles alternatives pour réduire notre impact environnemental. »

Quant aux coût de productions, ils devraient rester faibles, selon lui. « C’est une question d’échelle », dit-il. « Les tissus recyclés ne sont pas encore standards : ils doivent être spécialement fabriqués pour le client et en grandes quantités. Vu la croissance de la marque, je suis confiant. Je pense pouvoir passer au recyclé sans impact majeur sur les prix. »

Il affiche sa marge sur Instagram

King entend également faire preuve d’une grande transparence. Dans un rapport publié il y a six mois sur Instagram, il a détaillé les coûts de ses matériaux, ses marges et la répartition de ses dépenses. « Avez-vous déjà vu une marque divulguer toutes ses informations financières, le coût de fabrication de chaque produit et sa marge exacte ? », dit-il. Prochaine étape, assure-t-il : appliquer la même transparence aux conditions de travail et pratiques sociales des usines qui fabriquent les produits Terignota. « La majorité des usines que nous utilisons travaillent aussi pour North Face, Salewa, REI, Hoka, Raide ou Camelbak », explique-t-il « Nous voulons être totalement transparents : nous savons que nous devons progresser, bien sûr. Nous espérons publier un “rapport usine” complet en 2026, après avoir pu vérifier nous-mêmes toutes les informations partagées jusqu’ici. »

Terignota n’en est qu’à ses débuts. Reste à voir si Alex King atteindra ses louables objectifs et s’il tiendra la route sur la durée. « Quand je me suis lancé, je n’avais aucun “objectif final” , aucune “vision grandiose” ; je voulais juste voir si c’était possible », dit-il. Au rythme où grandit sa marque, King devra certainement embaucher, s’agrandir et s’octroyer un salaire digne de ce nom. Mais quoi qu’il arrive, il dit rester attaché à ses principes : transparence, disruption, accessibilité et et surtout rester en phase avec les vrais besoins de la communauté du trail. « Si on finit par “bousculer le marché” et ouvrir les yeux des gens sur ce qu’ils paient vraiment quand ils achètent un short à des tarifs pouvant atteindre plus de 150 dollars, je serai ravi », dit-il. « Si je contribue à rendre le trail plus accessible et que cela force d’autres marques à revoir leurs modèles économiques, j’en serai vraiment très heureux. Et, quoi qu’il arrive, je continuerai à faire les choses à ma manière, différemment », affirme-t-il.

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