C’est par un message publié ce mardi sur les réseaux sociaux que Jean-Marc Peillex a choisi de relancer le débat. Le président de la Communauté de communes Pays du Mont-Blanc y annonce son intention de fixer des « limites de capacité » et d’élaborer une charte destinée à mieux encadrer le Tour du Mont-Blanc. Dans la foulée, il a répondu aux questions d’Outside. Fidèle à sa réputation, il développe sans détour sa vision de la montagne, du surtourisme et de la régulation, tout en répondant aux critiques que son projet ne manquera pas de susciter.
Le maire de Saint-Gervais veut appliquer au Tour du Mont-Blanc la méthode qui, selon lui, a permis de pacifier l’ascension du sommet. Réservation obligatoire des bivouacs, brigade de contrôle, limitation de la fréquentation à la capacité d’accueil ou encore encadrement du transport de bagages. Dans l’entretien qu’il nous a accordé, Jean-Marc Peillex présente le projet de régulation qu’il souhaite mettre en œuvre à partir de 2027.
Le Tour du Mont-Blanc est arrivé au niveau de crise qu’a connu le sommet
Pourquoi souhaitez-vous aujourd’hui réguler le Tour du Mont-Blanc ?
J’ai mis dix-sept ans à parvenir à réguler l’accès au sommet du Mont-Blanc. Depuis 2020, cela fonctionne grâce à l’Arrêté de protection des habitats naturels (APHN), un arrêté préfectoral qui repose sur une idée simple : nous ne nous sommes pas demandé ce qu’il fallait interdire, mais à quoi nous voulions réserver l’ascension du Mont-Blanc. Nous avons décidé qu’elle devait être réservée à l’alpinisme et au ski, et rien d’autre.
Cette régulation a très bien fonctionné. Mais il n’y a pas de règle sans sanction, pas de sanction sans contrôle. C’est pourquoi nous avons créé la Brigade blanche qui, avec les gendarmes du PGHM, vérifie que les règles sont respectées. Si vous faites le Mont-Blanc en plusieurs jours, vous devez avoir une réservation en refuge. Si vous ne l’avez pas, vous faites demi-tour.
Aujourd’hui, avec l’après-Covid et l’effet UTMB, nous assistons à un engouement beaucoup plus important pour la montagne. La fréquentation a pratiquement doublé depuis 2020. Et le Tour du Mont-Blanc est désormais arrivé au même niveau de crise que le sommet du Mont-Blanc avant sa régulation. On voit des gens camper n’importe où, faire leurs besoins n’importe où, traverser les pâturages sans refermer les clôtures, déranger les animaux… Tous ces comportements urbains qui n’ont rien à faire en montagne. Le constat est simple : nous sommes passés d’environ 40 000 personnes il y a cinq ou six ans à près de 78 000 aujourd’hui. Sur certains secteurs, comme le col de la Croix du Bonhomme, où se cumulent les randonneurs du Tour du Mont-Blanc et les promeneurs à la journée, on atteint même près de 100 000 passages en une saison. Même sans être un militant écologiste, mettre 100 000 personnes dans un milieu naturel en quatre mois a forcément des conséquences sur la faune, la flore et les paysages.
Nous ne voulons pas interdire le Tour du Mont-Blanc
Que souhaitez-vous mettre en place concrètement ?
Le contexte a changé. Il y a aujourd’hui de nouveaux élus à Chamonix, aux Contamines-Montjoie ou encore à Bourg-Saint-Maurice. Nous ne voulons plus attendre en nous cachant derrière l’argument selon lequel il faudrait d’abord l’accord des Suisses et des Italiens. Trop, c’est trop. Notre objectif n’est pas d’interdire le Tour du Mont-Blanc. C’est un itinéraire magnifique. Mais aujourd’hui, il s’y passe beaucoup trop de choses qui n’ont plus rien à voir avec l’esprit du trek. On voit des personnes qui font transporter leurs valises de refuge en refuge par des taxis. D’autres sautent des étapes en voiture tout en prétendant avoir réalisé l’intégralité du parcours. Ce n’est plus le Tour du Mont-Blanc, c’est un produit touristique consommé à la carte.
L’idée est donc de reprendre la méthode qui a fonctionné sur le Mont-Blanc : la meilleure régulation est celle qui s’appuie sur la capacité d’accueil réelle du territoire. Autrement dit, le nombre de places disponibles dans les refuges et sur les aires de bivouac. C’est ce que nous voulons mettre en place dès l’année prochaine
Il n’y a pas de règle sans contrôle
Qu’est-ce que cela changera pour les randonneurs ?
Les réservations sont déjà obligatoires dans les refuges. Elles devront également le devenir sur les aires de bivouac. Ces dernières seront payantes, mais à un tarif raisonnable, car si l’on veut offrir un véritable service, il faut pouvoir l’entretenir. Notre objectif est que chaque aire de bivouac du Tour du Mont-Blanc offre les mêmes conditions d’accueil : toilettes sèches, équipements adaptés, propreté, hygiène… Que l’on choisisse le bivouac parce qu’on le préfère ou parce qu’on n’a pas les moyens d’aller en refuge, chacun doit bénéficier du même niveau de qualité.
Mais, encore une fois, il n’y a pas de règle sans contrôle. Nous travaillons donc à la création d’une structure qui jouera, pour le Tour du Mont-Blanc, le même rôle que la Brigade blanche sur le Mont-Blanc. On peut l’appeler une « brigade verte ». Elle vérifiera que chacun possède bien une réservation en refuge ou sur une aire de bivouac lorsqu’il entreprend le Tour du Mont-Blanc. L’objectif n’est pas d’empêcher les gens de venir en montagne. Il est simplement d’éviter que le surtourisme continue de dégrader ce territoire.
Ce n’est plus du bivouac, c’est du camping
Le bivouac libre ne sera donc plus possible ?
Aujourd’hui, nous estimons à environ 78 000 le nombre de personnes qui parcourent le Tour du Mont-Blanc chaque année. Une grande partie vient par l’intermédiaire d’agences de voyage, avec ou sans accompagnateur. Il faut aussi rappeler une chose : en France, il n’existe pas un centimètre carré qui n’appartienne à quelqu’un. On ne peut pas s’installer où l’on veut. Les gens sont chez quelqu’un et doivent réapprendre à demander l’autorisation.
Ce que beaucoup appellent aujourd’hui du bivouac est en réalité du camping. Le vrai bivouac, c’est une tente montée au coucher du soleil et démontée au lever du jour. Quand les tentes sont encore là à 10 heures du matin, ou qu’elles sont installées dès 18 heures, on n’est plus du tout dans cette logique. Notre objectif est donc d’encadrer ces pratiques, pas de les supprimer.
Faire un trek, ce n’est pas partir avec une valise
Vous souhaitez également encadrer le transport de bagages ?
Oui. Nous allons travailler avec les taxis pour mettre fin à certaines dérives. Quand on fait un trek, on part avec un sac à dos. La valise reste à l’hôtel et on la retrouve à la fin du séjour. Aujourd’hui, certains font transporter de véritables malles de refuge en refuge, avec leur trousse de toilette, leur sèche-cheveux et tout le reste. Ce n’est plus l’esprit du Tour du Mont-Blanc. Les taxis eux-mêmes sont favorables à une régulation. Il n’est plus acceptable de voir certains véhicules effectuer des allers-retours toute la journée entre les refuges pour transporter les bagages des clients. Là encore, il ne s’agit pas d’interdire, mais de revenir à quelque chose de raisonnable.
La montagne a ses codes
Certains diront que ces mesures risquent de rendre la montagne moins accessible, notamment aux pratiquants les moins expérimentés.
Je ne partage pas cette idée. Lorsqu’on vient en montagne, il faut en accepter les codes. On entend souvent dire que « la montagne est à tout le monde ». Je pense qu’il faut arrêter avec cette formule. La montagne appartient aussi à des propriétaires, à des communes, à des agriculteurs. Quand je suis invité chez quelqu’un, je ne lui explique pas que son papier peint ne me plaît pas ou qu’il devrait remplacer sa moquette par du parquet. C’est exactement la même chose ici : lorsqu’on est invité quelque part, on respecte les règles et les usages. Par ailleurs, il existe une multitude de façons de découvrir la montagne. Tout n’a pas vocation à être ouvert à tout le monde dans n’importe quelles conditions.
L’une des conséquences de l’après-Covid, mais aussi du développement du trail, c’est que beaucoup pensent qu’il suffit d’une paire de chaussures, d’un short et d’un tee-shirt pour devenir montagnard. Dans tous les sports, il existe un apprentissage. Pour faire de l’alpinisme, il faut apprendre à marcher avec des crampons. Pour pratiquer la voile, il faut apprendre à naviguer. En montagne, certains pensent aujourd’hui qu’il suffit de savoir marcher pour tout faire. C’est là toute la difficulté. Il n’existe aucun apprentissage obligatoire avant de partir sur ces itinéraires, et beaucoup arrivent avec l’idée que la nature appartient à tout le monde. Je ne partage pas cette vision. La montagne est un milieu qui possède ses propres règles et qui mérite d’être respecté.
La sensibilisation ne suffit plus
Certains défenseurs de la montagne respectent pourtant les règles depuis toujours. N’y a-t-il pas un risque de pénaliser aussi ces pratiquants ?
Regardez les images actuelles du Tour du Mont-Blanc. Ces personnes-là ne s’y retrouvent déjà plus. Faire un trek à la queue leu leu, camper au milieu de dizaines d’autres tentes, faire la queue aux toilettes parce qu’elles sont prévues pour cinquante personnes alors qu’il y en a cent cinquante… ce n’est plus le plaisir de la montagne.
Nous préférons sortir de cette idée un peu naïve selon laquelle la montagne serait un espace de liberté sans aucune règle. La montagne se respecte et se pratique dans certaines conditions. Sinon, comment voulez-vous profiter de la nature lorsqu’on avance en file indienne du matin au soir ? C’est impossible. L’objectif est justement de redonner de la qualité à cette expérience.
Beaucoup estiment qu’il faudrait avant tout mieux informer et sensibiliser les pratiquants.
J’y ai cru pendant longtemps. Aujourd’hui, je pense que cela ne suffit plus. La sensibilisation fonctionne lorsqu’on retrouve régulièrement les mêmes pratiquants. Mais quand quelqu’un vient une seule fois sur un territoire, il se préoccupe rarement de l’image qu’il laissera derrière lui. C’est ce que nous constatons tous les jours. Certaines personnes reproduisent en montagne des comportements qu’elles ont en ville : elles jettent leurs déchets, laissent leurs mégots, comptent sur quelqu’un pour nettoyer derrière elles. Quand on leur demande de redescendre leurs poubelles, beaucoup ne le font pas. À partir de là, il faut des règles. Non pas pour faire de la répression, mais parce que l’expérience montre que les recommandations seules ne suffisent plus.
La paix est revenue sur le Mont-Blanc
Vous prenez souvent l’exemple de la régulation du Mont-Blanc.
Parce qu’elle a fait ses preuves. Lorsque l’Arrêté de protection des habitats naturels est entré en vigueur, les guides ont tous employé la même expression : « la paix est revenue ». Il n’y avait plus deux cents personnes dans un refuge prévu pour cent vingt. Les tensions ont disparu. Les gens ne se disputaient plus pour une place ou un matelas. Chacun savait à quoi s’en tenir. Aujourd’hui, les règles sont comprises et largement acceptées. Les pratiquants apprécient qu’il existe un cadre clair. À l’inverse, lorsqu’il n’y a aucune règle, c’est l’open bar. Chacun fait ce qu’il veut puisqu’il n’y a rien qui lui interdit de le faire. C’est exactement ce que nous voulons éviter sur le Tour du Mont-Blanc.
Il ne s’agit pas d’interdire, mais de réguler
Finalement, quel est l’objectif de cette future charte ?
Il ne s’agit pas d’empiler les interdictions. Nous voulons passer d’une absence totale de règles à une véritable régulation. La capacité d’accueil des refuges et des aires de bivouac constitue déjà un excellent outil de gestion. D’ailleurs, ce sont les gardiens de refuge qui ont tiré la sonnette d’alarme. Ils voient arriver des campeurs qui s’installent tout autour des bâtiments, utilisent les sanitaires, viennent s’abriter lorsqu’il pleut ou qu’il y a de l’orage, sans avoir réservé. Beaucoup de gardiens nous disent que cette situation n’est plus tenable. C’est sans doute la première fois que je vois un dossier sur lequel un consensus se dégage aussi rapidement. Les gardiens de refuge, les accompagnateurs en montagne, les communes concernées : tous nous disent qu’il faut agir. Ce n’est pas un projet contre les randonneurs. C’est un projet pour préserver le Tour du Mont-Blanc.
Photo d'en-tête : Manon Guenot / Columbia- Thèmes :
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