En juin dernier, Annabelle Bouchardon devenait la première femme à gravir en solo auto-assuré la Directe Américaine des Drus, une grande voie de 1 100 mètres dans le massif du Mont-Blanc, parcourue en trois jours avec près de 17 kilos sur le dos. Une ascension qu’elle aurait pu réaliser à deux, bien plus rapidement et dans des conditions moins éprouvantes, mais ce n’est justement pas ce qu’elle était venue chercher. À 25 ans, la Grenobloise préfère prendre son temps pour vivre pleinement ses projets. Intensément, passionnément, certains diraient même avec un poil de folie.
C’est sur un parking qu’Annabelle Bouchardon répond à notre appel. « Je suis allée grimper avec un copain aux Aiguilles d’Arves », nous dit-elle. À ce titre, « c’est un peu du tourisme », ajoute celle qui, quelques semaines plus tôt, devenait la première femme à gravir en solo la Directe Américaine des Drus. À 25 ans, l’aspirante guide de haute montagne et athlète de la marque Simond s’est déjà frottée à la compétition, aux grandes faces, à la haute altitude et au solo auto-assuré. Une vie de montagnarde qu’elle aurait très bien pu ne jamais connaître.

Une montagnarde touche à tout
Annabelle Bouchardon avait neuf ans lorsqu’elle a poussé la porte du Club alpin français de Grenoble, à la recherche d’une alternative à la gymnastique, qu’elle trouvait trop stricte. Dans son environnement familial, rien ne la destinait particulièrement à la montagne, ses parents faisant plutôt de la musique. Mais elle a rapidement un gros coup de cœur pour l’escalade. En intégrant l’école d’aventure du club, destinée aux adolescents de 13-17 ans, elle y découvre un « esprit de cordée » et tout un tas de pratiques. Elle s’essaie aux grandes voies, aux courses d’arête, au ski de randonnée et à la cascade de glace, qu’elle pratiquera ensuite en compétition pendant deux ans au sein des sélections nationales. La montagne s’ouvre alors à elle. « Maintenant, quand je vais en montagne et que je suis sur mes piolets, je me sens bien, je me sens à la maison, nous confie-t-elle à propos de ses années de compétition. Cette période m’a fait réaliser que ce qui me plaît vraiment en montagne, c’est ce sentiment de liberté et de suivre mes propres règles. »
Au lycée de Moûtiers, elle intègre la section montagne, un cursus qui lui permet de consacrer une partie de son temps à la montagne, tout en réfléchissant à la manière dont elle pourrait en faire son métier. Une réflexion qui la conduit naturellement vers le diplôme d’État d’escalade, qu’elle obtient en 2021 à Vallon-Pont-d’Arc, puis vers le métier de monitrice. Pierrick Fine, alors entraîneur de l’équipe jeune de cascade de glace, ancien membre du GEAN et futur lauréat d’un Piolet d’Or, l’encourage alors à tenter les sélections du Groupe Excellence Alpinisme National (GEAN) de la FFCAM. Elle y entre avec l'envie de retrouver cette émulation collective qu’elle connaît depuis ses années au Club alpin et y restera trois ans. Une manière pour elle de faire évoluer sa pratique au contact de « montagnards plus aguerris ». En 2024, l’expédition du GEAN au Pérou l’emmène pour la première fois sur des terrains techniques en haute altitude. Elle y réalisera, avec Clovis Paulin, Amaury Fouillade et Mathieu Détrie, la deuxième répétition intégrale de la Fowler-Watts sur le Taulliraju, à 5 830 mètres d’altitude.
De retour à la maison, elle enchaîne les grandes voies et les grandes faces, de la Directissime des Potes à la Meije à l’éperon Walker des Grandes Jorasses, parcouru à la journée en 2025, jusqu’à l’enchaînement, en une seule journée, des trois grandes faces nord des Écrins — le pic Sans Nom, la Meije et le Râteau — au cours de l’hiver 2026, aux côtés d’Olivier Laurandeau. Le tout pour la préparer à ce qui deviendra une performance historique dans le massif du Mont-Blanc.

La Directe Américaine des Drus, la clé de voûte d'un travail mené depuis plusieurs années
C’est pourtant au Yosemite, où elle expérimente le solo auto-assuré en 2024, que l’idée commence à prendre forme. « J’ai senti que j’aimais bien prendre le temps dans les parois », avoue-t-elle. Annabelle enchaîne alors deux séjours de près d’une semaine suspendue aux parois granitiques du grand parc américain. « J’aime parfois partir pour 24 heures et aller le plus vite possible, le plus loin possible. Mais prendre le temps de vivre la montagne, de m’y immerger, même lorsque cela implique de faire des choses très fastidieuses, ça me plaît tout autant. »
De retour à la maison, Annabelle se lance à la recherche d’un projet d’envergure. « Dans les Alpes, il y a plein d’autres faces qui sont plus longues que la face ouest des Drus. Mais il y en a assez peu qui sont aussi raides pendant aussi longtemps, explique-t-elle. C’est quand même assez exceptionnel. Pour moi, c’est un joyau de l’alpinisme. La grimper seule, ça me faisait rêver. » La voie qu’elle choisit, la Directe Américaine, est immense. Environ 1 100 mètres, une trentaine de longueurs et une cotation ED- avec du 6c. Surtout, un projet en rope solo qui impose de revoir complètement le rythme d’ascension. « C’est à la fois un challenge technique et physique de grimper une montagne comme ça, en étant tout le temps encordée, donc tout le temps en sécurité. Tu passes ton temps à remonter, redescendre. C'est hyper fastidieux. Tu ne t’arrêtes jamais. Tu ne peux te reposer que sur tes capacités à toi. »
Partie le 23 juin à 4 heures du matin, Annabelle atteint le sommet du Petit Dru le 25 juin à 8 h 10, après 52 heures et deux bivouacs dans la paroi. « Aujourd’hui, c'est assez rare de devoir passer trois jours dans une face en été. Avec les capacités et le matériel qui se sont développés, à deux tu peux quasiment tout faire à la journée. Finalement, quand tu le fais en rope solo, tu pars lourd, tu acceptes de ralentir. J’aurais pu y aller à deux, j’aurais mis trois fois moins de temps. Ça aurait été moins fatigant et moins effrayant. Mais ce n’est pas l’aventure que j’allais chercher. » Finalement, « être seule avec soi-même dans une montagne, c’est un super exercice de confiance en soi », poursuit-elle. « C'est quelque chose que j'ai construit dans ma vie de tous les jours. Ce solo a été la clé de voûte de ce travail que je mène depuis plusieurs années. »

Ne pas attendre d’être rentrée pour apprécier
Si elle aime aller vite, Annabelle Bouchardon cherche pourtant de plus en plus à étirer le temps passé en montagne. « J’ai toujours aimé cette notion d’immersion et d’expédition à la maison. » Elle s’oriente désormais vers des projets combinant vélo, parapente et alpinisme afin de vivre de longues aventures, ou vers le solo auto-assuré pour ralentir. « Accepter d’être immergée dans un milieu qui n’est pas toujours facile, qui nous met dans une situation d’inconfort… je trouve que l’expérience est d’autant plus intense. »
De Grenoble, Annabelle part ainsi à vélo jusqu’à Saint-Christophe-en-Oisans pour grimper la Dibona en solo auto-assuré, ou rejoint le Grand Pic de Belledonne avant de redescendre en parapente. Pourrait-on parler d’éco-pointing ? Peut-être, mais « concrètement on ne va pas se voiler la face. Faire 3 heures de vélo, alors que le lendemain, je vais aller travailler en tant que guide à Chamonix et faire deux allers-retours de deux heures depuis Grenoble, l'impact reste extrêmement faible. Par contre, c'est plutôt au niveau philosophique que je trouve la démarche intéressante. Pendant longtemps, l'objectif ultime de tout alpiniste était d'avoir les moyens de partir en expédition chaque année, une fois au printemps, une fois à l'automne, à l'autre bout du monde, explique-t-elle. Avec l'intégration du vélo ou en menant des expéditions plus proches de la maison, c’est possible d’avoir une sensation d'être très loin de chez soi tout en restant finalement assez proche. »
Une approche qui l’éloigne aussi, forcément, de la course à la performance et à la vitesse qui domine une partie de sa génération. « J’aime bien faire des longues missions en montagne sur plusieurs jours, ce qui va peut-être un peu à l’encontre du style actuel qui consiste à aller vite. » Tant mieux. « Au final, j’ai l’impression que mes idées, il n’y a pas grand monde qui les a. »
« Je suis une grimpeuse passionnée qui bricole, qui aime bien encadrer des gens passionnés et transmettre », se décrit Annabelle « C’est assez simple finalement. Profiter des plaisirs simples de la vie. J’ai un regard un peu enfantin et joyeux de la montagne, et c’est ce qui me permet de profiter intensément de mes projets et pas seulement de leur réussite. Pour les Drus, je m’étais conditionnée à ça. Je ne voulais pas juste en profiter après coup en regardant les photos. Je voulais vraiment vivre le moment, pas pour la réussite, mais pour le vécu de l'ascension. »
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