« Pour être un bon alpinisme, il faut être un professionnel de l’échec. C’est de là que l’on puise notre motivation. Et ces trois dernières années, on a bien puisé ». Pour Symon Welfringer, l’obstination est une philosophie. Tout comme son ami Charles Dubouloz, avec qui il partage l’affiche du film « Le cavalier sans tête » récompensé au dernier Festival International du Film et du Livre d’Aventure de La Rochelle. Le récit d’une ascension dans la face ouest du Hungchi (7029 m) aussi extrême qu’inattendue . « Si en expé, tu veux réussir, ne serait-ce qu’une fois sur trois, t’es obligé de vraiment forcer le destin » souligne Charles dans une longue interview qu’il nous a accordée durant laquelle nous avons parlé de montagne, bien sûr. D’entêtement. Mais aussi de sa profonde amitié avec Symon et de leur volonté de montrer un alpinisme « un peu moins bourrin ».
« Il ne faut pas se mentir, notre objectif initial était bien plus ambitieux » insiste Charles Dubouloz. Comme un pied de nez à la surmédiatisation des 8000, l’alpiniste de 35 ans souhaitait réaliser avec Symon Welfringer l’ascension du quinzième plus haut sommet du monde, le Gyachung Kang (7952 m), située au Népal, non loin de la frontière tibétaine. Pour seulement 48 petits mètres, cette montagne reste totalement ignorée.
« L’expé commence bien, puis prend subitement une drôle de tournure, lorsque Symon tombe malade pendant l’acclimatation » raconte Charles. « Une sale bronchite décide de s’en prendre à lui, ainsi qu’à nos projets ». Le duo se tourne alors vers les 1 700 mètres de la face ouest du Hungchi (7029 m) à la frontière du Tibet et du Népal. Un sommet méconnu qu’ils graviront en style alpin, réalisant au passage une formidable première racontée dans « Le Cavalier sans tête », un film de 40 minutes actuellement en tournée dans les festivals.
Pourquoi « Le cavalier sans tête » ?
Déjà parce qu’on aime bien Saez. On aurait pu choisir bien d’autres de ses chansons ! Et puis parce qu’il y avait un truc dans l’image du « Le cavalier sans tête » qui nous plaisait. L’idée d’une personne sans tête, qui engage. On trouvait le jeu de mots avec « sans tête » assez cool, quelqu’un qui « s’entête » à faire quelque chose. C’est ce qu’on a fait dans cette expé. On s’est vraiment entêtés pour essayer de faire une croix, parce que l’on avait vraiment envie de grimper. Et malgré quelques signaux pas forcément favorables, on est y quand même allés.
La descente est quand-même bien limite… Ne vous êtes vous pas trop entêtés ?
La descente est méga dangereuse. On ne le voit pas assez dans dans le film, parce dans ces moments-là, tu ne sorts pas la caméra ! Est-ce que l’on est allé trop loin ? Je me pose la question… Mais quand tu es en expé, a un moment donné, tu es obligé de t’entêter comme ça. Sinon, tu n’y arrives jamais. Pour moi, si tu veux réussir, ne serait-ce qu’une fois sur trois, t’es obligé de vraiment forcer le destin. C’est le jeu !
Si tu pars en expé en te disant « tranquille », tu ne feras rien. Tellement de paramètres sont à aligner pour que ça puisse marcher… Alors si tu attends d’avoir tous les voyants au vert, tu n’iras jamais. Ça peut arriver que tout soit parfait. Mais quand même, je pense qu’il y a un moment où tu es quand même obligé de t’entêter un peu.
Avec le recul, est-ce qu’il y a des choses que tu changerais ?
Évidemment. Je pense que l’on adapterait et essaierait de changer pas mal de choses. Peut-être que l’on partirait directement sur cet objectif-là [la face ouest du Hungchi (7029 m)] en étant renseigné. Là, on est parti sans aucune info. On ne savait même pas trop si ça descendait – il n’y avait pas Internet au camp de base.
D’habitude, quand on part en expé, on essaye au moins de prendre toutes les infos sur la face. Et là, on n’avait aucune info.
Votre objectif initial, c’était le 15e plus haut sommet du monde, le Gyachung Kang (7 952 m). Un presque 8000. Vous avez l’envie d’y retourner ?
Oui, peut-être. Mais la marche d’approche est vraiment difficile. Et la face semble extrême à grimper. Il y a peut-être des trucs sans doute plus accessibles. […] Mais ce sommet, c’est quelque chose qui reste en tête. D’autant plus qu’on a pas mal d’infos maintenant. En marchant sur l’arête en face, on a pris plein de photos d’un accès qui paraîtrait faisable. Mais voilà, ça demande au moins une expé de deux mois, voire deux mois et demi, pour juste aller poser la tente au pied. J’exagère un peu. Mais c’est plus ou moins ça.
Pourquoi avoir choisi, au début du film, de faire la distinction entre l’himalayisme commercial et votre pratique de l’alpinisme ?
Chacun pratique la montagne comme il veut, je n’ai aucune leçon à donner. Mais je ne veux pas, et c’est ce que je dis dans le film, que l’on m’associe à cette pratique de montagne. C’est important pour moi. Alors, on était obligé de dire ce que l’on a vu. Quand Symon me filmait au Manaslu, je dis que c’est de la merde, que je n’aime pas. Et ce n’était pas du surfait. On ne pensait même pas l’inclure au film. D’autant que Symon me filmait avec son téléphone. On garde plutôt ce genre d’images pour nous.
Après, j’ai bien conscience que mes idées, mes envies d’alpiniste sont aussi carrément biscornues. Grimper comme ça, m’engager autant… Je ne dis pas que je suis plus malin que les autres. Je dis juste que cette manière de pratiquer la montagne [l’himalayisme commercial, ndlr], c’est souvent celle qui est mise en avant. Avec cet esprit de conquête. Cette idée de toujours monter au plus haut.
Dans l’imaginaire, on ne peut rien faire de plus dur qu’aller au plus haut. Mais tu le vois bien, ça ne veut rien dire. Parce que tu peux faire du bloc en 8c, ou aller faire une grande voie en 6a. Mais la grande voie en 6a avec des belles images incroyables, une vue sur les montagnes ou sur le lac, sera plus vendeuse qu’un bloc en 8c où personne ne va rien comprendre. Personne ne pourra se représenter le truc.

On le change comment, cet imaginaire collectif ?
Alors que là, je ne sais pas, je n’ai pas les leviers. Peut-être en disant les choses tel qu’on l’a fait dans le film. Sans avoir un ton moralisateur, où l’on dit que « nous ce qu’on fait, c’est bien, les autres, c’est pourri ».
Outre la montagne, l’un des sujets centraux du film, c’est ta relation avec Symon. Vous semblez très proches.
Symon est particulièrement tactile et demandeur de câlins. C’est sa nature, tu vois. Et ça ne me dérange pas du tout. Mais non, il ne s’est strictement rien passé d’autre. Et il ne se passera jamais rien d’autre. Par contre, je trouve qu’on a bien joué autour de tout ça. Ça nous a fait bien rire.
Je ne veux pas rentrer là-dedans, mais l’idée, c’était de déconstruire un peu l’image de l’alpiniste, c’est le mec solide, qui ne parle pas trop, qui a une image très primaire, animale. Pour ne pas dire patriarcale. Avec Symon, on a juste voulu montrer qu’en fait, on est des potes, on est des humains. Et qu’on s’aime vraiment fort en tant que potes. Il n’empêche que l’on fait des trucs qui sont, je pense, quand même très engagés. On pousse le curseur à bloc. […] Mais on peut aussi avoir nos faiblesses, nos envies de douceur, de tendresse. Même si on est en expé pendant un mois et demi. L’idée derrière tout ça, c’était de proposer une image un peu plus douce que celle d’un alpiniste qui est souvent assimilé à un bourrin.
Avec Symon, on est potes, hyper proches. On se parle beaucoup. Ce n’est pas aussi facile de trouver des gens qui sont la même longueur d’onde, qui ont les mêmes envies que toi. Même si, bien sûr, il y a plein de trucs qui m’insupportent chez lui. Et j’imagine que c’est la même chose de son côté. Mais comme tous les gens qui passent pas mal de temps ensemble finalement. […] Parce qu’il y a la montagne, certes, mais je pense que lorsque l’on arrêtera de grimper, on restera des bons amis pour la suite de notre vie. Parce que ce qu’on a vécu là-haut, c’est quand même très fort.
Quand il est tombé malade, même si c’est ton super pote, tu as dû être un peu frustré ?
Je n’étais pas « un peu » frustré. Je l’étais à mort. Même si Symon n’y pouvait strictement rien. On ne le voit pas dans le film, mais vers 6000 mètres d’altitude, nous avons fait un bivouac, et Symon, il était haché complet. À ces altitudes, tu ne récupères pas, c’est extrême. Il n’était vraiment pas bien.



Et comment tu gères cette frustration ?
Je me casse tout seul, voilà. Sinon, je ne gère pas. Si j’étais rentré au camp de base à ce moment-là, j’aurais pété un câble, je pense. […] Je suis au pied des plus belles montagnes du monde, tu vois. T’es dans un massif de dingue. Moi, je suis là pour grimper, pas pour faire des photos sur Instagram. Alors il y a un moment, j’ai la dalle, quoi. J’ai trop envie d’y aller. Je mets du temps, de l’énergie, de l’argent là-dedans. La montagne, c’est profond. Ça va au-delà de la passion.
Est-ce que le fait de vous être rabattus sur un plan B, le Hungchi (7029 m), ça a généré de la frustration aussi ?
Non pas du tout. Car des montagnes comme ça, des faces aussi raides à ces altitudes, je sais que je ne vais pas en grimper 10 000 dans ma vie. Je suis trop heureux de ce que l’on a fait là-haut. […] Même l’objectif de base était, bien sûr, et il ne faut pas se mentir, plus ambitieux. Donc, non, aucune frustration. Au contraire, c’est trop génial d’avoir pu grimper un truc aussi beau. Et d’avoir pu ouvrir une voie technique sur un sommet à 7000. On s’est quand même vraiment fait plaisir, c’est important aussi.
Tu dis, dans le film, que c’était une année un peu compliquée pour toi. C’est en lien avec les échecs de vos expéditions passées ?
Il y a eu des échecs passés, c’est vrai. Et puis, ça a été une année dure. J’ai un enfant. Je me suis séparé. Enfin, c’était galère, quoi. Mais c’est clairement ce que tout le monde vit au quotidien, du très perso. La montagne, c’est bien, mais ça reste aussi un bel exutoire. Un bon moyen – comme le sport en général, mais puissance 10 – d’aller lâcher un peu le trop-plein d’énergie ou d’émotion. En tout cas, ça ne m’a pas fait de mal.
Quand tu es en expédition, t’entêtes-tu plus que d’habitude ?
Oui, vraiment. Mais parfois, tu fais de la merde parce que tu n’es pas bien dans tes basques. Je pourrais te sortir plein d’exemples. Mais comme tout le monde, il y a des moments où ça va, d’autres où ça ne va pas. Il n’y a pas longtemps, je suis parti à 3h du mat’ de chez moi, j’ai fait un solo intégral et je suis rentré. Tu vois, ça, c’est de la connerie. Je dirais que la montagne, c’était un moyen de déverser ce trop-plein. Des fois, quand tu vis des trucs un peu marquants ou durs, il faut aller un peu aller dans l’extrême. Ça arrive à tout le monde. Y’en a qui vont déprimer, qui vont se mettre des cuites. Moi, c’est la montagne. Voilà, ça me fait du bien. Même si c’est un exutoire un peu dangereux quand-même. Ça ne fait pas de doute là-dessus.





Tu penses à ta fille quand tu es en montagne ?
Non, pas du tout. Je dirais que je suis assez binaire. J’arrive à complètement switcher quand je suis en montagne. Je ne pense pas du tout à ma fille, même si je l’aime comme un dingue et que j’organise ma vie pour elle. Comme un papa normal. Mais si je pars en expé, je ne suis qu’en expé. Et puis, de toute façon, je me connais, je sais qu’une fois confronté à l’élément, à la montagne, je n’arrive pas à « me raisonner ». Je le sais, je suis comme ça, c’est ma façon de fonctionner. Le seul moyen, un jour, que j’arrête d’engager comme un malade, c’est que je n’y aille plus.
Le seul truc qui a changé avec la paternité c’est ma volonté de me professionnaliser en tant qu’alpiniste. Pour ne plus vivre comme j’ai fait pendant des années, avec mes 50 journées guides par an, c’est-à-dire limite-limite. En fait, le matériel et le financier ce sont les seules variables que je maîtrise. […] S’il m’arrive quelque chose, je veux que ma gamine soit le plus à l’abri possible, que ses études soient payées jusqu’à ses 25 ans. Même si ça ne remplace jamais une présence ou quoi que ce soit, on est d’accord. J’ai fait mon maximum pour qu’elle soit la moins impactée possible si jamais… Car je ne veux pas vivre en occultant que non, il ne m’arrivera rien et tout, comme certains disent. Je n’en sais rien, je ne suis pas plus malin que les autres.
Je dis ça mais quand j’étais en solo dans les Jorasses, il y a un moment où j’ai commencé à partir en solo intégral. Là, je me suis dit : « fais pas le con ». J’ai pas mal pensé à Léonie [sa fille, ndlr]. C’est une des seules fois, d’ailleurs, où j’ai vraiment pensé à elle, en montagne. Mais sinon, dans l’absolu, ce n’est pas le cas. Je pense que je me pose un peu la question avant de partir. Mais une fois que j’y suis, j’essaie de garder mon énergie pour me concentrer sur l’instant et sur ce que je suis en train de faire.
Parce que mon envie de montagne, je l’ai toujours. Et je ne vais pas la refouler. Il y a peut-être des gars qui y arrivent et vraiment, chapeau. […] Même si, j’ai bien remarqué que ces derniers temps, quand même, c’est en train un peu de changer. Je vieillis aussi. J’ai moins la dalle, en comparaison aux années précédentes. Je suis en train, je pense, de gentiment de m’apaiser.

Tu vois comment la suite de ta carrière ?
Je ne suis pas vieux, mais je suis plus non plus tout jeune. J’ai 35 ans. Et je pense que j’en ai déjà fait beaucoup, beaucoup, beaucoup. J’ai eu beaucoup de chance aussi. Aujourd’hui, j’ai des projets, qui, en eux-mêmes, ne sont pas plus mesurés qu’avant. En revanche, leur récurrence l’est beaucoup plus. C’est-à-dire que si je fais un truc dans l’année, ça me suffit amplement. Avant, je n’étais pas du tout comme ça. J’aurais eu besoin d’enchaîner 40 projets à la minute. […] J’essaie aussi de commencer gentiment à penser à la suite. Parce que ce qu’on vit en montagne, c’est tellement intense, ça va tellement loin.
C’est ce que j’exprime à la fin du film. Est-ce que quelque chose d’autre me comblerait autant ? Si demain, je repasse à une vie un peu plus classique, un peu plus lambda, sans prendre tous ces shoots un peu forts qu’on va prendre en montagne, il y aura peut-être un vide. On voit plein d’alpinistes qui n’ont pas forcément bien tourné après. Et j’ai l’exemple de potes assez proches qui sont en train de dire « Ah, mais merde, là, j’ai plus de contrat. Je n’ai plus rien ».
J’essaie vraiment d’anticiper ça. Où vais-je mettre mon énergie ? J’ai un peu plus d’énergie que les autres humains. En tout cas, ceux que je côtoie. Et tu vois, c’est un peu chiant à vivre aussi. Je ne dors pas beaucoup. Je suis levé à 5 heures, avec full batterie. Cette énergie-là, il y a un moment où il faut en faire quelque chose.
Elle vient d’où cette énergie ?
Je ne sais pas. Je suis comme ça depuis gamin. J’étais hyperactif, tu vois. On dirait TDH [trouble du déficit de l’attention, ndlr] maintenant. Les médecins ont voulu me donner des cachetons pendant une semaine. Ma mère m’a dit : « Laisse tomber avec ça ». J’ai toujours eu beaucoup, beaucoup, beaucoup d’énergie. Je ne sais pas pourquoi. Tu vois, par rapport à Symon, je dors dix fois moins. J’ai l’impression qu’il passe sa vie à dormir. Alors qu’en fait, je dors quand même un peu moins que les gens. Parce que j’en ai moins besoin. C’est comme ça. Je ne sais pas si c’est physiologique. Mais je ne me sens pas fatigué. Je ne sais pas vraiment d’où ça vient.
Aujourd’hui, je l’ai accepté. J’ai cette énergie et je la met dans la montagne. Ça m’amène à faire de belles choses. Sauf que demain, s’il n’y a plus la montagne, cette énergie, il va falloir la mettre quelque part. Alors bien-sûr, il y a ma famille. Mais je veux anticiper gentiment cette suite, cette après-montagne. Par contre, je n’ai pas de direction très précise. Je ne sais pas encore. Mais en tout cas, j’y réfléchis vraiment.
Dans tous les cas, je continuerai d’aller en montagne. J’aime trop ça. Et le sport aussi. J’en ai fait toute ma vie. Je fais du sport deux fois par jour depuis que j’ai huit ans. Quand j’étais gamin, il fallait me fatiguer pour que je puisse dormir.
Photo d'en-tête : Mathurin Vauthier / Millet