Le 6 juin, la double championne olympique Janja Garnbret a signé l’un des plus grands exploits de sa carrière. En enchaînant Bibliographie (9b+), à Céüse, elle est devenue la première femme à venir à bout de cette voie mythique et seulement la deuxième grimpeuse de l’histoire à réussir un 9b+, après Brooke Raboutou sur Excalibur au printemps 2025. Sixième ascension de la ligne libérée par Alexander Megos en 2020, cette réussite confirme aussi, pour les réalisateurs Jon et Jess Glassberg, qui ont suivi l’ensemble de ses essais, l’ampleur du potentiel encore largement inexploité de Garnbret en falaise.
Équipée par Ethan Pringle en 2009 et libérée par Alexander Megos en 2020, Bibliographie déroule ses 35 mètres de calcaire déversant et plus de 80 mouvements sur la falaise de Céüse. Initialement proposée à 9c par Megos, la voie a ensuite été ramenée à 9b+ par Stefano Ghisolfi, une cotation depuis confirmée par Sean Bailey, en 2021, Sébastien Bouin, en juin 2023, puis Jorge Díaz-Rullo, en octobre 2023. Pour Megos, voir Garnbret choisir cette ligne pour son premier 9b+ avait une saveur particulière. « C’est l’ouverture dont je suis le plus fier », confiait-il. « Voir la meilleure grimpeuse du monde se mesurer à une des plus belles voies du monde, c’est assez incroyable. »

Tout vient à point à qui sait attendre
La Slovène de 27 ans commence à travailler Bibliographie à l’automne 2024, quelques mois après son deuxième titre olympique à Paris. Il lui faudra un peu plus de 20 sessions et environ 30 essais pour en venir à bout. Une progression éclair à ce niveau, mais qui surprend à peine chez une grimpeuse de son calibre.
Pour une athlète habituée à dominer les compétitions et à enchaîner les flashes en extérieur, le processus s’est pourtant révélé long et répétitif. « Elle a très peu d’expérience dans les projets outdoor au long cours », explique Jon Glassberg, qui a documenté toutes ses tentatives depuis ses premiers essais. « Elle grimpe peu dehors, et quand elle sort, elle est plutôt du genre à flasher du 8c avant de passer à autre chose. Le plus dur, c’était de canaliser son envie d’avancer trop vite », poursuit-il. « Il s'agissait d'apprendre à maîtriser sa volonté. Elle veut toujours en finir au plus vite et passer à la voie suivante. En compétition, ça fonctionne parfaitement, tu fais ton run, c’est fini. Là, c'était une approche totalement différente. »
Garnbret le reconnaît. « Cette voie m’a obligée à changer mon approche », a-t-elle confié à son sponsor Red Bull après sa réussite. « Je suis très impatiente. Je veux tout, tout de suite, sans doute parce que je suis perfectionniste et très exigeante avec moi-même. Cette expérience m’a appris à quel point la patience était essentielle. On peut s’entraîner autant qu’on veut, tout faire correctement, la réussite n’est jamais garantie. »
Le choix de Bibliographie ne doit rien au hasard. Dans le petit cercle des voies extrêmes, toutes ne semblaient pas taillées pour Garnbret. Certaines reposent trop sur l’allonge, d’autres sur des méthodes très spécifiques, assez éloignées de son profil de compétitrice. Au moment où elle découvre la ligne, à l’automne 2024, seules trois voies sont encore proposées à 9c dans le monde : Silence, d’Adam Ondra, DNA, de Seb Bouin, et B.I.G., de Jakob Schubert. Deux autres les ont rejointes depuis, Duality of Man, de Sean Bailey, et Café Colombia, de Jorge Díaz-Rullo, sans qu’aucune n’ait encore été répétée. « DNA demande beaucoup d’amplitude », explique Jon Glassberg. « Silence, c’est un monde à part, avec énormément de kneebars et de positions très particulières. Bibliographie, elle, reste une voie longue, soutenue, déjà répétée, mais qui pose un vrai challenge. »
À 2000 mètres d’altitude, Janja a du composer avec le vent, la chaleur et l'humidité. « J’avais vraiment du mal avec les conditions », reconnaît Garnbret. « C’est très imprévisible. Mais en extérieur, il faut l’accepter. »

30 essais pour clipper
Janja Garnbret aurait réussi le crux, un passage de bloc coté autour de 8B+, dès sa première journée dans la voie. « Elle est tombée une fois dessus », raconte Jon Glassberg. « Ensuite, elle ne l’a quasiment plus jamais raté. » Au printemps 2025, elle parvient à grimper jusqu’en haut de Bibliographie avant de chuter tout près du dernier mouvement. Mais lorsque le groupe revient durant l’été, la canicule rend toute vraie tentative impossible. Un an plus tard, la Slovène est de retour à Céüse. Le 4 juin 2026, elle tombe sur l’avant-dernière prise. Deux jours plus tard, tout s’aligne, et elle clippe le relais. « Le jour J, elle avait encore de la marge. Elle aurait pu aller plus loin », observe Jon. « On voyait clairement qu’elle avait encore beaucoup à donner, et surtout l’envie de le prouver. »
Pour les Glassberg, qui ont filmé certains des meilleurs grimpeurs du monde dans leurs derniers retranchements, cette ascension révèle une nouvelle facette de Garnbret. « C’est l’athlète la plus impressionnante que j’aie jamais vue, et sa condition physique dépasse largement celle de tous ceux avec qui j’ai grimpé ou que j’ai vus grimper », résume Jon. « On l’a vue passer d’une grimpeuse qui voulait forcer les choses, même dans de mauvaises conditions, à quelqu’un capable de comprendre la falaise et d’assembler tous les éléments nécessaires pour réussir. »
Et après ?
« Je veux profiter de ce moment, puis je chercherai un nouveau projet. » Pour l’instant, Janja Garnbret retrouve le circuit des compétitions, avec en ligne de mire une 50e victoire en Coupe du monde et les Jeux olympiques de Los Angeles 2028. Mais Bibliographie a ouvert une autre perspective. « Cette voie a soulevé beaucoup de questions sur ce qu’elle peut faire dehors », estime Jon Glassberg. « On sent qu’elle a encore énormément à donner, et qu’elle veut le prouver. »
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