« Toujours des étrangers, jamais des Pakistanais. » Pendant longtemps, Mueez Uddin a vu le même scénario se répéter dans les montagnes de son pays. Les grandes expéditions étaient menées par des étrangers, les premières ascensions signées par des alpinistes venus d’Europe ou d’ailleurs, tandis que les Pakistanais restaient cantonnés aux rôles de porteurs, de logisticiens ou d’assistants. Cette réalité l’a poussé, aux côtés du guide et alpiniste Mathieu Maynadier, à ouvrir Zindabad, sur l’arête est du Spantik (7 027 m, cotée M5 A1 80°), dans le Karakoram. Une première en style alpin pour un Pakistanais, racontée dans un film présenté en avant-première à Chamonix le 14 juin. Désormais, le jeune homme de 28 ans nourrit une autre ambition. Il veut devenir le premier guide de haute montagne pakistanais diplômé de l’UIAGM, la plus haute qualification internationale de la profession. Un parcours déjà entamé, mais encore long, qui dit beaucoup de la difficulté de se former pour cette nouvelle génération d’alpinistes pakistanais.
Une génération sans formation alpine
Mueez Ud din est né et a grandi à Hunza, une vallée d’environ 60 000 habitants dans le nord du Pakistan. Une région où les montagnes façonnent autant les paysages (il voit le Spantik depuis chez lui) que les trajectoires de vie. « Toute ma famille travaille dans le tourisme », raconte-t-il. Son oncle dirige une agence de voyage et, après ses études, Mueez commence à travailler avec lui en tant qu’aide-cuisinier, puis assistant sur les expéditions jusqu’aux camps de base du Karakoram. Deux ans plus tard, il guide des groupes de trekkeurs à travers les vallées de la région.
Mais si les jeunes Pakistanais peuvent progressivement accéder à ces premiers rôles dans le tourisme de montagne, l’alpinisme technique reste encore inaccessible pour beaucoup. Le matériel est rare, les formations inexistantes et les possibilités de progression limitées. Une situation qui s’explique en partie par l’effondrement brutal du tourisme au Pakistan après les attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis. « J’étais trop jeune pour comprendre ce qui se passait », se souvient Mueez. « Mais toutes les personnes qui vivaient du tourisme ont perdu leur travail et ont dû se tourner vers d’autres professions. Pendant plusieurs années, les touristes ne venaient plus. Et du coup, personne n’a cherché à créer une école ou à former la génération suivante. »
Cet effondrement du tourisme explique en partie pourquoi le Pakistan, pays de très haute montagne, ne dispose toujours pas d’une véritable filière de formation aux métiers de l’alpinisme. « Nous avons moins de connaissances en alpinisme que les Européens, explique Mueez. Nous n’avons pas de système de formation structuré. Les guides internationaux passent plusieurs années à étudier les avalanches, les secours, la gestion du risque ou les différents terrains de montagne. Chez nous, personne n’a accès à ce type d’enseignement. »

Le retour du ski et de l’escalade grâce à l’association Zom Connection
Dans les vallées du nord du Pakistan, la situation commence à évoluer au début des années 2020, grâce à plusieurs initiatives locales et internationales. En 2021, la fédération pakistanaise de ski organise notamment une compétition à Hunza et invite plusieurs athlètes français liés à Zom Connection, une association fondée par le snowboardeur Julien Henry après un grave accident survenu dans la région en 2019, avec l’objectif de favoriser l’accès des jeunes Pakistanais aux sports de montagne. Parmi eux figure Mathieu « Mémé » Maynadier, guide, alpiniste et soutien du projet. C’est là que Mueez, invité à rejoindre l’événement comme stagiaire, rencontre celui qui deviendra son compagnon de cordée. Un tournant pour le jeune Pakistanais qui, grâce au réseau développé autour de l’association, découvre le ski, l’escalade sur glace et tout un univers auquel peu de jeunes de sa région ont alors accès. « Au Pakistan, nous n’avions aucun magasin spécialisé où acheter du matériel de montagne. Les skis, les cordes ou les chaussons d’escalade étaient presque impossibles à trouver », explique-t-il. « Grâce à Zom Connection, nous avons enfin eu accès au matériel. Mathieu, puis des locaux, ont commencé à ouvrir des voies et à développer l’escalade dans les régions du nord. La communauté grandit chaque année, même s’il reste difficile de trouver des partenaires de grimpe pour des projets. »

Zindabad, un premier projet ensemble
Mueez accompagne ensuite Mémé sur plusieurs expéditions, dans un rôle de guide local. Dans le contexte pakistanais, le terme désigne alors davantage un logisticien capable d’organiser une expédition qu’un guide de haute montagne au sens européen du terme. Mais Maynadier décèle rapidement chez lui d’autres ambitions. « J’ai tout de suite trouvé qu’il était efficace et motivé, raconte-t-il. Après, j’ai aussi voulu voir si cette motivation était durable. On voulait que l’envie vienne de lui. »
Et l’envie est bien là. Depuis plusieurs années, Mueez aspire à prendre part aux projets d’alpinisme les plus engagés dans les montagnes de son pays et à atteindre, lui aussi, les sommets du Karakoram. Lorsque Mathieu lui propose de partir au Spantik, il possède déjà une solide expérience en haute montagne. « J’avais envie de faire ce genre de projets depuis longtemps », explique-t-il. « Mais c’était difficile de trouver des partenaires. Il y avait une question de confiance, mais aussi de niveau technique et d’expérience. » « Il est doué. Il apprend vite, il comprend vite, explique de son côté Mémé. J’avais évidemment davantage d’expérience et je gardais la main sur certains aspects de la prise de décision, mais on a partagé cette ascension. » L’ouverture de Zindabad, « Longue vie » en ourdou, réalisée entre le 2 et le 7 juin 2025 sur l’arête est du Spantik, marque ainsi une première pour un alpiniste pakistanais dans ce type d’engagement en style alpin. Mais ce n’est qu’une première étape dans le parcours du jeune alpiniste.

Devenir le premier guide de haute montagne du Pakistan
« Pour obtenir une certification de guide, il faut partir à l’étranger, trouver des financements et assumer seul les coûts de la formation. Pour la plupart des Pakistanais, c’est pratiquement impossible. » La difficulté est encore plus grande dans un pays où les modèles sont rares, et où peu de figures locales montrent aujourd’hui qu’une telle voie est possible.
Un seul exemple l’inspire alors vraiment. Celui de Javed Ali, son cousin, qui, au début des années 2000, avait passé un mois en France pour suivre une formation liée au métier de guide. « C’était mon modèle. Quand j’étais plus jeune, j’avais peur de grimper avec lui parce que je manquais de connaissances. Mais on me racontait les histoires des expéditions qu’il dirigeait. » L’idée fait son chemin. « Je voulais devenir guide et j’en ai parlé à Mathieu. C’est le premier qui a vraiment essayé de m’aider. »
Une première piste apparaît alors avec l’EEMGA, l’East European Mountain Guides Association, qui permet à des candidats issus de pays ne disposant pas d’école nationale reconnue par l’UIAGM, l’Union internationale des associations de guides de montagne, d’accéder à une formation internationale. Pour préparer les épreuves d’entrée, Mueez s’installe à Briançon à l’automne 2025. « Ici, je peux skier tous les jours. Je peux grimper tous les jours. Au Pakistan, ce n’est pas possible », raconte-t-il. Mais à deux semaines des examens, son parcours s’interrompt brutalement. Lors d’une sortie à ski près de Chamonix, il chute et se fracture la jambe. « Je rentrais à la maison. J’ai heurté une pierre sous le glacier. Mes skis ne se sont pas déclenchés et je me suis cassé la jambe. » L’accident lui fait manquer les sélections. Une déception d’autant plus difficile à accepter que ces examens ne sont organisés que tous les trois ans.
Pour autant, une jambe cassée ne suffit pas à l’arrêter. Mueez regarde désormais du côté de l’ENSA, l’École nationale de ski et d’alpinisme. Une option qui implique cette fois d’apprendre le français, un effort qu’il est prêt à fournir.

Rendre ce que le Pakistan lui a donné
Si Mathieu Maynadier s’investit autant dans cette aventure, c’est aussi parce qu’elle s’inscrit dans une histoire personnelle commencée au Pakistan il y a près de deux décennies. « Quand on est arrivé là-bas pour la première fois, en 2007, c’était un pays fermé, il n’y avait quasiment pas de tourisme. C’était dur comme pays. Il n’y avait pas beaucoup de confort, très peu d’infrastructures, mais ce qui m’a marqué, ce sont les gens. » Depuis, Mémé est retourné quatorze fois au Pakistan. « Tous ceux qui y vont une fois ont envie d’y retourner. On arrive avec beaucoup d’idées préconçues et on découvre une réalité complètement différente. »
« J’ai la chance d’avoir un réseau, des partenaires et un peu d’expérience, poursuit-il. J’ai vu à quel point Mueez était motivé, et à un moment, je me suis dit que ce serait dommage de ne pas essayer d’en faire quelque chose. C’est un projet compliqué. Ça demande énormément d’énergie et de temps, reconnaît Maynadier. Mais après près de vingt ans de liens avec le Pakistan, où j’ai toujours été accueilli, aidé, soutenu, je suis heureux de pouvoir rendre un peu de tout ce que j’ai reçu. »
Le projet d’accompagner Mueez vers le premier diplôme UIAGM pakistanais représente un investissement considérable. La formation elle-même coûte environ 20 000 euros. À cela s’ajoutent plusieurs années passées en France, le logement, les déplacements, le matériel et l’ensemble des frais liés à un cursus qui s’étale sur plusieurs saisons. Un coût difficilement envisageable pour un jeune homme dont les revenus annuels au Pakistan ne dépassent pas les 5 000 euros.

Ouvrir la voie aux futurs guides pakistanais
Pour Mueez, la portée du projet dépasse largement sa propre carrière. Devenir le premier guide pakistanais diplômé de l’UIAGM constituerait une étape importante. Elle pourrait ouvrir de nouvelles perspectives professionnelles aux guides locaux, donner davantage de reconnaissance au savoir-faire montagnard pakistanais sur la scène internationale et surtout inspirer une génération de jeunes issus des vallées du Karakoram, où les opportunités restent rares.
« Les gens savent qu’il n’existe pas d’école de guides chez nous », explique Mueez. « Ils savent que nous n’avons pas accès aux mêmes formations, ni le même niveau en ski ou en alpinisme pour les guider. Alors ils nous font moins confiance. » Dans Zindabad, son cousin Javed résume cette réalité en une phrase : « Si vous n’abordez pas les choses avec les standards techniques internationaux, les gens ne vous feront jamais confiance. »
« Le Pakistan est aujourd’hui là où se trouvait le Népal il y a une vingtaine d’années dans la structuration de ses métiers de montagne », observe Mathieu Maynadier. « Les Népalais ont construit un savoir-faire remarquable, qu’on n’a même pas en Europe d’ailleurs. Aujourd’hui, ils n’ont plus besoin des étrangers pour faire fonctionner leur industrie de la montagne. L’idée serait qu’un jour les Pakistanais puissent suivre le même chemin et qu’à terme, toutes les expéditions qui viennent au Pakistan soient amenées à embaucher des Pakistanais, parce qu’ils auront acquis les compétences, l’expérience et les qualifications nécessaires. »
Mon but, à terme, c’est que chaque expédition au Pakistan, surtout sur les 8 000 m, soit obligée d’embaucher des Pakistanais.
Les deux hommes imaginent déjà une suite plus ambitieuse, avec la création d’une structure de formation dans le nord du Pakistan, où futurs guides et porteurs d’altitude pourraient apprendre les bases du métier sans devoir partir à l’étranger. « Si je réussis, ce sera surtout bon pour la génération suivante. Je veux montrer que ce métier peut devenir une véritable profession au Pakistan. Je veux que les jeunes puissent apprendre sans avoir à traverser les mêmes difficultés que moi. »
Une cagnotte a été lancé par Zom Connection pour aider Mueez à financer les coûts de la formation de guide.
Photo d'en-tête : Zindabad / Mueez Uddin / Mathieu Maynadier