Que vous soyez féru d’alpinisme ou non, vous avez forcément entendu parler de lui. Charles Dubouloz, alpiniste et guide de haute montagne de 33 ans largement médiatisé début 2022, suite à son ascension de la face Nord des Grandes Jorasses, en solitaire et en hivernale, vient de boucler, mardi 12 juillet, un périple également très remarqué reliant les sommets les plus emblématiques du massif des Écrins en treize jours seulement. Pour Outside, il est revenu sur son parcours, nous dévoilant au passage ses futurs projets, dont l’ouverture d’une nouvelle voie au Népal.
Et un exploit de plus pour Charles Dulouloz ! Du côté des Ecrins cette fois-ci, avec un parcours impressionnant, mêlant vitesse, légèreté et improvisation à la découverte des sommets du massif des Ecrins (Râteau, Meije, Pavé, Grande Ruine, Barre des Écrins, face Nord d’Ailefroide, Bans, Rouies, Olan, Dibona). Alpiniste longtemps resté dans l’ombre, il se livre aujourd’hui, avec authenticité, sur ses réalisations, de ses débuts à ses expériences les plus récentes, du Népal aux Ecrins en passant par la face Nord des Grandes Jorasses.

Entre le skateboard, la course à pied et le ski-alpinisme, tu as pratiqué quantité de sports. Pourquoi t’es-tu tourné vers l’alpinisme, jusqu’à en faire ton métier ?
J’ai grandi au pied des montagnes, non loin du lac d’Annecy. L'alpinisme est un peu dans mon ADN. Avant d’y revenir, je suis passé par pas mal de sports. Enfant, j’ai fait énormément de skate, j’étais vraiment passionné par ça, je le suis toujours d'ailleurs. Ensuite, je suis venu aux sports d’endurance de manière un peu normale. Avant l’adolescence, par la course à pied et le ski-alpinisme. Ce qui me passionnait, au début, c'était d’être dehors, ça n’a jamais changé. Ce qui m’attirait aussi, c’était d’être le plus rapide possible. Sinon, en parallèle, j’ai fait des études de marketing, pas par passion mais plus pour faire beaucoup de sport et avoir un certain bagage... Au fur et à mesure des années, je me suis tourné vers l’alpinisme un peu plus pur et dur, jusqu’à en arriver là.
Tu t’es fait remarquer dans le monde de l’alpinisme, par ton ascension d’une nouvelle voie sur le Chamlang (7 319 m) au Népal, aux côtés de Benjamin Védrines, en octobre 2021. Peux-tu revenir sur cette aventure ?
Avec Benj' (Benjamin Védrines, ndlr), on a voulu partir ensemble parce qu’on s’entendait bien. On avait déjà grimpé tous les deux, lors d'un superbe enchaînement dans le massif du Mont-Blanc. Tout le monde ne fait pas ce genre de choses, c’est quand-même très spécifique. Là-bas, on s’est rendus compte qu’ensemble, en montagne, ça marchait bien. Alors lorsqu’on a vu qu’un groupe de copains partait au Chamlang, on s’est greffé sur leur expédition. Benj’ y était déjà allé, en 2019. Là-bas, il avait tenté une voie, le pilier nord, qui n’avait pas marché. Mais il avait des bonnes photos et de bonnes idées de ce qu’était la face.
Sur place, ça s’est hyper bien passé. Dans ces expéditions, il y a quand-même un gros facteur de chance. Tu peux être très entraîné, très préparé et pendant un mois et demi ne pas avoir le bon créneau ou les bonnes conditions. Dans ce genre d’aventure, il faut vraiment être capable de t’adapter, de partir sur un plan A mais aussi d’envisager d’autres solutions. Or pour nous, au Chamlang, tout s’est déroulé parfaitement du début à la fin pour que l’on puisse réussir notre ascension, de la manière dont on l'avait rêvé. Rapidement, jusqu’en haut, par la ligne exactement imaginée depuis la France.
En janvier, tu as passé 6 jours et 5 nuits pour gravir en solo et en hivernale la voie “Rolling Stones”, sur la face Nord des Grandes Jorasses, une première ! D’où est née cette idée ?
J’avoue avoir toujours été attiré par cette façon solitaire de grimper. L’année d’avant, j’avais déjà fait la face Nord des Drus en hiver par la voie Pierre Allain, c’était ma première expérience de grand solo. J’ai beaucoup aimé ça. Alors à l’époque, je me suis dit : “Un jour, j’aimerais vraiment grimper une voie qui, dans mon imaginaire, est dure, aventureuse, engagée, en solo, en hiver". Ca représentait pour moi l’aboutissement de toutes mes années de pratique. Tu vas tout seul au pied de la face et tu te rends compte que tu vas y passer une semaine... Entre l’imaginer et faire le pas pour y aller, pour moi, il y avait quand-même un énorme gap. J’étais tellement motivé pour aller vivre cette aventure que je me suis dit "Vas vivre ton truc à 200%".
D’ailleurs, je suis retourné dans les Jorasses hier (mardi 19 juillet, ndlr), pour faire la Walker, la voie classique de la face nord avec un client. Quand on est arrivé au sommet, on a bivouaqué là-haut et je me suis dit qu’avoir passé six jours là-dedans, cet hiver, c’était fou ! J’ai vraiment ressenti beaucoup d’émotions. C’était hyper fort de repenser à tout ce que j’avais vécu et entrepris pour en arriver-là, entre l’entraînement, l’engagement. Quand je pense à la globalité du projet, je me dis que ça parait complètement dingue d’aller faire un truc comme ça. Mais quand tu es pris dedans, une fois que tu es parti, tu décortiques toutes les étapes, jour après jour, longueur après longueur. Et tu te rends compte que le tout, mis bout à bout, est faisable.
Quand on est seul sur l’austère face Nord des Grandes Jorasses pendant six jours, on ressent quoi ?
Au mois de janvier, tout est noir, très austère, il fait froid. Durant le premier jour, j’ai eu un sentiment de domination. Je n'étais pas très bien, je n’avais pas du tout confiance. Je ne savais pas si j’allais réussir à faire des longueurs. Au début, c'était beaucoup de doutes. Puis, le deuxième jour, je me suis dit : "Aller je pousse un peu plus, je vais voir un peu plus loin". J'ai alors commencé à ressentir des choses différentes, à rentrer dans le vif du sujet. Les jours d’après, c’était complètement animal, robotique. Tu as froid, tu as faim, tu as mal, tu as peur. Mais en fait tu t’en fous parce que tu es juste là en train de faire ce pourquoi tu es venu, jusqu’au bout. J’ai occulté beaucoup de choses, notamment lorsque j’ai fait tomber mon téléphone et que, par conséquent, je n’avais plus aucun contact avec l’extérieur. Puis le dernier jour, c'était énormément d’euphorie. Les larmes aux yeux toutes les longueurs, je savais que j'allais sortir, j’en étais sûr maintenant. Ca devenait plus facile et là, c’est un puissant sentiment d’accomplissement.
Suite à cet exploit, qui t’a placé au milieu des grands noms de l’alpinisme, de nombreux médias, même non spécialistes, se sont intéressés à toi. Désormais, le grand public connaît ton nom. T’entendais-tu à un pareil retentissement ?
Pas du tout ! En gros, jusqu’aux Jorasses et même au Chamlang, je n’ai jamais trop communiqué sur ce que j’ai fait. Par exemple je n’ai rien dit sur la face nord de Drus en solo. J’ai volontairement fait les trucs dans mon coin, par pure passion et parce que je ne m’en sentais pas forcément les épaules pour en parler. Mais à un moment, je me suis demandé si je devais arrêter le grand alpinisme pour me consacrer à mon job (de guide, ndlr) ou si je faisais de la montagne à fond. Sachant que cumuler le métier de guide et faire de la montagne à fond, ça marche difficilement. Après le Népal, avec Benj’ Védrines, on s’est accordé pour essayer de vivre de nos ascensions, parce que c’est ce qui nous plaît. Ca ne va pas durer mille ans, j'en suis bien conscient, mais pour les quelques années où je suis très en forme, où j’ai la flamme et l’envie de pousser ma pratique, je trouvais super chouette d’essayer.
C'est pourquoi pour le moment, je ne guide plus qu'un tout petit peu, avec deux très bons clients pour faire des grandes courses. Ce sont des gars que je connais hyper bien. Actuellement, j’ai mis mon métier de guide entre parenthèse. Mais j’ai trop envie d’y revenir, je suis hyper passionné. Un jour, je sais bien que j’arrêterais de m’engager autant dans ma pratique perso.
Je n’ai pas du tout fait les Jorasses en pensant que ça allait buzzer ou quoi que ce soit. Ce n’était pas du tout mon objectif. Mon objectif c’était d’aller grimper. Tout ce qui s’est passé après, ça a été un tremplin incroyable. Aujourd’hui ça me permet de me consacrer davantage à mes projets, de réfléchir à la montagne, à comment j’ai envie de la pratiquer. Ça m’a par exemple permis d’envisager ce trip dans les Écrins.
Quelques mois après l’exploit des Grandes Jorasses, tu signes une performance remarquée dans les Écrins, avec l’ascension des sommets emblématiques du massif, comment t’es-tu préparé pour ce projet ?
Ce projet m’est venu deux/trois semaines après les Jorasses, l’humain n’étant jamais satisfait de ce qu’il a fait… Je faisais un tour de vélo, en pensant un peu à l’avenir, à ce qui me motivait. J’avais déjà énormément grimpé dans le massif du Mont-Blanc. Les Écrins, je connaissais peu. Il faut savoir que c’est un super massif dont je voulais découvrir les sommets principaux, du moins ceux qui le sont dans mon imaginaire. Même si ça reste les Alpes du Sud, que ce n’est pas loin de chez moi, il y avait un vrai côté aventure. J’ai rarement passé autant de temps sur un projet, à préparer dans les détails le tour que je voulais faire : par quelles voies passer, comment les joindre logiquement les unes aux autres, qu’est-ce qui marchait, en faisant tout à pied et une partie en solo. Ca m’a demandé un énorme travail de recherche, dont pas mal de coups de fil aux locaux pour affiner l’itinéraire et savoir ce qu’ils en pensaient.
Sinon, d'un point de vue physique, j’ai moins grimpé, en escalade, que les autres années. Mais je me suis davantage mis la caisse, comme je le faisais durant mes jeunes années, en courant, en vélo, parce que je savais qu’enchaîner de grosses journées, ça allait m’impacter. Pour moi, ce projet, c’est une très belle réussite. J’ai fait tout ce que j’avais imaginé sur le papier. Quand tout se passe comme tu l’avais prévu sur une voie, c’est hyper gratifiant. Quand tu en imagines 5, 6, 7 d’affilé et que tu arrives à toutes les faire, c’est dingue ! Il faut de la chance, une certaine pugnacité, un certain engagement, une volonté… Ca ressemble plein de choses. C’est du bel alpinisme, je trouve. J'en suis très heureux.




Une journée type pendant cette grande boucle, ça se passait comment ?
Généralement un réveil au milieu de la nuit, un départ tôt, à 3h30/45. Une marche d’approche. Une face à grimper. Et une grande jonction jusqu’à la face d’après. Les plus grosses journées, on a attaqué à 3h30 et fini à 21h. À la fin, tu commences vraiment à avoir envie de dormir, en raison du manque de sommeil mais aussi de la répétition, marcher avec un gros sac entre les voies, tout le temps hors chemin, dans des moraines ou dans des blocs, un ou deux jours ça va, mais au bout de cinq/six, ça t’abime. C’est une usure au long court, tu le sens même dans tes automatismes, dans ces gestes que tu répètes depuis des années. Même dans ta façon de tirer la corde, tu es moins rapide, moins efficace. Mais ça allait quand-même, j’ai pu finir assez vite, comme je voulais.
Même si honnêtement, avant la face nord de l’Olan, j’étais un peu dubitatif sur la réussite de l’entreprise. D’habitude, je suis d’un naturel optimiste. Mais là, le compagnon de cordée avec qui j’étais, Joseph, était beaucoup plus frais - il était avec moi depuis cinq jours et ça faisait 11 jours que j’étais parti. Il a eu une super analyse et un lead motivationnel. Ca m’a fait énormément de bien. C’est le rôle d’une cordée, à un moment il y en un qui tire plus l’un vers le haut.
Quand tu es tombé dans une crevasse, as-tu songé à abandonner ?
Non. En fait, j’ai mis les deux pieds dedans mais je ne me suis pas du tout vu mourir. On avait la corde, je n’étais pas en solo. C’est le genre de choses qui peut arriver en montagne, même si ce n’est jamais très agréable. En revanche, ce qui est sûr c’est que l’état des glaciers était vraiment déplorable. Pour l’époque, la chaleur qu’il fait, c’est hallucinant. Il n’a pas neigé cet hiver dans les Ecrins et s’y ajoutent les canicules à répétition…
Tu as une manière très engagée de pratiquer la montagne. Comment gères-tu la prise de risque ?
Le risque, ce n’est pas ma motivation principale. C’est une composante dans ma pratique que je trouve très belle, très noble. Voir des gens capables de s’engager par pure passion, par pure adoration de la montagne. Personnellement, je ne considère aucune course de manière anodine. Honnêtement, la montagne, avec beaucoup d’humilité, elle m’impressionne toujours, peu importe ce que je vais faire. Là, j’étais dans la Walker, dans la face Nord des Grandes Jorasses avec un client. Certes, c’est une grande montagne, or par rapport aux courses que j’ai pu faire, c’est quand-même moins important. Mais je n’y vais pas du tout en mode tête brûlée. J’ai quand-même beaucoup de peurs et je suis conscient de cette prise de risque. C’est d’ailleurs ce que je me suis dit dans les Écrins. À un moment, j’ai commencé un solo, sur du rocher pas terrible, sur des arêtes engagées, sur des glaciers avec des grandes crevasses. J’ai eu l’impression de beaucoup m’engager, de dépasser les limites que je m’étais fixées. Au sommet de la Barre des Écrins, je me suis dit : "Charles, tu as fait quatre jours tout seul. Continue ta balade avec un pote, ce sera tout aussi super, tu vas partager d’autres choses". À trop jouer avec la prise de risque, tu paies un jour la facture.
Quelle est ta principale motivation pour aller en montagne ?
C’est assez dur comme question… J’ai sans doute besoin de me réaliser, et je le fais à travers toutes ces ascensions parce que chaque ascension, chaque adversité, chaque difficulté, ça change un homme. Si je n’avais pas vécu tout ça, en montagne, je ne serais pas du tout le même aujourd’hui. Je n’aurais pas le même regard. J’ai l’impression que ça me forge. Mais aussi, j’adore forcer, repousser mes limites, physiques, mentales. Ca reste très personnel. Quand tu fais du solo, tu es seul avec toi même, tu as besoin de te sentir vivre de cette façon-là. C’est extrême, c’est exacerbé. Et clairement, j’aime ça. Pour combien de temps ? Je ne sais pas. Quand je serai à nouveau guide, je continuerai de faire de l’escalade à fond, de faire des énormes sorties en vélo. Voilà, si on peut résumer un truc : "J’aime transpirer en montagne". J’adore un truc que les gens détestent : avoir des onglées, tu te sens plus vivant. Aujourd’hui, pour moi, la montagne est un moyen de sortir de nos vies de plus en plus aseptisées, d’aller ressentir des choses hyper basiques. Dans la sphère où je vis, je ne pourrais pas les éprouver si je n’allais pas faire ça.
La montagne subit de plein fouet le réchauffement climatique - il va forcément falloir adapter nos pratiques, notamment celles de l’alpinisme. Comment perçois-tu les choses ?
Nous, les alpinistes et les guides, on est les premiers témoins du réchauffement. Ça impacte vraiment le terrain dans lequel on est tous les jours. On se rend compte à quel point c’est dingue ce qui est en train de se passer… À mon avis, vivre uniquement du métier de guide, ça devient de plus en plus compliqué. Si c’est ta seule source de revenus, que tu dois y aller qu’il fasse très chaud ou non, il y a des chances que ça te pousse à la faute. D’un autre côté, quand je vois des guides qui sont plus âgés, qui ont 60/70 ans, qui continuent de guider, qui ont guidé toute leur vie avec une telle passion, ça ce n’est pas donné à tout le monde, ils auraient été incapables de faire autre chose. Je pense que des gars comme ça, dans ma génération, il y en a. Et ils sauront s’adapter pour continuer d'avoir ce rapport avec le client, avec la nature, avec la montagne. Ça j’y crois.
L’évolution va vers une autre saisonnalité. Avant, dans le massif du Mont-Blanc, les gens faisaient des goulottes jusqu’au mois de juin/juillet. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. J’ai même un copain qui m’a dit, au 10 juillet : "Là c’est fini, je ne mets plus un pied en montagne. Maintenant je fais soit du canyon ou de l’escalade dans les Aravis ou ailleurs". C’est jouer au milieu d’un château de cartes. Honnêtement, cette activité va vers sa fin. Quand tu marcheras uniquement sur des moraines, sur des pierres instables, ce sera moins vendeur, on ne peut pas le nier.
Quels sont tes futurs projets ?
Pour le moment, j’aimerais bien prendre le temps de me reposer avant de repenser au projet d’après. Avant, ce n’était pas le cas : à peine je rentrais, récupérais 24h, dormais un peu et il fallait que je pense à l’après. Aujourd’hui, je ne suis plus du tout là-dedans. Peut-être parce que je me suis bien réalisé. Et puis, mine de rien, après 13 jours à bartasser, en plus d'une grosse préparation avant qui m’avait demandé beaucoup d’énergie... j’ai besoin, pendant une semaine ou deux, de ne pas trop penser à la montagne. Sinon, le prochain projet sera au Népal, cet automne, de septembre à novembre, avec Symon Welfringer et Helias Millerioux. Sur une grosse montagne, pour essayer d’aller ouvrir une nouvelle voie.
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