Il est le premier à avoir démontré l’existence de l'horloge biologique humaine. En s’enfermant volontairement sous terre, pendant deux mois, le géologue français conduit en 1962 une expérience qui sidère la communauté scientifique. Au point, que quelques temps plus tard, c’est sur invitation de la NASA qu’il renouvelle l’expérience. Pendant six mois cette fois ! Sur les traces du géologue, le 14 mars dernier, sept hommes et sept femmes sont volontairement descendus s'enfermer dans une grotte souterraine ariégeoise, pour 40 jours. Objectif : étudier le rythme naturel humain et son comportement en groupe, détaché de tout repère temporel.
À trois jours de l’anniversaire du premier confinement en France, 14 aventuriers ont accepté de se « reconfiner » - pour la science - dans la grotte de Lombrives, en Ariège. Pendant 40 jours, les volontaires seront privés de tout repère temporel, de lumière naturelle et de contact avec le monde extérieur. Encadrée par des scientifiques, la mission « Deep Time » a pour objectif d’analyser leur rythme biologique, leur activité cérébrale et leur niveau de stress. Une expérience qui s’inscrit dans la lignée de celles menées par Michel Siffre, pionnier en la matière.
Si « Deep Time » s'intéressera, entre autres, à l’interaction sociale entre les membres du groupe dans un tel contexte, les expéditions de Michel Siffre se concentraient sur le comportement individuel, à une centaine de mètres sous terre. Retour sur le parcours du premier géologue à avoir prouvé l’existence de l’horloge biologique humaine, au cours de quarante ans de recherches.

2 mois dans un gouffre à 110 mètres sous terre
En 1962, Michel Siffre organise son premier « séjour » dans le gouffre du Scarasson, dans les Alpes-Maritimes italiennes. À 23 ans, le jeune spéléologue-géologue s’enfonce à 110 mètres de profondeur, pendant deux mois - il s’apprête alors à faire une découverte majeure pour la chronobiologie : celle de l’horloge naturelle de l’homme. Plongé dans un état de semi-hibernation, sans aucune lumière naturelle, toute notion du temps disparaît.
De l’autre côté de la surface, une équipe de scientifiques recueille ses appels quotidiens - seul lien qui le relie encore au monde réel. Ainsi, il appelle ses collègues à chaque réveil, chaque repas et avant de s’endormir ; sans qu’ils ne soient autorisés à lui donner d’indice sur l’heure, ou le jour. À son retour, Michel Siffre est en décalage d’un mois avec la réalité : il pensait être sorti du gouffre le 20 août, alors que la mission a pris fin le 14 septembre.
« Le rythme vital d’un être humain ne se brise pas »
« Mes camarades en surface ont vite constaté que mon rythme biologique se décalait : je me réveillais et me couchais un peu plus tard chaque jour, jusqu’à ce que mon rythme s’inverse totalement - comme si j’avais franchi à grande vitesse les fuseaux horaires - avant de revenir à la normale, et ainsi de suite. Dans mon carnet de vie souterraine, j’écris dès le cinquième jour que l’heure n’a pour moi plus vraiment de sens », rapportait-il au Monde.
Cette expérience a permis de remarquer que Michel Siffre entretenait un rythme de 24 heures et 30 minutes, soit huit heures de sommeil et environ seize heures d’activité par jour. « Cela prouve que, même privé de son environnement temporel habituel, le rythme vital d’un être humain ne se brise pas », en a-t-il conclut. Autre observation : la perte de mémoire. Pour le géologue niçois, qui oubliait ses menus d’un repas à l’autre, le manque de repère atteint de manière considérable la mémorisation. À son retour, il se apparaît épuisé, mais en bonne santé.
1962, création de la chronobiologie humaine
« Sans le savoir, j'avais créé le domaine de la chronobiologie humaine. Nous avons démontré que mon cycle de veille et de sommeil n'était pas de vingt-quatre heures, comme celui des gens à la surface de la terre, mais légèrement plus long - environ vingt-quatre heures et trente minutes. Mais l'important est que nous avons prouvé qu'il existait une horloge interne indépendante du cycle naturel jour/nuit terrestre », a-t-il expliqué à l'américain Cabinet Magazine.
Ce premier confinement volontaire inspirera à Michel Siffre d’autres expérimentations au fond de gouffres, réalisées ou dirigées par lui-même. Notamment, en 1964, lorsqu’il envoie son ami Antoine Senni pendant quatre mois dans une grotte similaire - une expérience charnière, qui lui permet de découvrir l’existence de cycles humains de 48 heures, au lieu de 24. Ces résultats intéressent alors de très près la Nasa, mais aussi l’armée française - qui aimerait transmettre ses méthodes à ses soldats pour doubler leur activité d’éveil - et lui accordent des financements pour ses prochaines missions.


Remplacer le rythme de 24h par 48h
En 1972, il redescend alors dans une grotte au Texas pendant 205 jours. Dix ans après sa première découverte, Michel Siffre s’intéresse cette fois-ci aux « effets du vieillissement sur le temps psychologique. Mon plan était de faire une expérience tous les dix ou quinze ans pour voir s’il y avait eu des changements dans la façon dont mon cerveau percevait le temps. Ensuite, toutes les autres personnes que j'avais mises sous terre avaient un cycle veille/sommeil de 48 heures, sauf moi. J'ai décidé de rester sous terre pendant six mois pour essayer de rattraper le cycle de 48 heures », précise-t-il au magazine américain.
Lors de cette deuxième expérience, le géologue parvient à adopter ce fameux cycle, mais de moins irrégulière que ses confrères. De plus, une fois sortie de la grotte, il se retrouve avec une dette de 100 000 dollars, qui le plonge dans une légère descente aux enfers. « j’avais gravement sous-estimé le coût du transport de mes expériences de France au Texas, et j'ai dû quitter le domaine de la chronobiologie. Une grande partie des données de cette expérience n'a pas encore été analysée mathématiquement », a-t-il ajouté.
Atteint de dépression, les résultats ne sont pas aussi probants qu’il l’avait espéré. D’autres événements viennent ternir sa réputation, comme le suicide de l’une de ses collègue, Véronique Le Guen, deux ans après une expérience de 111 jours dans une grotte. Michel Siffre s’éloigne quelques temps de la géologie, et se transforme en archéologue, parti à la recherche de sculptures mayas au Guatemala.

Ci-dessus son campement illuminé (Midnight Cave).
Une dernière expédition à 77 ans
Cependant, en 1999, l’explorateur retourne vers sa vocation première, et s’engouffre une dernière fois sous la terre pendant 69 jours - alors âgé de 77 ans. Une manière de clôturer son étude des effets du vieillissement sur le cycle biologique, et de faire écho à John Glenn, un astronaute reparti dans l’espace à 77 ans également.
L’étude du sommeil fera à nouveau l'objet de recherches lors de la mission « Deep Time », tout comme la topographie de la grotte, l’étude de la faune et de la flore, et le rythme de vie du groupe. Cette fois-ci, l'étude du comportement humain en groupe, dans un espace aussi confiné et rudimentaire, constituera une première mondiale. Rendez-vous le 22 avril pour voir émerger les 14 volontaires des tréfonds de la terre.
"L'exilé du temps", le documentaire de 1962
Réalisé par Isabelle Putod, ce documentaire de 30 minutes est passionnant, dont on s’épargnera toutefois le début pour aller directement en 3:24.
En 1962, le spéléologue Michel Siffre décide de passer deux mois au fond d'un gouffre, sans repère de temps. Son isolement a pour but l'observation scientifique du rythme humain, une fois soustrait à l'alternance du jour et de la nuit. Hors du temps, la raison du jeune homme vacille, ses perceptions se modifient et il part pour un voyage intérieur où se mêlent souvenirs et hallucinations
Le livre de référence : « Hors du temps »
De sa première expérience en 1962 dans le gouffre du Scarasson, Michel Siffre en a tiré le livre « Hors du temps », paru en juin 2020, aujourd'hui uniquement disponible en version e-book, à 7,99€.
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