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Tahu Rutum première
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Une corde sectionnée, un relais arraché, la peur au ventre : Siebe Vanhee raconte la première ascension de la face ouest du Tahu Rutum

  • 22 juillet 2026
  • 5 minutes

La rédaction La rédaction L'équipe de rédaction est un noyau dur de journalistes passionnés, tous basés depuis un bon spot de grimpe, de trail, de ski ou de surf.

Quelques semaines avant son départ pour le Pakistan, Siebe Vanhee nous confiait son rêve d’une grande voie en libre, quelque part entre 5 500 et 7 000 mètres, dans le Karakoram. Il l’a trouvée sur la face ouest du Tahu Rutum, 1 500 mètres gravis en treize jours avec Sean Villanueva O’Driscoll et Symon Welfringer. Mais le sommet, atteint le 27 juin à 6 651 mètres, occupe peu de place dans le récit du Belge. De cette ascension, il a surtout rapporté le souvenir d’une corde de hissage sectionnée, d’un relais arraché, de corps vidés par l’altitude et d’une peur dont, une fois revenu, il ne parvenait pas encore à se défaire.

« L’un de mes rêves serait une grande voie de mille mètres, entre 5 500 et 7 000 mètres, dans le Karakoram ou dans l’Himalaya, en libre, avec des passages autour du 8b. Ça, c’est une performance qui me fait profondément rêver. » À l’occasion du Climb World Tour, Siebe Vanhee dessinait, sans encore le dire, les contours de sa prochaine expédition. Le Belge revenait alors de la South African Route (7b+ ; 1 200 m), gravie en libre et en moins de 24 heures avec Tommy Caldwell sur la tour centrale du Paine. « Si je veux grimper toute ma vie, il faut que l’aventure prime », nous confiait-il.

Dans la trace de Kyle Dempster

C’est en 2014 que Siebe Vanhee entend parler pour la première fois du Tahu Rutum. À Moab, il rencontre Kyle Dempster, puis découvre le récit de sa tentative en solitaire dans la face ouest. L’Américain y avait passé vingt-quatre jours, progressant principalement en escalade artificielle. À quelque 150 mètres de l’arête sommitale, privé de nourriture, affaibli par une infection intestinale et rattrapé par le mauvais temps, il avait dû renoncer. Il lui avait fallu cinq jours supplémentaires pour sortir de la face, seul et sans vivres, dans le vent et la neige.

Vanhee reste surtout intrigué par cette ligne interrompue tout près du sommet. Là où Dempster avait avancé seul, essentiellement en artificielle, il imagine une cordée progressant en libre et prolongeant l’itinéraire jusqu’à l’arête sommitale. L’idée l’accompagnera pendant douze ans. Lorsqu’il réunit Sean Villanueva O’Driscoll, Symon Welfringer et Pete Whittaker pour partir dans le Karakoram, c’est un autre sommet qu’il a pourtant en tête. L’équipe vise la face ouest du Latok II, à 7 151 mètres. Mais Whittaker doute de sa capacité à être performant à une telle altitude. Alexander Huber, qui avait ouvert une voie dans cette face en 1997, a également mis Vanhee en garde contre les dangers. Peu à peu, les quatre hommes s’orientent vers le Tahu Rutum.

Le Tahu Rutum culmine près de 500 mètres plus bas que le Latok II. Son sommet n’a toutefois été atteint qu’une seule fois, en 1977, par une expédition japonaise passée par l’arête sud-ouest. Vanhee, lui, n’a encore jamais grimpé au-dessus de 5 000 mètres. Pour Pete Whittaker, l’expédition s’arrête avant même le début de l’ascension. Peu après son arrivée au camp de base, un mal aigu des montagnes l’oblige à renoncer. Vanhee, Villanueva O’Driscoll et Welfringer poursuivent à trois.

Tahu Rutum première
(Siebe Vanhee)

« La ligne la plus absurde »

La face ouest du Tahu Rutum se divise en deux grands ressauts rocheux, séparés par une longue bande de neige et de glace. Pour gagner au plus vite le mur supérieur, l’itinéraire le plus direct évite une grande partie du premier ressaut et rejoint les pentes glaciaires. Vanhee, Villanueva O’Driscoll et Welfringer font le choix inverse. Ils partent du bas de la face, ajoutant près de 400 mètres de rocher instable aux 600 mètres de neige et de glace qu’il leur faudra ensuite traverser. Les longueurs les plus raides les attendent encore au-dessus.

« Nous avons choisi la ligne la plus absurde, celle qu’aucun alpiniste n’aurait choisie », reconnaîtra plus tard Vanhee auprès de Climbing. Les trois hommes veulent suivre le rocher plutôt que l’éviter et ouvrir leur ligne en libre. Ils progressent en remontant leurs camps à mesure qu’ils gagnent de la hauteur. Deux portaledges, les vivres, les cordes et le matériel nécessaire à l’ouverture représentent plusieurs centaines de kilos. Chaque mètre gravi doit ensuite l’être une seconde fois par les sacs. Sur le rocher, leur hissage est lent. Dans la neige, il est exténuant.

La traversée coupe en diagonale des pentes atteignant par endroits 70 degrés. Les sacs s’enfoncent dans la neige et se coincent derrière le moindre rocher. À mesure que la face se réchauffe, la neige perd de sa cohésion et le risque d’avalanche augmente. Certains jours, il faut interrompre la progression avant midi. Les principales difficultés techniques se trouvent encore loin au-dessus d’eux. C’est pourtant dans cette traversée, sur un terrain en apparence plus facile, que leur ascension manque de s’arrêter.

Quarante-cinq kilos retenus dans le vide

À plus de 600 mètres du sol, l’un des sacs de hissage se bloque derrière un ressaut rocheux. Vanhee descend en rappel pour le dégager, tandis que Welfringer tire sur la corde depuis le haut. Le sac pèse environ 45 kilos. Il contient 300 mètres de corde statique, des pitons, des goujons et des coinceurs mécaniques, mais aussi leur Garmin inReach, leurs téléphones, leurs doudounes et leurs chaussons. S’il tombe, l’ascension s’arrête là. Sa perte rendrait également leur retraite autrement plus délicate.

Vanhee soulève le sac pendant que Welfringer tire. Une première manœuvre lui permet de passer le ressaut. En remontant sur ses bloqueurs pour recommencer un peu plus haut, le Belge aperçoit la cordelette de hissage – qui ne mesure que cinq millimètres de diamètre -frotter sur une arête de granit particulièrement vive. Vanhee tend les bras pour saisir le sac et soulager la corde. Au même instant, Welfringer tire de toutes ses forces. La cordelette cède.

Siebe parvient à attraper le sac et le tirer contre lui avant que les 45 kilos de matériel ne lui échappent et basculent dans le vide. Au-dessus, Welfringer et Villanueva O’Driscoll entendent le claquement et voient la corde se détendre, mais le relief leur cache la scène. Vanhee lui-même met quelques secondes à comprendre que le sac n’est pas tombé. « Je l’ai ! Je l’ai ! Je l’ai ! », leur hurle-t-il. Il arrime alors le sac à la corde sur laquelle il remonte.

Tahu Rutum première
(Siebe Vanhee)

Treize jours d’ascension

Une fois la traversée derrière eux, les trois hommes abordent le mur supérieur, près de 600 mètres d’escalade où se concentrent les passages les plus difficiles de la voie. Deux longueurs atteignent le 7b, plusieurs autres avoisinent le 6c. Des cotations très inférieures au niveau de Vanhee, Villanueva O’Driscoll et Welfringer, mais qui ne disent rien de l’altitude, du hissage, du froid, de la fatigue, ni même de l’instabilité du rocher.

Alors que Vanhee hisse les sacs, la fissure dans laquelle il a installé son relais cède brusquement. Presque toutes les protections s’arrachent. Le grimpeur et le matériel ne tiennent plus que sur un seul coinceur mécanique. La cordée avait pourtant utilisé ce même relais quelques heures auparavant. Vanhee suppose que la chaleur de l’après-midi a fait fondre la glace qui maintenait jusque-là le bloc en place. Dans cette face, ce qui tenait le matin pouvait céder l’après-midi.

Le 27 juin, après treize jours dans la paroi, Vanhee, Villanueva O’Driscoll et Welfringer atteignent le sommet sous un ciel dégagé. Ils viennent d’ouvrir The Leopard of Higher Ground (7b ; 1 500 m) sur la face ouest du Tahu Rutum. Le nom associe la montagne au souvenir de Kyle Dempster. Tahu Rutum signifie « la demeure du léopard des neiges » en bourouchaski. Higher Ground était le nom du café que l’Américain avait tenu à Salt Lake City avant sa disparition, en 2016, sur l’Ogre II.

Tahu Rutum première
(Siebe Vanhee)

« Nous étions des zombies »

À écouter Vanhee raconter ces treize jours, les longueurs en 7b et le sommet paraissent secondaires. La peur, en revanche, est au centre du récit. Celle du rocher qui bouge, des relais dont il n’est plus certain qu’ils tiendront et de son corps que l’altitude vide un peu plus chaque jour. Pendant certains hissages, raconte-t-il à Climbing, Vanhee en est réduit à poser le front contre la paroi et à ramener toute son attention à sa respiration. Les huit dernières journées s’enchaînent sans véritable répit. Lorsque les trois hommes s’engagent vers le sommet, ils sont déjà épuisés. Avec le recul, le Belge juge leur décision complètement irresponsable. « Nous étions des zombies. »

De retour dans la vallée, Vanhee ne sait plus s’il veut poursuivre sur de grandes parois d’altitude ou retrouver, plus bas, une escalade techniquement plus exigeante. Il est rentré, explique-t-il, sans être encore vraiment sorti de l’expédition. Quelques jours plus tard, Vanhee reprend contact avec Climbing. Il a changé d’avis. « Je suis presque certain que je retournerai sur des big walls en haute altitude. »

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