Le 18 juillet 2001, Chris Sharma venait à bout de Biographie, à Céüse, première voie dans le 9a+. Vingt-cinq ans plus tard, l’Américain revient sur les quatre années d’échecs, de blessures et de remises en question qui ont précédé cette ascension historique. Il raconte comment ce projet a profondément changé son rapport à l’escalade, à la performance et à sa médiatisation.
Lorsqu’il découvre Biographie, en 1997, Chris Sharma n’a que 16 ans. Il grimpe depuis seulement quatre ans, a remporté ses premières compétitions nationales et vient de réussir Necessary Evil, alors considérée comme la voie la plus difficile des États-Unis. Si sa progression semblait facile jusqu’alors, la mécanique s’enraye pour la première fois à Céüse, dans Biographie, cette ligne équipée en 1989 par Jean-Christophe Lafaille. L’année précédente, Arnaud Petit en a libéré la première partie, cotée 8c+, avant d’installer un relais à mi-hauteur. Au-dessus restent une vingtaine de mètres encore plus difficiles, dont un redoutable passage de bloc.
Sharma travaille la voie pendant près de deux mois. À plusieurs reprises, il bute sur le dernier mouvement. Et repart finalement sans avoir réussi. « C’était la première fois que j’échouais dans une voie », confie-t-il aujourd’hui dans un entretien accordé à Climbing. Pour celui qui était jusque-là passé presque directement d’un succès à l’autre, l’échec est difficile à encaisser.
Une blessure et une profonde remise en question
Quelques mois plus tard, à 17 ans, il se blesse gravement au genou en grimpant un bloc au Camp 4, dans la vallée de Yosemite. Lui qui avait quitté le lycée pour se consacrer entièrement à l’escalade voit soudain sa carrière mise entre parenthèses. Cet arrêt forcé l’oblige à prendre du recul sur son rapport à l’escalade et à la performance. Entre l’opération, la rééducation et une rupture amoureuse, Sharma traverse une période difficile. Il réalise alors qu’il s’est laissé emporter par les cotations, les compétitions, les sponsors et la recherche de reconnaissance, sans jamais vraiment se demander pourquoi il grimpait.
Durant sa convalescence, il retrouve le plaisir de grimper sans objectif à Panther Beach, un petit secteur de blocs sur le sable, près de Santa Cruz. Il y revient pendant 45 jours consécutifs, parfois seul et pieds nus, simplement pour le plaisir du mouvement et du rocher.
Huit mois en Asie, dont un mois à suivre les enseignements du dalaï-lama
À 19 ans, Sharma retourne à Céüse et consacre un nouveau mois à Biographie. Cette fois, deux cameramen filment ses essais. Leur présence lui pèse et ajoute une pression supplémentaire. Après ce nouvel échec, il se demande s’il peut encore grimper pour le plaisir tout en répondant aux exigences de sa carrière. Après ce deuxième séjour, Sharma part seul pendant huit mois en Asie. Il grimpe un peu en Thaïlande et en Inde, mais consacre surtout son voyage à la méditation. Dans le nord de l’Inde, il séjourne durant un mois et demi à Dharamsala, où vit le dalaï-lama, et assiste pendant plusieurs semaines à ses enseignements.
Lorsqu’il revient à Céüse en 2001, Sharma n’aborde plus Biographie de la même manière. Il veut grimper la voie pour lui-même, sans chercher à renforcer son statut de meilleur grimpeur du monde. Il envisage d’abord de revenir seul, sans caméra. Son père le convainc finalement que les images peuvent aussi servir à partager son expérience et à inspirer d’autres grimpeurs, et pas seulement à mettre en scène sa performance.
Lâcher prise
Techniquement, aucune nouvelle méthode ne lui permet de franchir le dernier mouvement. Sharma répète encore et encore les mêmes passages, chute et recommence. Peu à peu, il cesse de se focaliser sur l’enchaînement. « À un moment, il faut simplement lâcher prise », résume-t-il. C’est finalement en se détachant du résultat qu’il y parvient. Le 18 juillet 2001, à 20 ans, Chris Sharma vient à bout de la ligne complète. Cette ascension marque un tournant dans l’histoire de l’escalade sportive.
Biographie devient alors la première voie unanimement reconnue comme un 9a+ (5.15a). Open Air, libérée par Alexander Huber en 1996 et initialement proposée à 9a, sera réévaluée plusieurs années plus tard à 9a+. Biographie reste néanmoins la voie qui a fait entrer ce niveau dans l’histoire de l’escalade. Sharma, lui, refuse de proposer une cotation. Depuis sa blessure, il cherche justement à prendre ses distances avec cette obsession des chiffres. Il avait déjà choisi de ne pas coter les blocs ouverts lors du tournage de Rampage. À Céüse, il fait de même.
Il choisit également de baptiser la ligne complète Realization. L’idée lui vient d’une responsable du gîte où il séjourne, qui lui demande s’il a « réalisé son projet ». En anglais, le mot peut aussi évoquer une prise de conscience, un double sens qui correspond à ce qu’il traverse alors. En France, la voie conserve néanmoins son nom d’origine, Biographie, donné par son équipeur Jean-Christophe Lafaille. Elle reste souvent appelée Realization aux États-Unis.
Dans un mois, plus personne ne s'en souviendra
Vingt-cinq ans plus tard, Sharma porte un regard critique sur la place prise par les réseaux sociaux dans l’escalade professionnelle. Les grimpeurs doivent désormais publier régulièrement pour rester visibles, une exigence qu’il juge difficilement compatible avec les projets au long cours. Consacrer cinq années à une voie paraît moins intéressant lorsque son enchaînement ne produit qu’un bref regain d’attention. « Un mois plus tard, même les exploits les plus incroyables sont oubliés », regrette-t-il. Sharma ne rejette pas pour autant les sponsors, les images ou les contraintes liées à son métier. Il a simplement appris à séparer les séances photo et les obligations commerciales des moments où il grimpe pour lui-même. Une distinction parfois difficile à maintenir, même après une vie passée au plus haut niveau.
Des années après Biographie, alors qu’il enchaîne les 9a+ en Espagne et se demande comment rester visible, Sharma demande conseil à Jean-Baptiste Tribout. Le Français lui répond que, dix ou quinze ans plus tard, plus personne ne se souviendra vraiment de ses réalisations. Autant faire ce dont il a envie. Un conseil qui résume finalement ce que Biographie lui avait déjà appris. Les cotations, la reconnaissance et les images finissent par passer. L’envie de grimper, elle, demeure.
Cet article s’appuie sur un entretien accordé par Chris Sharma à Sam MacIlwaine pour Climbing.
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