Jeudi 19 février, 23 heures. Le verdict est tombé. Au terme de quatorze heures d’audience et après avoir entendu plus de quinze experts et témoins - dont un inattendu qui s'est avéré capital - le tribunal d’Innsbruck a reconnu Thomas Plamberger, 39 ans, coupable d’homicide involontaire par négligence aggravée suite à la mort pas hypothermie de sa compagne Kerstin, 33 ans, laissée seule en janvier 2025 sur les pentes du Grossglockner, le plus haut sommet d’Autriche. Il encourait jusqu'à trois ans de prison. Au final, il est condamné à cinq mois avec sursis et 9 400 euros d’amende. Si ce verdict, rare en alpinisme, est confirmé, l'alpiniste dispose de trois jours pour faire appel.
Le « Glockner-Drama », comme l’ont baptisé les médias autrichiens, a trouvé hier son issue devant le tribunal régional d’Innsbruck. L’affaire, née sur les pentes du Grossglockner, désormais transformée en théâtre d’une tragédie hivernale, remonte à il y a un an. Le 19 janvier 2025, Thomas Plamberger, 37 ans, et sa compagne Kerstin Gurtner, 33 ans, s’étaient engagés sur une ascension hivernale du point culminant des Alpes autrichiennes. Les conditions étaient rudes : rafales proches de 74 km/h, –8 °C au thermomètre, un froid ressenti estimé à –20 °C sur l’arête sommitale. L’accusation a dressé le tableau d’une course préparée à la légère : départ tardif, équipement incomplet, sans matériel de bivouac notamment, absence d’horaire de repli clairement fixé malgré une météo défavorable annoncée. Rien d’illégal en soi, mais une accumulation de choix qui, replacés dans la chronologie de la nuit, ont pesé lourd dans l’analyse des juges.
La défense a soutenu qu’à ce stade, le couple se sentait encore en mesure de continuer vers le sommet. Selon Thomas Plamberger, la situation aurait basculé peu après minuit, lorsque Kerstin Gurtner, épuisée, aurait soudainement perdu ses forces et n’aurait plus été en mesure d’avancer. Elle lui aurait alors demandé d’aller chercher de l’aide. À 0 h 35, Thomas appelle la police de montagne. L’existence de cet appel n’est pas contestée ; son contenu, en revanche, a été longuement débattu à l’audience. Pour l’officier qui a reçu l’appel, identifié comme Mattias A., : « il n’y avait aucune indication qu’une situation d’urgence existait ». Il a affirmé avoir tenté de recontacter l’alpiniste à plusieurs reprises, par téléphone et via des messages WhatsApp – dont un demandant clairement : « Avez-vous besoin d’aide maintenant ou pas ? » – sans obtenir de réponse. Le téléphone de l’alpiniste aurait été placé en mode silencieux ; il « ne vibrait que très légèrement », selon son avocat.
Thomas Plamberger aurait agi de facto comme guide
Dans les heures qui suivent, Thomas aurait atteint le sommet avant d’entamer la descente par l’autre versant, laissant sa compagne sur place, à une trentaine de mètres sous la crois sommitale. Les secours ne sont recontactés qu’à 3 h 30. Trop tard. Le lendemain, l’équipe de sauvetage découvre le corps de Kerstin Gurtner, suspendu la tête en bas contre une paroi rocheuse, sans gants, les chaussures ouvertes. « Nous avons été étonnés qu’elle soit restée dans cette position », a témoigné un sauveteur. Si le vent avait été plus fort, a-t-il ajouté, elle aurait pu basculer dans la face sud.
À la barre, Thomas Plamberger s’est présenté comme un alpiniste inexpérimenté, sans formation alpine formelle, ayant appris « principalement grâce à des vidéos en ligne ». S’il s’est dit « infiniment désolé », il a contesté porter la responsabilité pénale du décès. Pourtant, selon Die Presse, Christian J., le policier alpin qui avait questionné Plamberger au matin du 19 janvier après sa redescente, a livré une autre image : Thomas se serait présenté comme l’initiateur et planificateur de la course, agissant de facto comme guide.
Le témoignage accablant d'une autre compagne alpiniste de Thomas Plamberger
Mais c'est un autre témoignage, totalement inattendu, qui va bouleverser l'audience. Une autre ascension, relatée par une ex-compagne de l’accusé, a mis en lumière certaines facettes troublantes du caractère de Thomas Plamberger. Andrea B. a raconté qu’en 2023, lors d’une précédente tentative sur le Grossglockner, elle avait été laissée seule en pleine nuit, parce qu’elle avançait trop lentement. Épuisée, prise de vertiges et avec sa frontale éteinte, elle avait pleuré et crié pour attirer son attention, mais il avait continué sa progression sans elle. Selon son témoignage, il lui aurait lancé qu’elle ne devait « pas en faire tout un plat ».
La sentence est tombée : Thomas Plamberger a été reconnu coupable d’homicide involontaire par négligence aggravée. Le président du tribunal, le juge Norbert Hofer, lui-même alpiniste expérimenté et engagé dans le secours en montagne au Tyrol, a expliqué les raisons de cette décision. Il a reconnu en Plamberger « un excellent alpiniste », mais a pointé plusieurs manquements ayant contribué au drame :
- Son incapacité à adapter son rythme et ses choix aux capacités de sa compagne, Kerstin Gurtner, « à mille lieues » de son niveau technique.
- L’absence de mesures pour la protéger du froid et des conditions extrêmes. Ni le sursac de bivouac ni les couvertures de survie disponibles n'ont été utilisées.
- La communication insuffisante avec les secours venus spontanément aider la cordée.
- Pour le tribunal, en tant que grimpeur le plus expérimenté, Thomas P. assumait la responsabilité de guider la course et d’assurer la sécurité de sa partenaire. « L’impression qui se dégage est celle d’un “aller à tout prix” », a résumé le juge.
Dans le prononcé de la peine, la cour a retenu plusieurs facteurs atténuants : l’absence de casier judiciaire, le deuil lié à la perte d’une personne proche et la pression d’un débat public nourri sur les réseaux sociaux, souvent critique à son égard. Ces éléments expliquent une sanction avec sursis, ce qui signifie qu’il ne serait pas incarcéré immédiatement.
La responsabilité de l'alpiniste le plus expérimenté en question en l'absence de guide
À Innsbruck, les affaires comme celle du « Glockner-Drama » sont examinées par un parquet spécialisé dans les accidents alpins. Comme le souligne Robert Waller, ancien procureur spécialisé et membre du conseil autrichien pour la sécurité en montagne, l’Autriche enregistre en moyenne près de 285 décès par an en terrain alpin, mais les mises en accusation pour négligence grave, concernant principalement le ski, se comptent sur les doigts d’une main — et les condamnations sont encore plus rares. C’est dire combien cette affaire sort de l’ordinaire et combien elle pourrait avoir de conséquences sur le droit alpin.
Interviewé par le New York Times, Severin Glaser, professeur de droit pénal à l’University of Innsbruck, explique que « Cela pourrait déplacer la responsabilité individuelle lorsque l’on pratique une activité dangereuse ». Lorsque de telles condamnations surviennent, poursuit-il, elles concernent presque toujours des sorties encadrées par un guide, et non des cordées informelles comme celle de Plamberger et Gurtner. Et d'ajouter que même dans le cadre d’un partenariat « égalitaire », chacun a une obligation légale d’assistance envers l’autre.
Dès lors si ce verdict est confirmé, il pourrait avoir un effet dissuasif sur la manière dont les alpinistes envisagent leurs sorties en Autriche. « Beaucoup sont désormais dans l’incertitude et pensent qu’ils sont toujours responsables de l’ensemble du groupe, voire juridiquement exposés simplement parce qu’ils sont plus compétents », a expliqué Robert Waller dans une interview télévisée relayée par la Frankfurter Allgemeine Zeitung.
Difficile à ce stade de mesurer l’impact à long terme du verdict du Grossglockner, d’autant que Plamberger a trois jours pour faire appel, mais une chose semble acquise. En Autriche, des alpinistes qui partageaient jusque-là librement leur expérience avec des partenaires moins aguerris devront peut-être désormais peser les risques juridiques avant de s’encorder ensemble.
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