Il aura fallu pas moins de deux ans d’entraînement à Arthur Guérin Boëri, quintuple champion du monde d’apnée, pour décrocher un nouveau record hier, jeudi 25 mars : celui de la plus grande distance nagée sous la glace. Plongé dans le lac gelé de Sonnanen, en Finlande, le Niçois de 36 ans a parcouru 120 mètres, équipé seulement d’une combinaison de 2 mm. Il y a dix ans, l’ex ingénieur du son devenu chauffeur de maître découvrait le fascinant univers de l’apnée. Il est aujourd’hui le Français le plus titré de l’histoire de ce sport.
Nager entre 115 et 125 mètres sous la glace, c’est l’objectif que s’était fixé Arthur Guérin Boéri, hier. Au final, il aura parcouru 120 mètres. Un nouveau record mondial et une première dans cette discipline, réalisés en Finlande, à Sonnanen, au nord d'Helsinki. Équipé d’une combinaison de 2 mm, le quintuple champion du monde d'apnée dynamique (apnée à l'horizontale) s'est introduit sous une glace de 50 cm et a plongé dans une eau à 2 degrés. « C’est un engagement sportif, avec des entraînements d’apnée, c’est aussi un travail d’acclimatation au froid » a-t-il expliqué à la presse après son exploit. « Et un travail de chef d’entreprise pour organiser l’expédition, faire la communication, trouver des sponsors. C’est un sport thérapie, je n’étais pas bien dans mes baskets, dans la vie que je menais. Il me fallait quelque chose pour me recadrer, l’apnée est arrivée à ce moment-là. Je me suis accompli dedans, la réussite est venue assez vite. »
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« Assez vite », c’est un euphémisme. Le parcours du Niçois d’origine est fulgurant. Comme des milliers de gosses, Arthur Guérin découvre l’apnée avec le Grand Bleu : « J’ai vu ce film quand je devais avoir 7-8 ans », rappelle-t-il volontiers, « Je l’ai trouvé très beau. Je sais, c’est un peu bateau, mais j’ai tout aimé, les images, la philosophie, l’histoire de Jacques Mayol. Tout me correspondait. » Il faudra pourtant quelques années avant qu’il plonge, lui aussi, dans cet univers fascinant.
L'apnée, comme thérapie
« L’apnée, il ne faut pas avoir peur d’essayer. Elle peut aider à aller mieux dans la vie », dit-il. Il parle en connaissance de cause. Car 8 ans, c’est aussi l’âge auquel il perd sa mère, Martine Boëri. Elle n’a que 42 ans. Une personnalité forte. Comédienne, c’est l’une des « Trois Jeanne », actrices phares du café-théâtre dans les années 70. Arthur Guérin Boëri restera, de loin, dans l’univers du spectacle, et deviendra ingénieur du son. Un métier qui ne comble pas ce chanteur doublé d’un guitariste. Contre toute attente, il se reconvertit en chauffeur de maître. Un travail plutôt bien payé, et surtout qui lui laisse du temps libre. Il a toujours aimé nager, et l’envie de revivre les sensations vécues en Corse ressurgit. Du coup, pourquoi pas l’apnée ?

En 2011, il contacte au hasard un club de la région parisienne, Apnée Passion, à Montreuil (Seine-Saint-Denis). Après une année en loisirs, il rencontre Eric Poline, qui lui propose de faire de la compétition. L’idée plait tout de suite à ce sportif de 1,97 m pour 100 kg. Un an plus tard, il rejoint la sélection après les championnats de France. Puis tout s’enchaîne jusqu’à son premier titre mondial en apnée dynamique en août 2013 en Russie, doublé d’un record du monde. La rencontre avec Enguerrand Aucher, préparateur physique, sera décisive. A 36 ans, Arthur Guérin Boëri est aujourd'hui pro et affiche un palmarès impressionnant : 5 titres de champion du monde, 4 records mondiaux. Mais le Français le plus titré de l’histoire de ce sport ne compte pas en rester là.
Prochain objectif : un record sous glace, sans combinaison
Las de la vie parisienne, il est aujourd’hui revenu à Nice, sa région natale. Lui qui a approché l’apnée via la plongée en piscine, s’est familiarisé avec le milieu naturel et s’est rapproché de « l’école niçoise », animée notamment par Guillaume Néry, Aurore Asso ou Morgan Bourc’his.
Parmi ses objectifs, Arthur Guérin Boëri - déjà détenteur d’un record du monde d’apnée sous glace en distance avec une mono-palme ( 175m en 2017) - s’était fixé deux autres records d’apnée dynamique sous glace, dans un lac gelé. Il en a atteint un hier, en Finlande, à la brasse cette fois et sans palme. Et dans un an, le 26 mars 2022, au Canada, il tentera d’établir un nouveau record du monde : 102 mètres en apnée sous la banquise, sans palme et surtout sans combinaison, mais en maillot de bain, dans une eau qui ne dépassera pas les deux degrés. Pour parvenir à relever ce défi, un long travail d’entraînement sera à nouveau nécessaire.
Comme pour l’exploit qu’il a accompli hier, l’apnéiste devra acclimater son corps au froid. Un entraînement quotidien, préparé par une équipe d’experts disposant d’équipements très sophistiqués. Notamment une brassière analysant et enregistrant son rythme cardiaque en temps réel. Pour réussir son record en Norvège, l’apnéiste confiait ainsi en octobre 2019 au magazine GQ qu’il allait procéder ainsi : « Concrètement, je vais me baigner en maillot en mer au fil des saisons sans m’arrêter. Dès que j’arrive à Nice, je vais commencer à me baigner dans la Méditerranée qui doit déjà avoir bien rafraichi et être à une température de 15 ou 16 degrés. Au début ce sera dur car je n’ai pas passé l’été là-bas et que me corps va devoir s’adapter. Tout au long de l’hiver, je vais devoir me baigner régulièrement pour suivre la baisse de température et que mon corps s’y fasse petit à petit. En plein hiver, il faudra se baigner dans l’eau à 10 ou 12 degrés pendant une demi-heure et réussir à nager sans problèmes. En dehors de ça, il faut aussi prendre des douches froides ou encore aller se baigner dans des rivières froides à 5 ou 6 degrés. Tout ça le plus souvent possible. Je m’entraîne aussi à Paris dans le canal Saint-Martin. Avec un pote photographe et spécialiste de nage en eau froide, on pète la glace et on se baigne à Saint-Ouen l’hiver. Quand les gens sortent des bureaux, ils hallucinent… L’eau doit être à 3 degrés. »
La réussite: 90% de mental
Un entraînement très exigeant reposant sur 3 séances d’apnée ainsi que de 3 à 4 séances de préparation physique par semaine. Sans compter une bonne séance d’étirements. « En termes de préparation physique, je fais de la musculation spécifique et du cardio", dit-il. " La meilleure filière fitness à travailler pour l’apnée, c’est l’anaérobie lactique. C’est-à-dire des efforts de type 400 mètres, des fractionnés, du crossfit. « , précisait-il.
Côté nutrition, le champion préconise dans la semaine précédant une compétition importante, « une alimentation assez riche en légumes pour alcaliniser un maximum le corps et réduire au maximum l’acidité du corps. Tout ça pour retarder les brûlures au niveau musculaire car en apnée on est très sujets aux brûlures liées à l’accumulation de déchets lactiques. Quand on arrête de respirer, on se retrouve en circuit fermé et les muscles sont très sollicités. Le jour d’une compétition je ne mange quasiment rien. La veille au soir, je me blinde de sucres lents et le matin de la compétition ce sera juste un thé vert et une banane. Par contre, toute la matinée je sirote une boisson avec de la malatodextrine - des sucres lents liquides que boivent les marathoniens avant une course – pour éviter l’hypoglycémie qui est l’un des ennemis jurés des apnéistes. C’est comme si tu buvais des pâtes mais c’est bon ça a un petit goût sucré. Ça te donne de l’énergie, des glucides sans déclencher la digestion. A côté de ça, je me fais une bouteille avec du bicarbonate de sodium – un alcalinisant surpuissant qui pompe toutes l’acidité. Ça va repousser au maximum les brûlures au niveau des jambes qui peuvent intervenir sur les très longues distances en apnée. »
Reste que l’apnée est un sport essentiellement mental rappelle Arthur Guérin Boëri : « à 90% mental je dirais. Tu peux t’acharner à faire beaucoup de préparation physique mais ça ne va pas nécessairement conditionner le fait que tu vas aller loin en apnée. Pour faire des performances dans ce sport, il faut surtout avoir une forte capacité de résilience, une capacité à se dépasser mentalement, à sortir de sa zone de confort et à repousser ses limites. Si on ne l’a pas, on ne peut pas y arriver. »
Et quand, en 2015, Le Monde lui demande à quoi tient sa motivation, la réponse jaillit : " La glisse est un plaisir. Quand on sort, on est en vrac, dans le dur. Alors pourquoi faire ça ?… L’apnée, l’apesanteur, le silence, c’est plaisant. J’aime, j’adore. C’est planant. Et puis il y a le désir de repousser ses limites. Il faut le vivre pour le comprendre. "
Pour en savoir plus sur Arthur Guérin Boëri, on regardera sa conférence TED, donnée en 2018, à Nancy
Premier homme à avoir atteint la barrière mythique des 300 m de distance avec sa mono palme, Arthur Guérin Boëri, a battu récemment un record du monde d’apnée sous glace. Il oriente désormais sa carrière vers la production de films documentaires, destinés à promouvoir et démocratiser ce sport auprès du grand public. Auteur d’un livre intitulé « Le Bien-Être Sous l’Eau » , sorti aux éditions Genèse en 2016, il atteste que la pratique de l’apnée apporte autant sur le plan de l’équilibre physique que de l’équilibre psychique. Ambassadeur de ce sport au niveau mondial, il se bat pour tenter de proposer l’apnée sportive comme sport de démonstration aux Jeux Olympique de Paris, en 2024. (Durée de son intervention, 20 mn)
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