Rachmaninov, Chagall et Onassis lui doivent un nouveau départ, voire leur salut, les explorateurs polaires ont pioché dans ses inventions et ses récits, et les Arméniens lui vouent une reconnaissance éternelle : étonnant destin que celui de Fridtjob Nansen, Norvégien révéré dans son pays mais quasi inconnu en France, qu’Alexis Jenni nous fait découvrir dans sa dernière biographie. A dévorer comme un roman.
En mars 2020, Alexandre Jenni – Goncourt 2011 pour son premier roman « L’Art français de la guerre »- traversait l’Atlantique pour s’intéresser à la vie de John Muir, Américain d’origine écossaise, pionnier de l’écologie moderne, auxquels les parcs nationaux américains doivent beaucoup. Avec « J’aurais pu devenir millionnaire, j’ai choisi d’être vagabond » publié aux Editions Paulsen – l’auteur révélait aux Français l’existence d’un héros américain, écrivain, poète et géologue qui, il y a un peu plus de cent ans, en 1903, réussissait à convaincre Theodore Roosevelt, alors Président des Etats-Unis, de protéger certains espaces naturels par des décrets. Un exploit, à une époque où se préoccuper de la nature n’était pas une priorité. L’aboutissement du parcours contrarié d’un ingénieur touche à tout. Le genre d’homme qui semble fasciner Alexandre Jenni si l’on en juge par son dernier opus, « Le passeport de Monsieur Jansen », qui vient de paraitre chez le même éditeur.
Cette fois, c’est plein Nord, vers la Norvège, que Jenni a mis le cap, en s’arrêtant à nouveau sur une période qui en a fasciné plus d’un, fin XIX -début du XX, siècles de tous les possibles, de toutes les découvertes, terreau d’inventeurs, explorateurs et penseurs de tous bords. Parmi eux, un solide Norvégien, Fridtjob Nansen, né en 1861, dont avouons-le, nous découvrons l’existence, alors que son parcours sidérant le hisse parmi les grands noms de son époque. Un homme doué en tout, qui fut champion du monde de patinage et de ski, consacra ses travaux scientifiques au système nerveux, dessinait fort bien et écrivait d’une plume remarquable. L’histoire d’un homme qui traversa le Groenland à ski puis tenta d’atteindre le pôle Nord et devint héros national norvégien. Artisan de l’indépendance de la Norvège, il oeuvra aussi pour le rapatriement des prisonniers de guerre, puis créa un passeport - le fameux « passeport Nansen » - destiné aux centaines de milliers d’apatrides laissés pour compte par l’effondrement des empires en 1918. Un homme qui sauva des milliers de vies et qui se demandait avec mélancolie s’il n’avait pas raté la sienne, alors qu’il avait été distingué par un prix Nobel de la paix.
Un explorateur intrépide, un conteur né, un homme à femmes
Bref, un personnage aussi grand par la taille et la prestance - détail qui fascine (beaucoup) l’auteur – que par l’envergure, le génie et le courage. Courage à l’heure de se lancer dans une expédition au pôle Nord qui, entre de 1893 à 1896, lui permettra d'atteindre un record de latitude nord, 86°13', à l’issue d’une épopée hallucinante de trois ans, débutée en bateau et finie à pied. Il faillit y perdre la vie mais y acquit une renommée internationale. Ses techniques et ses innovations dans la locomotion, l'équipement et les vêtements adaptés au milieu polaire, changeront la donnent pour toujours. C’est à lui que l’on doit le « traîneau Nansen », avec de larges supports inspirés du ski, la « cuisinière Nansen » améliorant le rendement thermique des poêles standard alors en usage, et même le principe de la couche de vêtements polaires, où les lourds vêtements traditionnels sont remplacés par des couches de matériau plus léger. Ses expéditions et ses recherches influenceront toute une série d'explorations ultérieures de l'Arctique et de l'Antarctique, notamment celle d'un autre Norvégien, l'illustre Roald Amundsen, le premier, à avoir atteint les deux pôles.

De son expédition au Groenland, Nansen tirera un récit flamboyant qui nourrira les rêves de plus d’un explorateur mais aussi les fantasmes d’une gent féminine enflammée par ce mâle alpha, ce Mike Horn du XIXe siècle, bravant le froid, la faim et les ours blancs. Courage aussi à l’heure de s’intéresser au sort des milliers de Russes qui fuient la terreur rouge et la famine soviétique de 1921-1922. Privés de passeport, ils sont condamnés à l’exil et à la non existence des apatrides. Il faudra toute l’ingéniosité et la ténacité de Fridtjob Nansen, devenu le premier haut-commissaire pour les réfugiés de la Société des Nations, via l’Office international Nansen pour les réfugiés, pour imaginer un document d'identité reconnu par de nombreux États permettant aux apatrides de voyager.
Créé le 5 juillet 1922, ce qu’on appellera le « passeport Nansen » est aujourd’hui considéré comme le premier instrument juridique utilisé dans le cadre de la protection internationale des réfugiés. Il vaudra au Norvégien le prix Nobel de la paix 1922, et changera le destin de milliers de Russes mais aussi d’Arméniens qui en mai 1924 tentent d'échapper au génocide puis, en 1933, d’Assyriens et d'autres minorités fuyant l'ex-Empire ottoman. Près de 450 000 passeports Nansen seront ainsi distribués pendant l'entre-deux-guerres et changeront le cours de l’histoire quand on sait que parmi ces réfugiés figuraient les compositeurs Sergueï Rachmaninov et Igor Stravinsky, la ballerine Anna Pavlova, le peintre Marc Chagall, l’écrivain Vladimir Vladimirovitch Nabokov, mais aussi le photographe Robert Capa, ou encore l’armateur Aristotle Onassis.



De la petite chambre de Mme Abakarian au Groenland
La partie émergée d’une diaspora qu’on retrouvera aux quatre coins du globe, et notamment en France, jusque dans l’immeuble de l’auteur. Car, pour nous faire entrer dans la grande histoire de Fridtjob Nansen, Alexandre Jenni choisit la petite histoire, le témoignage – réel ou romancé, peu importe au final – de sa voisine, Mme Abakarian. Arménienne frôlant les 100 ans, confinée dans sa petite chambre aux draps toujours impeccables, c’est elle qui, la première, révèle à l’auteur l’existence de celui auquel elle et ses parents doivent tout : Fridtjob Nansen, créateur du fameux passeport, ce que la vielle dame appelle « lépapié ». Précieux document cent fois demandé par les autorités et qui cent fois sauvera la vie et la dignité de ses bénéficiaires. En homme curieux, l’auteur remonte patiemment le fil de l’histoire, au grès des confidences de la vieille dame, pour retracer la vie de cet incroyable Mr Nansen. Pour notre grand plaisir.
La plume est alerte, comme toujours, l’enquête fouillée – exploitant le journal de l’explorateur, ses lettres et les archives de l’époque - et le récit palpitant, notamment à l’heure de retracer les aventures polaires de l’intrépide Norvégien. Bref, un récit qu’on ne lâche pas, trop heureux d’avoir découvert une grande figure du siècle dernier. Au point qu’à la 193e page on se demande déjà, qui Jenni va-t-il sortir de l’ombre la prochaine fois ?
Rencontre Littérature & Aventure (gratuite, sur réservation) avec Alexis Jenni au Festival International du Film et du Livre d'Aventure de La Rochelle le vendredi 18 novembre à 11h30, suivie d’un temps de dédicaces et d’échanges informels à la librairie du festival.
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