Deux jours après une Western States 100 qui restera comme l’une des plus spectaculaires de son histoire, le temps est venu de dépasser le simple récit de course. Car la victoire du Français Vincent Bouillard, 32 ans, ne s’explique ni par les abandons des favoris Jim Walmsley et de Kilian Jornet, ni par les conditions idéales rencontrées samedi. Elle révèle comment un coureur qui s’est longtemps considéré comme un outsider a bâti une course presque parfaite qui le fait entrer définitivement dans une autre dimension.
Lorsque Vincent Bouillard pénètre sur la piste du lycée de Placer, à Auburn, samedi peu avant 19 heures, il ne signe pas seulement la plus belle victoire de sa carrière. En franchissant la ligne d’arrivée en 13 h 46 min 13 s, le Français devient le premier homme à passer sous les quatorze heures sur les 100 miles de la Western States et retranche plus de vingt-trois minutes au record établi par Jim Walmsley en 2019. Quelques minutes plus tard, Francesco Puppi passe lui aussi sous cette barrière symbolique. Ryan Montgomery l’imite à son tour. Même Thomas Cardin, quatrième, court plus vite que l’ancien record de l’épreuve. À elle seule, cette densité exceptionnelle suffit à faire entrer l’édition 2026 dans les annales.
Mais il serait dommage de réduire la performance de Vincent Bouillard à un record ou aux abandons successifs de Kilian Jornet puis de Jim Walmsley. Car, avec un peu de recul, sa victoire ne doit rien au hasard, elle commence probablement un an plus tôt.
« La Western States m’intrigue, elle me fait peur « , nous confiait-il en 2025
Flash-back sur juin 2025 : le Français découvre pour la première fois la Western States. Moins d’un an après son succès inattendu sur l’UTMB, il débarque en Californie avec l’envie de comprendre ce qui fait la singularité de cette épreuve vénérée par les Américains. L’aventure s’arrête pourtant pour lui au mile 80. Contraint à l’abandon, il repart avec une immense frustration mais aussi avec quelque chose de beaucoup plus précieux, une connaissance intime du parcours. Il ne l’oubliera pas.
La plupart des coureurs parlent de souffrance lorsqu’ils évoquent la Western States. Lui en retient surtout une leçon de méthode, et ça lui ressemble beaucoup, comme nous l’avions compris en avril 2025, alors qu’il venait tout juste de jouer des coudes avec Kilian Jornet sur le Chianti Ultra Trail et d’y gagner son ticket pour la Western States.
« Dans le long, il y a tellement de facteurs qui entrent en jeu que ça devient un peu plus comme de la gestion de projet. Il y a plusieurs courses dans une course. Il y a le côté stratégie, le fait de travailler sur un plan en avance… », nous expliquait-il dans une longue interview. Or la Western States, qu’il avait alors en ligne de mire pour la première fois, était certes un objectif, mais pas une évidence pour lui : « La Western States m’intrigue, elle me fait très peur. En bonne partie parce que c’est une région dans laquelle je n’ai pas vécu directement, c’est une autre partie de la Californie. Elle est tellement différente de plein d’autres, de par les conditions de chaleur, de sécheresse, que ça m’intéresse d’y aller (…) ». Un an plus tard, de retour en Californie, il ne sera pas déçu.
« Moi, j’arrive, et je vais faire de mon mieux pour gagner »
À première vue pourtant, rien ne semble lui être favorable. Jamais, depuis plusieurs années, la Western States n’avait réuni un plateau aussi dense. A commencer par Jim Walmsley. Le quadruple vainqueur et recordman de l’épreuve, retrouve là son terrain de jeu favori. Malgré une préparation perturbée, il demeure l’immense favori de la presse américaine. Face à lui, Kilian Jornet revient avec l’ambition de conquérir une deuxième Western States, quinze ans après son unique succès. Derrière eux se pressent une nouvelle génération particulièrement ambitieuse : Hans Troyer, Francesco Puppi, Ryan Montgomery, sans oublier Thomas Cardin.
Dans cette distribution, Vincent Bouillard occupe une place à part. Depuis l’UTMB, son nom inspire le respect, mais, aux États-Unis, beaucoup continuent de le considérer comme un outsider plutôt que comme un véritable candidat à la victoire. Le plus étonnant, c’est qu’il n’y a pas si longtemps, guère plus d’un an, il partageait en partie ce regard. Quelques semaines après le Chianti 2025, où il avait affronté ( déjà !) Jim Walmsley et Kilian Jornet, il nous confiait encore : « Moi, j’arrive et je vais faire de mon mieux pour gagner, mais je suis encore un outsider face à ces deux mastodontes de la discipline. J’étais gêné et pas tout à fait d’accord avec le fait d’être mis sur le même pied d’égalité que Jim et Kilian. ».
Malgré une victoire sur l’UTMB, son intégration dans l’équipe élite Hoka, et un statut qui a profondément changé en quelques mois, il continuait alors de parler de ce sentiment tenace qui l’accompagne depuis longtemps. Le syndrome de l’imposteur.
« J’ai toujours encore un peu le syndrome de l’imposteur (…) J’arrive sur une ligne de départ en me disant : j’ai deux bras, deux jambes, une tête, deux pieds, et je vais donner le meilleur de moi-même, comme tout le monde. » Reste que malgré son humilité, sincère, Bouillard était revenu cette année en Californie avec un conviction profonde, gagner !
Le record de Jim allait-il vaciller ?
Samedi dernier, à 5 heures du matin, lorsque les 369 coureurs s’élancent d’Olympic Valley, la météo est presque idéale. Les températures, inhabituellement clémentes pour une fin juin en Californie, laissent espérer des chronos exceptionnels. Les observateurs américains le comprennent très vite, si le rythme est suffisamment élevé, le record de Jim Walmsley pourrait vaciller. Mais personne n’imagine encore comment.
Dès les premiers reliefs de la Sierra Nevada, un jeune Américain décide de faire exploser la course. Hans Troyer n’a que 26 ans. Il ne possède ni le palmarès de Walmsley ni celui de Jornet. Pourtant, il choisit d’attaquer sans attendre. Mile après mile, il prend seul les commandes, imposant un rythme que beaucoup jugent difficilement soutenable sur cent miles. Derrière lui, la réaction des favoris est révélatrice. Jim Walmsley reste parfaitement placé. Kilian Jornet également. Francesco Puppi contrôle la situation. Vincent Bouillard, lui, ne donne jamais l’impression de vouloir répondre. Beaucoup auraient pu interpréter cette accélération comme le moment où la course était en train de leur échapper. Bouillard semble y voir exactement l’inverse. Il sait sans doute que son projet n’en est encore qu’à ses premières heures.
Douze mois plus tôt, la Western States lui avait appris une leçon essentielle, ici, la course ne récompense pas forcément le plus rapide en début de journée, mais celui qui est encore capable de courir lorsque les autres commencent à survivre. Il connaît désormais la succession des pièges : la chaleur qui monte progressivement dans les canyons, les longues portions roulantes qui invitent à accélérer trop tôt, la fatigue qui s’accumule avant de se révéler brutalement après Foresthill. Cette connaissance change complètement sa manière d’aborder l’épreuve. Il ne court plus contre les autres, il suit son plan. Et pendant que Troyer creuse l’écart, Bouillard semble refuser de sortir de son scénario et de brûler les étapes, alors qu’au fil de la course, les favoris continuent de capter tous les regards.
Jim abandonne, puis Kilian, Vincent garde son cap
Or, aux alentours de Dusty Corners, Kilian Jornet disparaît du classement, le Catalan abandonne. Avant même le départ, il avait reconnu avoir très peu couru durant les semaines précédentes en raison de douleurs persistantes au genou. Son retrait surprend mais il apparaît rapidement comme la conséquence d’une préparation incomplète plus que d’un incident soudain. La Western States perd l’un de ses deux immenses favoris. Toute l’attention américaine se reporte alors naturellement sur Jim Walmsley. Personne n’imagine encore que quelques kilomètres plus loin, un nouveau coup de théâtre est en gestation.
À Foresthill, Jim Walmsley n’est plus tout à fait le même coureur. Depuis plusieurs ravitaillements déjà, son allure s’est dégradée. Celui qui semblait contrôler la course échange davantage avec son équipe, marche par intermittence et laisse apparaître une gêne inhabituelle. Les informations remontant du parcours évoquent une douleur persistante à la hanche. Quelques kilomètres plus tard, le quadruple vainqueur décide de mettre un terme à sa course. Pour le public américain, c’est un choc. Depuis des semaines, toute la communication de la Western States était construite autour de lui. Les émissions d’avant-course, les analyses, les pronostics racontaient presque tous la même histoire : Jim Walmsley allait-il résister au retour de Kilian Jornet ? En quelques heures, les deux têtes d’affiche ont disparu.
« J’aime bien me conforter dans l’idée d’être un débutant, de toujours apprendre »
Contre toute attente, Vincent Bouillard, continue de suivre son fil. Cependant que, devant lui, Hans Troyer commence lui aussi à payer son départ supersonique. Son allure ralentit progressivement. Francesco Puppi prend alors les commandes. Pour sa première participation sur cent miles, l’Italien impressionne. Il semble capable de réussir un exploit immense. Là encore, Bouillard refuse toute précipitation.
« Mes approches sont vraiment analytiques sur toutes les situations. Un peu trop, parfois. Et c’est clair que ça a tendance à jouer sur ma confiance en moi à certains moments. », nous confiait-il en 2025. (…) « J’aime bien me conforter dans l’idée d’être un débutant. De toujours apprendre. C’est la même chose que j’adopte dans le travail, tout le temps ». Un an plus tard, sa philosophie joue plutôt en sa faveur..
Car, à mesure que les kilomètres défilent, Puppi commence à son tour à ralentir. Et le Français, fort de son abandon en 2025 sur la Western States, se souvient que cette course ne se gagne pas dans les canyons ni dans les longues descentes de la Sierra Nevada, mais après Foresthill, lorsque la fatigue transforme chaque décision en pari. À une quinzaine de kilomètres de l’arrivée, Bouillard passe enfin à l’offensive. Il revient progressivement sur Puppi, le dépasse, puis s’envole.
À l’arrivée, il ne cherchera pas à construire une légende autour de sa performance. Devant la performance, il semble presque surpris : « Je voulais adopter une approche un peu plus prudente. Je me suis surtout concentré sur ma propre course… Dépasser Francesco au 90e mile n’était absolument pas prévu. Ce n’était pas le scénario que j’avais en tête. Mon seul objectif était de donner le meilleur de moi-même. », dit-il.
Objectif atteint, et bien au-delà. Jusqu’ici, Vincent Bouillard était souvent présenté comme le vainqueur surprise de l’UTMB 2024. La Western States change désormais complètement cette perception. L’UTMB pouvait encore être interprété comme une performance exceptionnelle. La Californie démontre qu’il appartient désormais durablement au tout premier cercle mondial. Ironie du sort, cette reconnaissance arrive sur la course qui symbolise depuis si longtemps la domination américaine de l’ultra. Depuis près d’une décennie, Jim Walmsley en est la figure absolue. Or pour Vincent Bouillard, cette victoire possède une résonance particulière. Car l’Américain n’a jamais été un adversaire comme les autres. Lui, parle plutôt d’un « exemple ». « Jim, on s’est rencontrés pour la première fois en octobre ou novembre 2016. C’était mon premier voyage au siège de l’entreprise de Hoka, en Californie, six mois après mes débuts dans la société. Pour lui aussi, parce qu’il était sur le point de signer son premier contrat avec la marque. Tout le monde là-bas parlait de la nouvelle star montante. En fait, moi, je n’avais aucune idée de qui c’était. On s’est retrouvé à discuter, parce que moi non plus, je ne connaissais personne. Je pense qu’on a sympathisé parce que j’avais zéro a priori. Après, on a développé une amitié qui s’est consolidée au fil des années. Je l’ai assisté à Chamonix en 2017, 2018, 2019 et 2023. »
« Ce n’était pas mon jour », commentera simplement Jim Walmsley, à l’issue de sa course. Pas le sien, mais bien celui de Vincent Bouillard. La Western States 2026 ne restera pas seulement comme l’édition du record, mais celle où il a cessé d’être le Français qui avait surpris tout le monde à Chamonix. Un coureur que plus personne, désormais, ne pourra considérer comme un outsider.
Photo d'en-tête : Hoka- Thèmes :
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