À 37 ans, le Savoyard vient de signer un récit qui accompagne sa décision de tourner la page des grandes ascensions hivernales en solitaire. Depuis son exploit retentissant aux Grandes Jorasses en 2022, l’un des meilleurs alpinistes français de sa génération n’a jamais hésité à parler de ses réussites comme de ses failles. Dans « Une flamme en hiver », publié le 28 octobre aux éditions Flammarion, il revient sur les ressorts de son engagement, ses conséquences sur sa vie personnelle et les raisons qui l’ont conduit à changer de cap. Une lecture éclairante, y compris pour ceux qui le suivent depuis ses débuts.
Après les films et les conférences, l’autobiographie serait-elle devenue un passage presque obligé pour les grandes figures de l’alpinisme ? En 2026, Thomas Huber et Simone Moro ont tous deux publié des récits revenant sur leur vie en montagne. Charles Dubouloz leur emboîte cet automne le pas avec Une flamme en hiver, écrit avec Benjamin Steen, journaliste spécialiste des sports d’endurance, et publié chez Flammarion. Mais pourquoi dresser un bilan à seulement 37 ans ? Le Haut-Savoyard n’est ni à la retraite ni à court de projets. En février 2026, il a achevé une trilogie hivernale en solitaire, du massif du Mont-Blanc aux Pyrénées en passant par les Écrins, pour clore un chapitre de sa carrière : celui des ascensions les plus extrêmes. Ceux qui suivent son parcours depuis l’ouverture d’une voie au Chamlang avec Benjamin Védrines en 2021 connaissent son appétit pour la difficulté, mais aussi son tempérament entier, sa franchise et son aptitude à parler de ses doutes.
Dès juillet 2022, dans un long portrait publié par Outside, Dubouloz évoquait ses peurs, son besoin de se réaliser et son rapport au danger. Deux ans plus tard, dans une nouvelle interview consacrée au film Le cavalier sans tête, il nous confiait ses difficultés personnelles, sa séparation, sa relation avec sa fille et la place parfois excessive que prenait la montagne dans sa vie. Il reconnaissait même que certaines ascensions pouvaient lui servir d’exutoire dans les moments difficiles. « Mais, parfois, tu fais de la merde parce que tu n’es pas bien dans tes basques. » Une flamme en hiver ne révèle donc pas soudain l’homme vulnérable derrière le héros. Cet homme-là, Dubouloz ne l’a jamais dissimulé.
Ce que le livre apporte vraiment
Pour la première fois, Dubouloz rassemble les pièces d’une histoire dont il n’avait livré jusqu’ici que des fragments. Il revient sur son enfance près d’Annecy, son énergie débordante, ses années de ski-alpinisme, ses premiers compagnons de montagne et ses désillusions. Il raconte aussi des épisodes plus douloureux, notamment l’accident de son père, qu’il retrouve grièvement blessé en montagne. Il examine également ses choix personnels, sans toujours chercher à se donner le beau rôle. Dans le chapitre consacré à sa fille Léonie, née en 2019, il reconnaît avoir longtemps considéré la paternité comme un obstacle à ses ambitions. Il revient notamment sur ses absences répétées.
En 2024, il nous expliquait déjà qu’une fois en expédition, il parvenait à faire abstraction de sa vie familiale pour se concentrer entièrement sur l’ascension. Non par désintérêt pour sa fille, insistait-il, mais parce que son engagement exigeait toute son attention : « Si je pars en expé, je ne suis qu’en expé. » Il précisait néanmoins avoir pensé à Léonie lors d’un passage particulièrement engagé aux Grandes Jorasses, ce qui l’avait amené à se raisonner. Dans son livre, il revient sur cette période avec le recul d’un père désormais plus conscient de ce qu’il a manqué auprès de sa fille.
Cette remise en question n’est pas nouvelle. En juillet 2022, Dubouloz nous confiait : « À trop jouer avec la prise de risque, tu paies un jour la facture. » En novembre 2024, il reconnaissait commencer à s’apaiser et à réfléchir à l’après : « Le seul moyen, un jour, que j’arrête d’engager comme un malade, c’est que je n’y aille plus. » Sa dernière trilogie hivernale s’impose comme l’aboutissement d’un long cheminement. Le récit n’en est pas moins saisissant. Au pic du Midi d’Ossau, en février 2026, la perte de son sac de hissage le laisse presque sans équipement pour affronter une nuit glaciale. L’épisode rappelle combien ses dernières ascensions demeurent engagées, malgré sa volonté de mettre un terme à cette pratique. Reste que dans l’épilogue, Dubouloz admet qu’il ignore toujours où se situent ses limites. Mais, après avoir évoqué les exemples de Walter Bonatti et de Lionel Daudet, il envisage enfin de renoncer à les chercher plus loin. Oui, mais comment retrouver ailleurs l’intensité de ses expériences en montagne ?, nous confiait-il déjà en 2024. Où investir cette énergie débordante qui l’anime depuis l’enfance ? Il redoutait le vide que pourrait laisser l’arrêt de ses projets les plus engagés. Deux ans plus tard, le livre ne prétend pas avoir résolu cette contradiction. Dubouloz n’abandonne ni la montagne ni l’aventure. Il tente simplement de leur donner une autre place dans son existence.
Au final, ceux qui découvrent Charles Dubouloz trouveront ici l’histoire d’une trajectoire exceptionnelle, jalonnée d’ascensions majeures et de rencontres déterminantes. Quant à ceux qui le suivent depuis des années, ils reliront son parcours non plus comme une succession d’exploits, mais comme la longue quête d’un homme qui apprend à composer avec ses propres limites.

Une flamme en hiver, Charles Dubouloz avec Benjamin Steen, 240 pages, éditions Flammarion, 28 octobre 2026.
Photo d'en-tête : © Antoine Mesnage