Michel Siffre

Retour sur les expériences hors du temps de Michel Siffre, disparu il y a quelques jours

  • 27 août 2024
  • 4 minutes

En s’enfermant volontairement sous terre, pendant deux mois, Michel Siffre a été le premier à avoir démontré l’existence de l’horloge biologique humaine. Une expérience qui a à jamais marqué la communauté scientifique. Au point, que quelques temps plus tard, c’est sur invitation de la NASA que le géologue français, mort samedi 24 août à l’âge de 85 ans, a renouvelé l’expérience. Pendant six mois cette fois-ci ! De quoi inspirer grand nombre de scientifiques à suivre ses traces, dont récemment l’expérience « Deep time » menée par Christian Clot. 

Passionné depuis son plus jeune âge par la spéléologie, Michel Siffre a mené, en 1962, sa première expérience de confinement souterrain dans le gouffre de Scarasson, dans les Alpes italiennes, à la frontière française, près de Tende. L’objectif ? Passer deux mois sous terre, coupé du monde. Il était alors âgé de seulement 23 ans. 

https://youtu.be/ld9Ws6vUyg8?si=lc1KOJrmjL4iGZpk

« Je pouvais vivre comme un animal : seul mon corps décidait »

« J’ai décidé de profiter de l’isolement pour étudier mon rythme veille/sommeil en l’absence de tout repère temporel : pas de montre ni d’horloge, pas de poste de radio, aucun moyen de mesurer les durées » a-t-il par la suite raconté au Monde. « En restant confiné deux mois, l’idée était de voir si mon rythme allait se casser. Le 16 juillet 1962, je suis donc descendu dans le gouffre et le lendemain commençait l’épreuve. Les expériences hors du temps de longue durée étaient nées ». 

Une aventure scientifique extrême durant laquelle il découvre alors que l’homme possède une « horloge interne » qui cale ses journées sur un cycle proche de 24 heures, même quand il se trouve privé de repères. « Le protocole était très simple » avait-il alors expliqué. « Une ligne téléphonique me reliait à une équipe de veille, en surface, que j’appelais à chaque réveil, quand je me couchais et au moment des repas. Mes horaires étaient notés afin de déterminer mes rythmes, mais sans qu’aucune indication ne me soit jamais donnée sur l’heure et le jour qu’il était. De mon côté, je pouvais vivre comme un animal : seul mon corps décidait du réveil, je dormais et mangeais quand je le voulais, quand j’en ressentais le besoin ».

Et une telle reconnexion à ses instincts primaires n’est pas de tout repos. D’autant qu’en 1962, l’équipement état très rudimentaire. « J’en suis ressorti exténué et très diminué. Une des choses les plus difficiles à vivre fut les fréquents éboulements tout à côté de ma tente, qui me terrifiaient. Plus d’une fois j’aurais pu y perdre la vie » a-t-il raconté. 

Des missions financées par la NASA

Le jour de sa sortie, le 14 septembre 1962, il était persuadé que l’on était le 20 août. « Cela me semblait impossible. […] Le temps que je percevais s’écoulait donc presque deux fois moins vite que le temps réel, et mes journées étaient en fait bien plus longues que ce que j’avais évalué ». Ses camarades en surface ont par ailleurs très vite constaté que son rythme biologique se décalait : il se réveillait et se couchait un peu plus tard chaque jour, jusqu’à ce que son rythme s’inverse totalement, avant de revenir à la normale. Et ainsi de suite. 

De quoi susciter la curiorité du scientifique qui compte bien poursuivre ses recherches sur le sujet. Notamment, en 1964, lorsqu’il envoie son ami Antoine Senni pendant quatre mois dans une grotte similaire – une expérience charnière, qui lui permet de découvrir l’existence de cycles humains de 48 heures, au lieu de 24. Ces résultats intéressent alors de très près la NASA, mais aussi l’armée française – qui aimerait transmettre ses méthodes à ses soldats pour doubler leur activité d’éveil – et lui accordent des financements pour ses prochaines missions.

Michel Siffre a ensuite passé, en 1972, 205 jours sous terre, coupé du monde, dans la grotte de Midnight Cave au Texas. « J’étais curieux de savoir si, en restant plus longtemps que la première fois, je connaîtrais des journées de 48 heures » a-t-il expliqué. « Les conditions étaient bien plus confortables que dans le gouffre de Scarasson. Je n’avais pas le temps de m’ennuyer car je devais me soumettre à toute une batterie de tests psychologiques et d’exercices physiques. Mais au bout de deux mois, j’en ai eu marre et j’ai un peu craqué. Dans un bunker, on est un simple cobaye et on subit immanquablement la solitude alors que vivre seul dans un gouffre est à la fois plus difficile et risqué mais aussi bien plus stimulant ». 

L'étude de l'impact du vieillissement sur les cycles biologiques

Atteint de dépression, les résultats ne sont pas aussi probants qu’il l’avait espéré. D’autres événements viennent ternir sa réputation, comme le suicide de l’une de ses collègues, Véronique Le Guen, deux ans après une expérience de 111 jours dans une grotte. Michel Siffre s’éloigne quelques temps de la géologie, et se transforme en archéologue, parti à la recherche de sculptures mayas au Guatemala.

« Malgré tout, en 1999, quand j’ai entendu que John Glenn retournait dans l’espace, à 77 ans, j’ai eu envie de suivre son exemple pour étudier, comme je l’avais toujours gardé en tête, les effets du vieillissement sur les cycles biologiques » expliquait-il en 2017, visiblement mordu par les expériences « hors du temps ». Il a donc remis le couvert en décembre 1999 dans la grotte de Clamouse (Hérault) où il est resté 69 jours. 

« Deep Time », l’expérience inspirée de Michel Siffre

À trois jours de l’anniversaire du premier confinement en France, en 2021, 14 aventuriers avaient accepté de se « reconfiner » – pour la science – dans la grotte de Lombrives, en Ariège. Pendant 40 jours, les volontaires ont été privés de tout repère temporel, de lumière naturelle et de contact avec le monde extérieur. Encadrée par des scientifiques, la mission « Deep Time » avait pour objectif d’analyser leur rythme biologique, leur activité cérébrale et leur niveau de stress. Une expérience qui s’inscrit dans la lignée de celles menées par Michel Siffre, pionnier en la matière.

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