Blessée à la jambe depuis mai dernier, Blandine expliquait encore il y a quelques jours qu’elle n’allait pas forcément chercher la gagne à l’UTMB cette année. Son résultat cet après-midi à Chamonix aura dépassé toutes ses espérances. Après une troisième place en 2023 et une cinquième en 2024, la Française de 35 ans a bouclé en 21:54:49 les quelque 174 kilomètres et 9 700 m de D+ autour du Mont-Blanc. Le temps plus rapide côté féminin sur ce parcours. Et une éclatante victoire arrachée dans la souffrance et les pleurs. Par trois fois elle a chuté sur le sentier, et par trois fois elle s’est relevée. Une course maîtrisée de bout en bout, l’aboutissement d’une progression construite avec une ténacité absolument remarquable.
« L’UTMB, c’est vraiment le Graal », expliquait Blandine L’Hirondel en 2023. Elle venait alors de gagner successivement l’OCC en 2021 et la CCC en 2022 et s’apprêtait à découvrir pour la première fois les 100 miles autour du Mont-Blanc. Trois ans plus tard, le Graal est à elle. L’athlète de Kiprun a remporté ce samedi 29 août l’UTMB en 21:54:49, devançant les Américaines Rachel Entrekin (22:15:54) et Emily Schmitz (23:05:54), respectivement deuxième et troisième. Une victoire française que Chamonix attendait depuis dix ans. La dernière remonte à 2016, année où Caroline Chaverot s’était imposée en 25 h 15 min 40 s. Mais cette victoire est surtout l’aboutissement d’une progression presque méthodique sur une distance que L’Hirondel a longtemps considérée comme un territoire inconnu.
Partie devant, elle n’a pratiquement jamais regardé derrière
La Française n’a en effet pas attendu que les grandes favorites disparaissent pour prendre sa course en main. Vendredi soir, après un départ retardé de deux heures en raison des risques d’orages, elle passe en tête à Saint-Gervais, au km 22,9, en 2 h 07 min 01 s. Rachel Entrekin n’est alors qu’à 36 secondes, Lucy Bartholomew à 1 min 35 s. Courtney Dauwalter, immense favorite après le forfait de Ruth Croft, est déjà 13e, à environ six minutes. Aux Contamines, Lucy Bartholomew reprend les commandes, mais pour quelques secondes seulement. À La Balme, l’Australienne ne possède encore qu’une quarantaine de secondes d’avance sur L’Hirondel et Entrekin. La Française prend alors les commandes.
Au petit matin, son avance sur Rachel Entrekin atteint quatre minutes. À mi-course, elle est passée à treize. L’Hirondel ne semble pourtant jamais chercher à produire une accélération spectaculaire. Elle construit son avance, kilomètre après kilomètre. Courtney Dauwalter, elle, ne verra pas Chamonix. Triple gagnante de l’UTMB, l’Américaine abandonne dans la nuit aux alentours du lac Combal, après environ 70 kilomètres. L’Hirondel est désormais seule devant.
À Champex, 35 minutes d’avance et… un brossage de dents !
C’est sans doute à Champex-Lac, au 127e kilomètre, qu’on a pu mesurer le mieux le chemin parcouru. Lors de son premier UTMB, en 2023, après le 100e kilomètre, L’Hirondel était entrée dans une zone inconnue. Résultat : un énorme coup de mou avant de repartir. Au final, ça ne l’empêchera pas d’aller chercher la troisième place. L’année suivante, elle avait de nouveau souffert, de quoi terminer cinquième quand même. Elle expliquera ensuite que ses pieds avaient été tellement malmenés qu’il ne lui restait, quelques semaines après la course, qu’un seul ongle sur les deux pieds.
Cette année, le scénario est différent. Il est 10 h 42 lorsqu’elle entre au ravitaillement de Champex après presque quinze heures de course. Elle possède environ 35 minutes d’avance sur Rachel Entrekin et paraît étonnamment calme. Elle plaisante avec les journalistes, se passe de la crème et… sort sa brosse à dents. Un petit clin d’œil à Courtney Dauwalter, connue pour cette habitude en ultra. Son entraîneur Lilian Gugliero ne cache alors pas son étonnement devant son état de fraîcheur. Là où elle avait souffert les années précédentes, tout semble cette fois beaucoup plus fluide. Physiquement, elle tient. Mentalement aussi. Et surtout, L’Hirondel semble enfin exécuter la course qu’elle voulait réaliser : régulière, maîtrisée et sans les passages à vide qui lui avaient coûté cher lors de ses précédentes tentatives. L’impression de facilité est pourtant trompeuse : par trois fois, elle chutera sur le sentier. Trois chutes au terme desquelles elle s’est chaque fois relevée et a repris sa progression. La victoire l’attendait à Chamonix, où elle est arrivée à 17h43 sous les acclamations d’un public dont la ferveur l’aura soutenu tout au long de son calvaire. Une victoire à laquelle elle ne s’attendait certainement pas.
Trois jours plus tôt, elle assurait pourtant ne pas viser la victoire
Depuis sa victoire à la Transvulcania, en mai, Blandine L’Hirondel est gênée par une pathologie touchant une artère qui vascularise sa jambe gauche. Dès qu’elle dépasse une certaine intensité, l’augmentation du débit sanguin provoque des symptômes. Elle a donc très peu couru pendant plusieurs mois et ne cachait pas son état à quelques jours du départ. « Je ne suis pas à 100 % (…), Je ne peux rien y faire à part de la chirurgie, mais je voulais la repousser jusqu’après l’UTMB donc ça va potentiellement me mettre un petit bâton dans les roues », expliquait-elle. Pas question de parler de podium, de chrono ni de victoire. Elle voulait avant tout réussir « une course pleine », tirer les enseignements de ses erreurs des années précédentes et maintenir une intensité faible mais constante. Et surtout « prendre du plaisir et être satisfaite de ma gestion de course. Si j’arrive à garder une intensité faible mais constante toute la course, ça peut faire aussi un bel UTMB », assurait-elle. Trois jours plus tard, elle gagne l’UTMB.
À 27 ans, elle courait à peine
Rien, ou presque, ne destinait Blandine L’Hirondel à devenir l’une des meilleures ultra-traileuses du monde. Normande, issue d’une famille peu sportive, elle consacre d’abord de longues années à ses études de médecine. Le sport de haut niveau ne fait pas partie du programme. Elle évoque volontiers une jeunesse étudiante où les soirées occupent davantage de place que l’entraînement. C’est son internat de médecine à La Réunion qui bouleverse sa trajectoire. Elle y découvre le trail presque par hasard. Lors de l’une de ses premières sorties avec Mathieu Masbernard, qui deviendra son compagnon, elle découvre ce qu’elle qualifiera plus tard elle-même de « don ». Alors qu’elle ne s’entraîne quasiment pas et court encore très peu, elle le distance dès la première montée. Il ne lui faudra que trois ans pour devenir championne du monde de trail, en 2019.
La réussite est fulgurante, mais Blandine ne la vit pas nécessairement comme une évidence. Gynécologue-obstétricienne de formation, elle a longtemps conservé cette double identité de médecin et de sportive de très haut niveau. Et derrière l’enchaînement des victoires se cache une athlète qui parle volontiers du doute et d’une forme de syndrome de l’imposteur. Pour se rassurer sans doute, elle n’aura de cesse de travailler et d’allonger progressivement les distances. L’histoire montrera qu’elle ne volait pas les podiums : championne du monde en 2019, elle remporte l’OCC en 2021. En 2022, elle devient de nouveau championne du monde de trail long, championne d’Europe et gagne la CCC. Mais l’UTMB, c’est une autre affaire.
3e, 5e, puis enfin 1e à l’UTMB
C’est surtout la distance qu’il lui restait à apprivoiser. L’Hirondel est arrivée sur l’UTMB par étapes : 56 kilomètres avec sa victoire sur l’OCC en 2021, puis 100 kilomètres l’année suivante sur la CCC, remportée en 11 h 40 min 55 s pour sa première expérience sur cette distance. En 2023, elle passe directement au 100 miles et monte sur le podium dès sa première tentative, troisième en 24 h 22 min 50 s. Elle revient l’année suivante et prend la cinquième place en 24 h 35 min 54 s.
Puis vient la Diagonale des Fous. En octobre 2025, L’Hirondel retourne à La Réunion, l’île où elle avait découvert le trail neuf ans auparavant. Cette fois, elle s’attaque à 178 kilomètres et plus de 10 000 mètres de dénivelé positif. Elle s’impose en 27 h 26 min 09 s et termine surtout huitième au classement général, hommes et femmes confondus. Une expérience supplémentaire sur 100 miles avant de revenir à Chamonix. Ce samedi, pour sa troisième tentative sur l’UTMB, elle ne vient plus découvrir la distance : elle vient la gagner.
Absence de Croft, abandon de Dauwalter : une course ouverte, mais une victoire qui ne doit rien au hasard
Comme chez les hommes, cette édition 2026 restera marquée par plusieurs absences majeures. Ruth Croft, tenante du titre et deuxième en 2024, avait déclaré forfait quelques jours avant le départ pour raisons familiales. Courtney Dauwalter devenait dès lors l’immense favorite. Triple gagnante de l’UTMB, l’Américaine visait une quatrième victoire. Elle abandonne finalement pendant la nuit, aux alentours du lac Combal. Le tableau s’est donc incontestablement ouvert. Mais réduire la victoire de L’Hirondel à ces absences ne serait pas lui rendre justice. La Française était déjà devant Courtney Dauwalter à Saint-Gervais. Elle est restée au contact lorsque Lucy Bartholomew a brièvement pris les commandes. Puis elle a construit son avance sur Rachel Entrekin.
Cette victoire confirme surtout la progression d’une athlète qui aura méthodiquement appris, en trois participations, à maîtriser une distance qu’elle abordait encore avec appréhension en 2023. Elle a aussi une saveur particulière pour le trail français. Il faut remonter au 27 août 2016 pour retrouver une Française sur la plus haute marche du podium de l’UTMB. Cette année-là, Caroline Chaverot s’était imposée en 25 h 15 min 40 s. Dix ans plus tard, Blandine L’Hirondel lui succède. Au passage, elle devient également la deuxième femme de l’histoire, après Ruth Croft, à avoir remporté l’OCC, la CCC et l’UTMB. La Française s’était imposée sur l’OCC en 2021 puis sur la CCC en 2022. Avec l’UTMB 2026, la boucle est bouclée.
Les moments forts de la carrière de Blandine L’Hirondel
2026 : victoire sur l’UTMB, 21:54:49.
2026 : victoire sur la Transvulcania, 75 km en 7 h 43 min 47 s, nouveau record de l’épreuve.
2025 : victoire sur la Diagonale des Fous, 178 km en 27 h 26 min 09 s, avec une remarquable 8e place au scratch.
2025 : victoire sur le 90 km du Mont-Blanc, en 12 h 31 min 51 s.
2024 : 5e de l’UTMB, en 24 h 35 min 54 s.
2024 : championne de France de trail long.
2023 : 3e de l’UTMB, en 24 h 22 min 50 s, pour son premier 100 miles.
2022 : victoire sur la CCC, en 11 h 40 min 55 s, avec record de l’épreuve.
2022 : championne du monde de trail long, 78 km.
2022 : championne d’Europe de trail.
2021 : victoire sur l’OCC.
2019 : championne du monde de trail, 44 km.
UTMB : les chronos féminins de référence
Comparer les chronos d’une édition de l’UTMB à l’autre demande de la prudence : le tracé évolue et les distances réellement parcourues ne sont pas strictement identiques selon les années. Les temps ci-dessous constituent donc des références historiques et non une comparaison exacte à parcours égal.
2024 – Katie Schide : 22 h 09 min 31 s Le chrono féminin de référence récent sur l’UTMB.
2021 – Courtney Dauwalter : 22 h 30 min 54 s
2025 – Ruth Croft : 22 h 56 min 23 s
2022 – Katie Schide : 23 h 15 min 12 s
2023 – Courtney Dauwalter : 23 h 29 min 14 s
2016 – Caroline Chaverot : 25 h 15 min 40 s. La dernière Française victorieuse avant Blandine L’Hirondel.
2026 – Blandine L’Hirondel : 21:54:49. Le temps le plus rapide de l’épreuve sur ce parcours. il ne pourra être qualifié de nouveau record qu’en cas de validation officielle par l’organisation.
Article publié le 29 août à 17h46, mis à jour à 21:56
Photo d'en-tête : Marina Abello Buyle / Outside