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Konstantin Smirnov
  • Aventure
  • Alpinisme & Escalade

Makalu : un alpiniste russe accuse son guide de l’avoir abandonné à 7 900 mètres et porte plainte pour tentative de meurtre

  • 16 juillet 2026
  • 10 minutes

La rédaction La rédaction L'équipe de rédaction est un noyau dur de journalistes passionnés, tous basés depuis un bon spot de grimpe, de trail, de ski ou de surf.

Après avoir survécu près de quarante-huit heures en très haute altitude, Konstantin Smirnov a dû être amputé de six doigts. Le Russe estime que son guide l’a laissé pour mort sur les pentes du Makalu et n’a ensuite rien entrepris pour lui porter secours. Il réclame aujourd’hui réparation devant la justice civile népalaise. Mais c’est surtout la procédure pénale engagée en parallèle qui pourrait faire date, puisqu’aucun guide commercial n’avait encore été visé au Népal par une plainte pour tentative de meurtre à la suite d’un accident sur un sommet de plus de 8 000 mètres.

Quelques mois après l'affaire du Grossglockner, qui a vu la justice autrichienne condamner Thomas Plamberger pour homicide involontaire par négligence aggravée après avoir abandonné sa compagne sur les pentes du sommet, une nouvelle procédure pourrait faire date dans le monde de l’alpinisme. Cette fois, c’est au Népal qu’un guide professionnel est visé.

À 53 ans, Konstantin Smirnov s’apprêtait à réaliser un objectif de longue date en gravissant le Makalu (8 485 m), cinquième plus haut sommet du monde. Si cette ascension devait être son baptême sur un 8 000 mètres, le Russe était loin d’être inexpérimenté. Il avait déjà gravi quinze fois l’Elbrouz, y compris en hiver, réussi huit sommets de plus de 7 000 mètres et tenté le Gasherbrum II sans oxygène ni guide l’année précédente, avant de renoncer en raison des conditions. Au fil des années, il avait également participé à de nombreuses expéditions, en autonomie comme avec des guides, en Russie, au Kazakhstan, en France, au Royaume-Uni, au Pérou et aux États-Unis.

Pour cette première expérience sur un 8 000 mètres, il choisit les services de l’agence népalaise Makalu Adventure. Ce n’est toutefois qu’au camp de base qu’il rencontre Bhajuram Gurung, le guide désigné pour l’accompagner jusqu’au sommet. Les deux hommes effectuent deux rotations d’acclimatation sans le moindre incident. « Il était toujours positif, très serviable. Il portait beaucoup de matériel jusqu’au camp 3. Je n’avais aucune raison de remettre en question son expérience », racontera plus tard Smirnov. Après l’accident, il découvrira pourtant que Gurung n’avait encore jamais gravi de sommet de plus de 8 000 mètres.

Un sommet atteint trop tard

Le 8 mai, à 19 h 15, les deux hommes quittent le camp supérieur pour tenter d’atteindre le sommet. Selon Smirnov, aucun horaire précis n’a été fixé pour l’ascension. Dès les premières heures, les valves de son masque à oxygène gèlent et son guide ne parvient pas à les réparer, entraînant une consommation anormalement élevée. Malgré ce contretemps, le Russe assure se sentir en bonne condition.

Le 9 mai au matin, les premiers alpinistes atteignent le sommet peu après 5 heures. Smirnov et Gurung ferment la marche et progressent nettement plus lentement que les autres cordées. Ils n’arrivent au sommet qu’aux alentours de 10 h 45 et y restent entre quarante-cinq minutes et une heure. Pendant ce temps, les conditions se dégradent rapidement. Les nuages envahissent la montagne, une neige soutenue commence à tomber et les cordes fixes disparaissent peu à peu sous les accumulations, ralentissant encore leur descente. C’est alors que la situation commence à leur échapper.

Selon Smirnov, c’est à ce moment que Gurung se plaint de manquer d’oxygène. Au sommet du couloir français, vers 8 400 mètres, le Russe découvre qu’une cordée américaine, partie avant eux dans la descente et alertée par les appels de son guide, leur a laissé une bouteille de secours. Malgré sa propre consommation, rendue anormalement élevée par le gel des valves de son masque, il décide de la céder à Gurung. « Je ne sais pas pourquoi il manquait d’oxygène. Je ne surveillais pas combien de bouteilles il transportait. J’ai été négligent », reconnaît-il aujourd’hui.

Malgré cela, leur progression reste extrêmement lente. En début de soirée, les deux hommes se trouvent encore plusieurs centaines de mètres au-dessus du camp 3, installé à 7 500 mètres. Selon Smirnov, la situation dégénère entre 18 h 30 et 19 heures, aux alentours de 7 900 mètres. « Mon guide est arrivé derrière moi en criant que j’étais trop lent et que la nuit allait tomber. Je lui ai répondu que j’étais épuisé et que je ne pouvais pas accélérer. » Pensant que Gurung craint surtout de se retrouver sans éclairage, Smirnov lui tend sa lampe frontale de secours. « Je lui ai dit que marcher de nuit ne poserait aucun problème. C’est la dernière chose dont je me souviens. »

Seul dans la nuit à 7 800 mètres

D’après Smirnov, son guide poursuit alors seul sa descente. Bhajuram Gurung rejoint le camp 3 vers 21 heures, sans informer le camp de base ni les autres alpinistes que son client se trouve encore plusieurs centaines de mètres plus haut. Pendant ce temps, Smirnov continue d’avancer seul dans la neige. « Il neigeait et j’avançais très lentement. Vers 21 h 30, à environ 7 720 mètres, je me suis arrêté pour me reposer et je suis apparemment tombé dans une sorte de coma ou de sommeil lié à la haute altitude », raconte-t-il. Les données enregistrées par sa montre Coros pendant trente-trois heures d’affilée — altitude, fréquence cardiaque et trace GPS — permettront ensuite de reconstituer précisément son parcours.

Dans cet état proche du coma d’altitude, l’alpiniste décrit une succession de visions étonnamment paisibles. « J’étais dans un rêve. Je voyageais, peut-être dans un train. J’entendais un bruit autour de moi — je comprends aujourd’hui que c’était probablement le vent. Je regardais une sorte de roue colorée qui tournait devant moi. Je me sentais parfaitement bien. » Sans en avoir conscience, il retire alors une moufle pour masser sa main gauche. Lorsqu’il sombre à nouveau, ses doigts sont déjà gravement gelés.

« Je voulais redescendre pour qu'il ne puisse pas mentir »

Lorsque Smirnov reprend connaissance vers 5 heures du matin, le soleil se lève sur le Makalu. Son guide n’est toujours pas revenu. « Mon premier réflexe a été de vouloir me rendormir. Je voulais retourner dans ce rêve et mourir. Je ne pensais plus à mes quatre enfants ni à ma femme, avec qui je suis marié depuis vingt-sept ans. Mais je me suis dit que si je mourais là-haut, personne ne saurait qu’il m’avait abandonné vivant. Il pourrait simplement dire : “Mon client est mort, alors je suis descendu.” Je me suis dit : “Pas question. Je vais redescendre et te retrouver.” »

À 4 h 49, Smirnov déclenche le signal SOS de sa balise Garmin. Sa famille est immédiatement alertée et les secours sont mobilisés. Makalu Adventure apprend ainsi l’accident non par son guide, mais par ce message de détresse. Malgré une main complètement gelée, le Russe reprend seul sa descente dans l’espoir de croiser une équipe venue à sa rencontre. Selon son récit, l’agence demande à plusieurs reprises à Gurung de remonter le chercher, mais celui-ci refuse. Personne ne lui porte secours au cours de la journée. Il lui faut encore près de douze heures d’efforts pour rejoindre le camp 3, à 17 h 40, après près de quarante-huit heures passées en très haute altitude.

« Il attendait simplement. »

Lorsque Smirnov atteint enfin le camp 3, il s’attend à recevoir une assistance immédiate. Mais la scène qu’il décrit est au cœur de la procédure judiciaire engagée contre son guide. Bhajuram Gurung se précipite brièvement vers lui pour l’enlacer, avant de redevenir presque totalement passif. « Il me traitait comme un fantôme », raconte le Russe. Épuisé, déshydraté et incapable de s’occuper seul de lui-même, il demande d’abord de l’eau. « Je n’avais pas bu depuis près de trente heures. Il n’en avait même pas préparé. » Il réclame ensuite les ampoules de dexaméthasone laissées dans la tente, un corticoïde utilisé en médecine de montagne pour traiter notamment les œdèmes liés au mal aigu des montagnes. Selon Smirnov, son guide ne parvient pas à retrouver le médicament. Il ne l’aide pas davantage à retirer ses chaussures, à se glisser dans son sac de couchage ou à s’installer pour la nuit. « J’étais allongé sur le sol de la tente. Il ne faisait rien. »

Alertée de l’urgence, l’agence envoie finalement Lakpa Rinji, un Sherpa réputé pour sa grande expérience, porter secours à l’alpiniste. Parti le 10 mai à midi du camp de base, situé à environ 5 700 mètres, il atteint le camp 3 vers 1 heure du matin, après treize heures d’ascension. Pour Smirnov, cette intervention lui a sauvé la vie. Dès son arrivée, Lakpa Rinji retrouve les ampoules de dexaméthasone, lui administre de l’oxygène, lui donne de l’eau, l’aide à retirer ses chaussures, l’installe dans son sac de couchage et masse ses pieds pour relancer la circulation sanguine. « Sans lui, j’aurais probablement aussi perdu un pied », affirme aujourd’hui l’alpiniste.

Smirnov va plus loin encore dans ses accusations. « Quand je suis arrivé au camp, il est simplement resté là à attendre que je meure, pour qu’il n’y ait aucun témoin », affirme-t-il. « Puis, lorsque Lakpa Rinji est arrivé, il a fait semblant d’être lui-même en mauvaise condition. »

Le lendemain, Lakpa Rinji accompagne Smirnov dans la descente jusqu’au camp 2, à 6 600 mètres, malgré sa main entièrement gelée. Le 12 mai, un hélicoptère l’évacue vers Katmandou. Après neuf jours d’hospitalisation dans la capitale népalaise, les médecins doivent lui amputer les cinq doigts de la main gauche ainsi qu’une grande partie de l’annulaire droit. « Je ne peux même plus porter mon alliance », confie-t-il.

Une procédure sans précédent

Après le combat pour sa survie et celui contre les séquelles de l’accident, Konstantin Smirnov s’est engagé dans une bataille judiciaire. L’alpiniste russe a lancé deux procédures distinctes au Népal afin de faire reconnaître ce qu’il considère comme un manquement grave aux responsabilités d’un guide professionnel.

La première est une action civile contre Makalu Adventure devant la nouvelle juridiction de la consommation de Katmandou, inaugurée en 2025. Smirnov réclame environ 75 000 dollars de dommages et intérêts afin de couvrir ses frais médicaux, les dépenses liées à sa convalescence au Népal, ses frais d'avocat, ainsi que l'impact physique et psychologique de l'accident, sans oublier les éventuels traitements futurs.

Smirnov a également déposé une plainte pénale contre Bhajuram Gurung pour tentative de meurtre, et non pour simple négligence, auprès de la police du district de Khandbari, dans la province de Sankhuwasabha. Une démarche exceptionnelle au Népal, où aucune affaire comparable impliquant un guide commercial sur un sommet de plus de 8 000 mètres n’avait encore été portée devant la justice. « Comme il n’existait aucun précédent, mes avocats ont dû convaincre longuement la police d’ouvrir une enquête », explique Smirnov.

Pour les avocats du Russe, le problème ne tient pas seulement au fait que Gurung ait quitté son client pendant la descente, mais surtout à l’absence de toute tentative de secours et au fait qu’il n’ait alerté ni son agence ni les autres alpinistes présents au camp. « L’abandon relève de la négligence », explique une avocate du cabinet Imperial Law Associates, chargée du dossier. « Mais le fait de ne pas être retourné le chercher, de n’avoir prévenu personne et d’avoir laissé croire qu’il était déjà mort change la nature des faits. Notre position est que le guide pensait pouvoir dissimuler sa négligence en laissant son client mourir sur la montagne. C’est pour cette raison que nous retenons la tentative de meurtre. »

« Même s’il a eu peur et qu’il est redescendu seul le jour du sommet, il restait de l’oxygène dans les tentes du camp 3. Après une nuit de repos, il aurait pu remonter m’aider le lendemain matin. Ce n’est pas un problème d’expérience ou de compétences, mais d’attitude. Je pense que de tels guides ne devraient plus exercer », estime Smirnov. Si cette qualification était retenue par la justice népalaise, Bhajuram Gurung encourrait jusqu’à dix ans de prison.

Konstantin Smirnov
Konstantin Smirnov montre ses mains gravement gelées après son évacuation du Makalu. (Konstantin Smirnov)

La défense de Makalu Adventure

Face à ces accusations, Makalu Adventure rejette toute responsabilité. Son directeur, Mohan Lamsal, affirme que Smirnov a lui-même contribué à créer une situation dangereuse en restant trop longtemps au sommet malgré les avertissements de ses guides. Selon lui, Gurung, dont la réserve d’oxygène était presque épuisée, devait impérativement redescendre pour assurer sa propre survie.

Cette lecture est partagée, au moins en partie, par Lakpa Rinji Sherpa, qui a finalement rejoint Smirnov au camp 3. Sans condamner publiquement son collègue, il estime que Gurung devait également penser à sa propre survie. « Le client est resté au sommet sans raison valable pendant très longtemps, environ une heure. Ils auraient dû rejoindre le camp 3 vers 14 heures ou 15 heures, mais à 18 heures, ils se trouvaient encore à deux heures du camp. » Selon lui, la réserve d’oxygène de Gurung était alors presque épuisée, tandis que Smirnov en disposait encore. « Il devait donc redescendre. Mais tous deux disent que le client se trouvait dans un endroit sûr, sur une zone plate, lorsque le guide a dû faire demi-tour. »

Mohan Lamsal affirme également avoir mobilisé tous les moyens disponibles dès que l’agence a été alertée par le signal SOS de Smirnov. Il invoque les mauvaises conditions, les vents violents et les contraintes propres aux secours en très haute altitude. Le même jour, une avalanche avait par ailleurs coûté la vie à l’alpiniste américaine Shelley Johannesen sous le camp 3, mobilisant une partie des équipes présentes sur la montagne.

Le directeur de Makalu Adventure conteste également les accusations portant sur la qualification de son guide. Il a transmis plusieurs certificats de formation de Gurung dans les domaines de la sécurité en montagne, du secours, de la progression sur rocher et de la navigation, ainsi qu’une licence délivrée par la Nepal Mountaineering Association l’autorisant à encadrer des ascensions sur les sommets de plus de 8 000 mètres du pays. Ces documents ne lèvent toutefois pas toutes les interrogations. Gurung était enregistré comme « Support Climber » et non comme chef de cordée, ou « Sardar », et n’avait encore jamais atteint le sommet d’un 8 000 mètres avant de guider Smirnov sur le Makalu.

Makalu Adventure souligne également que Smirnov n’a rendu publiques ses accusations que plusieurs semaines après l’accident. L’alpiniste explique avoir d’abord été accaparé par les opérations, la perte de ses doigts et sa convalescence. Mohan Lamsal estime au contraire que son récit a évolué après sa sortie de l’hôpital et ses rencontres avec des avocats. « Je ne sais pas qui il a rencontré à l’hôtel ni quels avocats il a vus, mais c’est à partir de ce moment-là qu’il a commencé à nous accuser », affirme-t-il. « Ce sont de fausses accusations. »

Smirnov envisageait initialement une action civile contre Makalu Adventure. Ce sont ses avocats qui l’ont encouragé à déposer également une plainte pénale pour tentative de meurtre, afin de soulever une question juridique encore inédite au Népal. Lamsal y voit la preuve que l’affaire dépasse désormais le seul récit de l’accident. « Je n’ai aucune raison de retarder un secours ni de laisser un client derrière nous. Son histoire est complètement fausse. Quelqu’un tire les ficelles derrière cette affaire », accuse le directeur de l’agence, fondée en 1998.

Vers un précédent pour l’alpinisme commercial

Konstantin Smirnov espère que cette bataille judiciaire permettra de mieux définir les responsabilités des guides et des agences sur les expéditions commerciales en très haute altitude. « Mon histoire peut être particulièrement importante pour les grimpeurs qui se lancent dans leur premier 8 000 mètres avec une expédition à petit budget, sans avoir encore établi de relation de confiance avec un guide ou un opérateur. Beaucoup ne survivent pas à ce type de situation. Ensuite, on dit simplement : “Le client est mort et le guide est redescendu.” Dans mon cas, ce n’est pas ce qui s’est passé. J’étais vivant. Je veux que cela se sache », explique-t-il.

Son avocat, Adhikari, estime que l’enquête pourrait durer plusieurs mois. Les autorités népalaises doivent encore déterminer si les éléments réunis justifient l’ouverture de poursuites contre Bhajuram Gurung. Si celui-ci était poursuivi pour tentative de meurtre, l’affaire pourrait créer un précédent majeur et pousser les opérateurs himalayens à revoir leurs pratiques.

Au-delà du cas de Smirnov, cette affaire s’inscrit dans un contexte où la justice commence à examiner les décisions prises en montagne et leurs éventuelles conséquences pénales. Après le drame du Grossglockner en Autriche et l'affaire de Dawa Sherpa sur l’Everest, le dossier du Makalu pose à son tour la question de la frontière entre le risque inhérent à l’alpinisme et la responsabilité d’un accompagnateur. Une frontière que les tribunaux autrichiens, et peut-être bientôt népalais, sont désormais appelés à tracer.

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