Après avoir obtenu un Piolet d’Or en 2021, la plus haute distinction en alpinisme, Symon Welfringer est retourné à sa passion première : l’escalade. Fin mars, il est devenu le premier Français à enchaîner "Le Voyage", une voie en trad, réputée pour être la plus dure de France. Une pratique particulière, plus britannique que française, nécessitant de placer soi-même ses protections pour un engagement total, dont il nous explique les mécanismes mentaux dans une longue interview.
"La tension est palpable, à chaque mouvement, j'ai peur. Pas forcément de la chute, mais cette sensation si particulière aux voies en trad, on lève la tête et rien ne dépasse, pas de dégaines, pas de spits, seulement une fissure évasée, des petits trous pofés, on se sent bien seul" confiait Symon Welfringer après son ascension du "Voyage", sur Instagram. Une belle preuve de polyvalence sur laquelle il est revenu en détail au cours de l'interview qu'il nous a accordée.


Comment es-tu passé de l’escalade à l’alpinisme ?
Comme je viens de Moselle, j’ai appris à grimper bien avant de faire de la montagne. Pendant les vingt premières années de ma vie, j’ai surtout fait de la grimpe en salle et de la compétition dont quelques sélections en équipe de France jeune. Tout ça m’a apporté un petit historique de grimpeur. La compétition, ça m’a intéressé pour progresser mais je suis vite passé à autre chose. J’ai compris que ce qui me plaisait via la grimpe, c’était le côté aventure. Quand j’ai découvert l’alpinisme un minimum technique, j’ai retrouvé mes sensations d’escalade avec un petit plus, un côté engagement qui me procurait un plaisir supplémentaire. Actuellement, mon activité principale reste l’alpinisme et les expéditions.
Avec "Le Voyage", tu es revenu à ta passion première, l’escalade. Pourquoi ?
Depuis plusieurs années, je rentre de mes expés d’alpinisme un peu déçu de mon niveau en escalade. Cet automne, j’étais au Népal. À mon retour, je me suis dit que j'aimerais bien retrouver un niveau de grimpe. Je me suis alors fixé des projets en conséquence. Cet hiver, j’ai fait un peu moins de montagne pour m’entraîner à fond en grimpe. Mon objectif principal est de faire un 9a (sur une échelle de cotation allant du 3a à 9c, ndlr), jusque-là j’ai fait deux 8c+ mais jamais 9a. En parallèle, je me suis aussi fixé des projets en grande-voie en allant dans la Voie Petit, une voie au Grand Capucin à Chamonix, et en ouvrant des lignes dans le Vercors et le Sud des Ecrins. Et en trad, je voulais cocher "Le Voyage". L’entraînement d'hiver a très bien fonctionné. C'est surprenant ! Pourtant, j’ai vraiment envie de retourner en montagne, ça me manque.
Le trad, c’est allier tous les plaisirs qui m’animent. C’est hyper particulier : réussir à faire de la grimpe pure, très technique en y ajoutant quand-même ce petit côté aventureux, pas à l’échelle d’une course d’alpinisme mais d’une longueur. "Le Voyage" rassemble en fait tout ce que j’aime dans l’escalade, des mouvements difficiles, une ligne incroyable et une pureté de dingue dans la mesure où il n’y pas un seul point en place. Tu dois tout protéger toi-même. Il y a une idée de polyvalence qui me plait bien là-dedans.



"Le Voyage", ça ressemble aux voies de trad que tu as pu parcourir par le passé ?
"Le Voyage", contrairement aux voies que j’ai pu faire, à El Capitan au Yosemite et à Indian Creek (en Utah, ndlr), ne suit pas de fissure évidente, ce qui rend le placement des protections assez aléatoires. Tu dois utiliser tout un panel de coinceurs (pièce métallique qui s’insère dans des fissures ou trous de la roche pour créer un point d’ancrage, ndlr) pour faire la voie. C’est plus du trad à la britannique, un peu engagé, pas forcément que sur des friends (un ressort qui va plus ou moins écarter une pièce mobile située à l’extrémité du coinceur permettant de s’adapter à diverses largeurs de fissures, ndlr) mais aussi sur des câblés (constitués d’une petite masse métallique de forme pyramidale, ils reposent sur le principe de blocage par encastrement, ndlr), des Ball Nutz (destinés aux fissures très étroites, ndlr), des trucs un peu exotiques… Les Français auraient facilement spitté cette voie je pense (cette voie a été ouverte par James Pearson, grimpeur britannique résidant désormais en France, ndlr). À vrai dire, ce style-là est peu présent dans le monde. Il n’a pas beaucoup d’endroits où tu retrouves un engagement comme en Grande-Bretagne, à savoir faire des voies jusqu’à 8c en posant des câblés, des petits friends. Ce n’est pas des gros coinceurs béton où tu te dis "Là il n'y a aucun soucis". Tu fais des couplages de câblés, tu mets des petits trucs, tu ne sais jamais trop si ça va tenir…

Comment gères-tu la peur ? Et la notion d’engagement ?
Il n’y a pas de remède miracle. En corrélation avec mon investissement à l’entraînement, j’ai travaillé un peu en prépa mentale avec des copains à moi, pour voir comment je pouvais progresser là-dessus. En escalade, quand tu fais des projets un peu à ta limite, le côté mental prend souvent le dessus sur tout le reste, ce n'est vraiment pas évident. Etrangement, j’ai moins de lacunes en alpinisme engagé et en trad que dans des voies spittées. Dans les 9a que je travaille, lors des crux (enchaînement de mouvements les plus difficiles d'une voie, ndlr), j’ai tendance à m’écrouler mentalement, à penser à plein de petits trucs inutiles, et à finalement tomber pour des mauvaises raisons. Alors que dans "Le Voyage", j’ai rapidement mis de bons essais où j’étais à 100% mentalement et ça a marché assez vite. Grimper sur des friends me force à être hyper concentré. C’est presque plus facile d’enchaîner des voies parce qu’il faut que je fasse hyper attention au côté sécu’ et à la pose de coinceurs. Du coup, je tergiverse un peu moins... et je grimpe mieux, même si à première vue, on pourrait se dire que mentalement c’est plus dur.
Je suis d’abord allé dans la voie en moulinette. Comme je me suis entraîné de manière générale pour grimper - j’étais prêt à me frotter à ce genre de difficulté. Les mouvements me convenaient assez bien. Lors de ma première montée en tête, j’ai eu vraiment peur, j’étais hyper crispé : je ne savais pas si les points allaient vraiment tenir ou pas. Puis, j’ai chuté sur les friends, ça m’a détendu. J’ai conscience que le trad, c’est un truc qui peut potentiellement être dangereux. Dans "Le Voyage", la chute n’est pas du tout mortelle. Même s’il y a deux points qui s’arrachent, au pire tu te fais un peu mal. Dans l’enchaînement, tu n’y penses pas forcément. Je compare ça à l’alpinisme. Lors des longueurs de mixte un peu dures, c’est la même sensation. Dans un premier temps, j’éprouve un sentiment de peur mais assez rapidement ça enclenche dans mon cerveau un mécanisme qui me dit "Là il faut être à 100% donc tu vas hyper bien grimper et tu vas faire attention à toutes tes protections". J’arrive à être hyper exigeant et à donner le meilleur de moi-même.

Aurais-tu des conseils pour les grimpeurs qui souhaiteraient se mettre au trad ?
Pour appréhender le trad, même facile, en 5c/6a, il faut préférer grimper avec une certaine marge. Disons que pour grimper du 5c en trad tranquillement, c’est bien d'avoir un niveau 6c minimum. Il faut savoir que ça ne fait pas forcément peur : tu peux protéger certaines voies en trad tous les 50 cm si tu as envie. Tu peux même mettre plus de points que si c’était spitté. Ca peut potentiellement moins dangereux qu’une voie spittée. En fait, c’est bien d’y aller étape par étape : l’apprentissage de la pose des protections (des friends dans des fissures rectilignes dans des voies très faciles) puis s’engager dans des voies d’une seule longueur. Pour cela, il se trouve que le site d’Annot (dans les Alpes-de-Haute-Provence, où se trouve "Le Voyage", ndlr) est hyper bien - il y a une belle densité de fissures faciles entre 5c et 6b qui se protègent vraiment très bien. La seule petite limite, c’est le besoin de matos - il faut quand-même deux/trois jeux de friends. Si à plusieurs, tu peux rassembler ça, tu peux passer une semaine voire plus à apprendre le trad à Annot, dans un cadre génial. Ca va te mettre plus en confiance pour la suite, pour aller dans des voies de plusieurs longueurs à Chamonix ou ailleurs. C’est un super moyen pour commencer le trad.
Aurais-tu un livre à recommander sur la gestion de la peur ?
Je pense à "La voie des guerriers du rocher". Il faut le prendre pas comme un livre mais plus comme une petite encyclopédie dans laquelle se replonger de temps en temps. Il ne faut pas croire qu’il y a des clés évidentes qui vont révolutionner notre escalade mais ça peut nous pousser à la réflexion, à avoir un peu plus confiance.
La suite est réservée aux abonnés
- Accédez à tous les contenus d’Outside en illimité. Sans engagement.
- Votre contribution est essentielle pour maintenir une information de qualité, indépendante et vérifiée.
- Vous pouvez aussi acheter cet article pour 1€
