Le 27 janvier 2006, Jean-Christophe Lafaille, le survivant de l’Annapurna, ne redonnait plus signe de vie près du sommet du Makalu. Vingt ans plus tard, son nom reste indissociable d’un alpinisme engagé, solitaire, sans oxygène, mais aussi d’une œuvre écrite d’une rare intensité. Retour sur le parcours hors normes d'un grimpeur surdoué qui a marqué toute une génération, entre exploits himalayens, survie et quête intime.
Vingt ans ont passé depuis ce matin de janvier 2006 où le silence s’est installé au-dessus des pentes du Makalu. Jean-Christophe Lafaille, alors âgé de 41 ans, était engagé dans une tentative hivernale et solitaire. Il ne redonnera plus signe de vie après un dernier appel à ses proches. Son corps ne sera jamais retrouvé. Mais son nom, lui, n’a jamais quitté la mémoire collective de l’alpinisme.
Lafaille appartient à cette génération dont les maîtres mots sont style alpin, ascensions en solitaire, enchaînements rapides, pas d'oxygène supplémenté. Dès les années 1990, il s’impose comme l’un des himalayistes français majeurs de son époque. Nouvelle voie en solo au Shishapangma, enchaînement fulgurant des Gasherbrum I et II, Manaslu en solitaire, Annapurna par l’arête est, triplé Dhaulagiri–Nanga Parbat–Broad Peak en deux mois : la liste de ses réalisations dit l’ampleur de son engagement. Mais réduire Lafaille à une suite d’exploits serait passer à côté de l’essentiel. Car chez lui, l’action n’a jamais été dissociée de la réflexion. Toute sa vie, il a écrit. Dans des carnets de camp de base, sur des feuilles volantes, pour tenter de comprendre ce qui le poussait toujours plus haut, toujours plus loin.
L’Annapurna, 1992 : l’un des plus incroyables récits de survie en haute altitude
L’année 1992 marque un tournant irréversible. Jean-Christophe Lafaille part pour la première fois en Himalaya, associé à Pierre Béghin, figure majeure de l’alpinisme français. Leur objectif : ouvrir une ligne directe d’une raideur inédite sur la face sud de l’Annapurna. À plus de 7 000 mètres, après un bivouac debout, la tempête impose la retraite. Lors d’un rappel, le point d’ancrage cède : Béghin disparaît dans la face.
Lafaille se retrouve seul, sans corde, avec un bras cassé, à plus de 6 000 mètres. Sa descente, erratique, hallucinée, durera plusieurs jours. Son épopée qu’il racontera dans Prisonnier de l’Annapurna, coécrit Benoît Heimermann (éditions Guérin, 2003), reste l’un des récits de survie les plus saisissants de l’histoire de l’alpinisme. Un traumatisme aussi, qu'il mettra des années à affronter. Cette expérience le marquera durablement : elle forge sa réputation de résistance hors norme, mais laisse une trace profonde, que l’écriture deviendra peu à peu capable de contenir.
Cette expédition de 1992 est au cœur d’un film diffusé pour la première fois en 2012, accessible aujourd’hui librement en ligne. Réalisé par Christophe Raylat à partir d’images tournées lors de l’ascension et de témoignages de proches, ce documentaire de trente minutes revient sur ces heures suspendues où l’on ne savait pas qui avait survécu, ni comment. Il éclaire l’un des épisodes fondateurs du parcours de Lafaille.
Le Makalu, ultime étape
Quatorze and plus tard, en janvier 2006, Lafaille se lance dans une autre quête : la première ascension hivernale en solitaire du Makalu, cinquième plus haut sommet du monde. Il n’est plus qu’à trois 8 000 de boucler la liste des quatorze. Au camp de base, l’attente est longue, la tempête enferme l’alpiniste dans sa tente pendant des jours. Quand la fenêtre météo s’ouvre enfin, il repart seul.
Le 27 janvier, un dernier appel à sa femme, Katia, puis plus rien. Les recherches resteront vaines. Trois ans plus tard, la première hivernale du Makalu sera réussie par Simone Moro et Denis Urubko. Mais pour beaucoup, cette réussite restera à jamais liée à l’ombre de Lafaille.
Je vous écris de là-haut : l’autre sommet de Lafaille
L’autre héritage majeur de Jean-Christophe Lafaille est à chercher dans son autobiographie Je vous écris de là-haut publiée à titre posthume aux Éditions Guérin à partir de ses carnets personnels. On y retrouve les récits d’ascensions alpines et himalayennes, mais surtout une voix singulière : lucide, introspective, parfois fulgurante. Ces textes, écrits sur le vif, disent la peur, l’obstination, la solitude, mais aussi la beauté brute des parois et l’ivresse de l’engagement. Le dernier carnet, rédigé lors de l’hivernale du Makalu, est particulièrement poignant : quarante jours seul dans une tente battue par le vent, puis un mot laissé aux proches avant de partir vers le sommet. Le livre qu’il voulait publier s’impose comme l’un des grands textes de littérature alpine contemporaine.
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