Propulsé il y a à peine huit mois sur la scène médiatique par sa victoire à l’UTMB, le Haut-Savoyard de 31 ans, totalement inconnu jusqu’alors, vient tout juste de jouer au coude-à-coude avec Kilian Jornet sur le Chianti Ultra Trail et d'y gagner son ticket pour la Western States. On exploserait en vol pour moins. Mais non. Le discret ingénieur de chez Hoka récemment intégré à la team Elite de la marque, garde les pieds sur terre, prend plaisir à revenir aux origines, le cross, se définit toujours et encore comme un débutant – toute une philosophie – ce qui ne l’empêche pas d'oser voir grand. Vous avez dit compétiteur ? Bref, un coureur complexe qui a bien l’intention d'apporter sa pierre à sa passion, la course à pied, en nous ramenant à l’essentiel, comme il nous l’explique dans une longue interview.
Vincent Bouillard est de passage à Paris ce mercredi 2 avril. Hoka, où il travaille depuis près de dix ans en tant qu’ingénieur (Senior Manager, Product Engineering – Innovation), a réussi à lui faire quitter pour quelques heures Annecy, où il est installé. Le Haut-Savoyard ne court pas après les interviews, mais il s’y plie avec une aisance qu’on n’attendait pas. Depuis la déferlante médiatique post UTMB qui s’est abattue sur lui à Chamonix en 2024, ce timide a gagné en assurance face aux journalistes sans pour autant faire le show, ni perdre son âme. Il a aussi gagné en grade et jouit désormais du statut d'athlète de la team Elite de la marque et d'un emploi du temps aménagé. Depuis janvier, son nouveau mi-temps lui permet d'absorber sans stress ses 160-170 kilomètres hebdomadaires sur les sentiers et d'étoffer son entraînement entre deux visios professionnelles avec les États-Unis ou l’Asie. Dans son quotidien désormais, de la musculation, et une approche un peu plus pro de la nutrition. Peu de changements au final. Enfin, ce n’est qu’un début. Et on a l’impression qu’il n'a pas encore complètement réalisé où l’UTMB l’avait propulsé, comprend-on au fil de l’interview qu’il nous a accordée. Un entretien où il se montre très volubile. L’évolution du trail, l’innovation dans la chaussure, son statut d'outsider, ses objectifs, sa philosophie de la course à pied... il se livre tous azimuts.

« Ce n’est pas tant de l’humilité… »
« Je crois en moi, je sais parfaitement que la victoire à l'UTMB n'est pas le résultant d'un coup de chance » déclarait-il récemment. Paradoxal pour un coureur dont la mère nous confiait en août dernier à Chamonix : « Vincent est discret, il n’aime pas trop qu’on parle de lui » ?
« Non, je pense qu'il y a vraiment les deux dans ma personnalité. Il y a toujours cette façon de voir les choses... Ce n’est pas tant de l'humilité. Juste se dire, ok, on est là, maintenant, à ce moment donné, mais il peut se passer plein de choses derrière. Mes approches sont vraiment analytiques sur toutes les situations. Un peu trop, parfois. Et c'est clair que ça a tendance à jouer sur ma confiance en moi à certains moments. »
« Je suis encore un outsider face à ces deux mastodontes de la discipline »
« J'ai toujours encore un peu le syndrome de l’imposteur. Ça m'a accompagné dans pas mal de domaines, dans le travail comme dans le sport. Enfin, dans le sport, c'est plus nouveau, parce que même si je fais du sport depuis mon plus jeune âge, ça n'a jamais été synonyme de victoires. De succès oui, dans le sens où il y a eu des épanouissements personnels, des découvertes, des pratiques qui m'ont apporté de la satisfaction, du plaisir. Mais je n’avais jamais été sous le feu des projecteurs. J'avais un niveau, disons, régional, sans plus. Par contre, dans les études, j'ai toujours été plutôt bon élève. Plus tard dans le travail, j’ai dû me battre pour décrocher un job chez Hoka. Et j’étais vraiment content quand ça s'est fait, quand j'ai décroché ce stage. Les premières années, dans cette industrie qui était nouvelle pour moi, j'avais aussi un peu ce syndrome de l'imposteur. Mais c'est quelque chose sur lequel j'ai travaillé et je pense que maintenant, dans le sport, pour faire face à la compétition, j'arrive sur une ligne de départ en me disant : j'ai deux bras, deux jambes, une tête, deux pieds, et je vais donner le meilleur de moi-même, comme tout le monde. Ca paraît presque banal de dire ça, mais pour moi, ça ne l’était pas et ça m’a aidé à faire des progrès psychologiquement dans plein d'autres domaines.
Si j’ai encore ce sentiment d'imposture après le Chianti ? Oui, c’est encore là. Parce qu’il y a eu une énorme résonnance médiatique autour de cette course autour de trois athlètes. Et moi j'ai du mal à m’imaginer sur le même piédestal que Kilian Jornet, parce que j'ai un CV sportif qui est beaucoup plus court. Moi, j'arrive et je vais faire de mon mieux pour gagner, mais je suis encore un outsider face à ces deux mastodontes de la discipline [KilianJornet & Jim Walmsley, ndlr]. J’étais gêné et pas tout à fait d'accord avec le fait d'être mis sur le même pied d'égalité avec Jim et Kilian. Après, je comprends, on avait les trois derniers vainqueurs de l’UTMB ».
« Je suis toujours un débutant »
« J'aime bien me conforter dans l’idée d'être un débutant. De toujours apprendre. C'est la même chose que j'adopte dans le travail, tout le temps. Souvent, en réunion, quel que soit le sujet, je n'hésite pas à dire : non, mais là, je ne comprends pas, et à poser des questions, même si ça peut sembler des questions bêtes. Je veux m'assurer que je comprends vraiment bien. C'est un peu ce qui m'a guidé dans la progression professionnelle comme dans mon parcours : la curiosité, l'envie d'apprendre. Et c'est toujours ça que j'essaye d'alimenter pour avancer. Dans le sport, c'est la même chose. Bien sûr, j'ai eu plus de succès récemment sur les courses sur lesquelles je me suis engagé. Mais j’ai encore plein de choses à apprendre sur le pacing, la nutrition, l’entraînement, la préparation physique, la musculation, mais aussi d'autres méthodes d'entraînement. Je ne me dis pas, tiens, j'ai gagné l’UTMB, maintenant, ça y est, j'ai atteint le summum, non ! J’ai plein de choses à optimiser sur cette course-là, et sur d'autres. C'est ça qui m'intéresse, comprendre, continuer à explorer les limites des capacités de mon corps, et les stratégies à mettre en place. Sur la prochaine épreuve, par exemple, la Western States, je connais la région, j’y ai déjà assisté, mais c’est ma première participation. J’y serai un outsider, même si je connais bien le maître des lieux [Jim Walmsley, ndlr]. »

« Jim, mon pote »
« Jim, on s'est rencontrés pour la première fois en octobre ou novembre 2016. C'était mon premier voyage au siège de l'entreprise de Hoka, en Californie, six mois après mes débuts dans la société. Pour lui aussi, parce qu'il était sur le point de signer son premier contrat avec la marque. Tout le monde là-bas parlait de la nouvelle star montante. En fait, moi, je n’avais aucune idée de qui c’était. On s'est retrouvé à discuter, parce que moi non plus, je ne connaissais personne. Je pense qu'on a sympathisé parce que j'avais zéro a priori. Après, on a développé une amitié qui s’est consolidée au fil des années. Je l’ai assisté à Chamonix en 2017, 2018, 2019 et 2023. Ce qui est fascinant dans son projet UTMB, c'est que Jim a grandi à Phoenix, dans l'Arizona, en courant autour dans son quartier, sur des trottoirs. Et après, il est passé par l'athlé, la piste, le cross, mais c'est aux antipodes complets de la course en montagne. Il s’est retrouvé sous le feu des critiques très tôt. Mais il s'est entraîné, il a changé plein de choses dans son approche, jusqu'à maîtriser cette course en 2023. C’est un exemple pour moi, comme tant d'autres : Tim Tollefson, Julien Chorier, Thibault Garrivier, Ludo Pommeret, ou encore Toni Mc Cann pour ne citer qu'eux. Ces personnes m’ont fait comprendre beaucoup mieux ce sport grandissant qu’est le trail et l'ultra. »
« À la source, le cross, la simplicité »
« Le cross, c'est vraiment le premier souvenir que j'ai de la course à pied. Quand j'étais à l'école primaire, on faisait une boucle dans le village, c'était de la route, mais une course longue. C’était toujours en hiver, et il faisait froid. Les premières fois, on a l'expérience du goût du sang dans la gorge. C'est un peu une découverte de la relation à la douleur que procure l'endurance, mais aussi la sécrétion d'endorphine. Oui, le cross a toujours ça de fascinant. C’est une discipline qui n’est vraiment pas médiatisée par rapport à plein d'autres formats de course à pied. Avec plein d'amis, on rigole, mais c'est assez sérieux, on se dit que ce serait vraiment top que ça revienne au programme de JO. Pour moi, ça a une certaine beauté, parce que c'est simple. Je m’y suis remis cet hiver, je n’en avais pas eu l’occasion ces cinq dernières années. J’en avais vraiment envie, parce que maintenant que je suis passé sur des distances, des temps d'efforts, beaucoup plus longs, je voulais me challenger autrement. C’est différent du trail, mais ce n’est pas opposé du tout. C'est moins produits, peut-être. Il y a moins de médiatisation aussi. On ne connaît pas les stars du cross, alors qu’il y a des gens qui font des performances incroyables. C'est presque deux philosophies.
Maintenant que je suis exposé médiatiquement, ça me plaît que les gens s'intéressent à plusieurs disciplines et découvrent que je fais aussi un cross ou un trail dans ma région. Et qu'ils voient que j’y prends presque autant de plaisir qu'à faire de plus grandes courses où il y a beaucoup plus d'impact médiatique. C’est un point que j’ai pu négocier avec Hoka dans ma saison. Notre sport bénéficiera ainsi d'une répartition un peu plus simple. »

« L’innovation c’est aussi savoir faire plus simple »
« Dans la chaussure, on a besoin de créativité constante, de nouveauté et d'innovation. Mais l'innovation, ce n'est pas forcément la haute technologie. L'innovation, c'est aussi savoir faire plus simple, savoir faire mieux avec moins. C’est être curieux, mais aussi être opportuniste et intelligent dans la manière dont on construit les produits. Alors, brasser les types de pratiques, cross et trail, ça m’aide vraiment à aiguiser mon point de vue. [...] En fait, la simplicité, c'est un grand mot, mais... le projet, quand on parle de chaussure, c'est aller vers plus de modularité, plus de connaissances de produits d'un point de vue consommateur. Je pense que la très grande majorité des coureurs, marcheurs ou même utilisateurs de chaussures au quotidien ne savent pas comment c'est fabriqué. La curiosité, c’est ça qui m’a amenée dans cette industrie. Parce que j'utilisais des chaussures pour courir tous les jours et que je n’avais aucune idée de comment c'était fabriqué [...].
Je fais souvent le parallèle avec le vélo, par exemple. Quand on achète un vélo, on a des connaissances sur le niveau de spécification. On va en prendre soin, faire des révisions, avoir des pièces qui peuvent peut-être être remplacées. Pour moi, il y a vraiment quelque chose à explorer au niveau de la chaussure et de la chaussure performante en course à pied, notamment, pour essayer de ne plus voir ça comme un produit jetable. Aussi avons-nous des analyses de cycles de vie qui sont faites sur les produits. Car la durabilité, ça reste le paramètre qui a la plus grande influence pour baisser l'empreinte carbone d'un produit. Mais ce n'est pas facile. (…) J'ai été notamment en charge des tests chez Hoka, mais j'aime dire que je suis loin d'être le meilleur testeur, parce que j’arrive à me satisfaire de pas grand-chose. Chez moi, je veille à ne pas avoir trop de matériel. Je suis satisfait avec quelques paires et quelques t-shirts. Typiquement, c’est aussi la raison pour laquelle j'ai utilisé la même chaussure, la Texton X2.5 [mais deux versions différentes] sur le Chianti et sur l'UTMB et sur d'autres courses. Encore une fois, quand on a quelque chose qui marche, l'innovation ce n'est pas tout réinventer à chaque fois. Mais il y a des optimisations à faire. Dans mon job, je plaide, justement, pour pousser les curseurs à outrance, d'un point de vue durabilité, et pour aller beaucoup plus loin que la norme. Ça m'intéresse de casser ces codes. Ça fait partie des choses qui nous font progresser. »
« Le Tor, ce sera quand je serai grand »
« On peut monter en puissance, c’est même un peu la tendance actuelle. Mais je ne me vois pas aller sur du plus long pour l’instant. Le Tor par exemple, je trouve ça fascinant, ça a un côté vraiment aventure. Je ferai ça quand je serais grand. Le 100 miles c’est déjà bien. Cette distance, j’y suis venu parce que j’avais envie de faire l’UTMB. L’ultra, j’y ai pris goût par le vélo, pendant les années Covid où j’ai fait 26 heures en selle. Sur du court (800 m, en course à pied), j’avais le souvenir de ne pas être en contrôle. Au contraire, dans le long, et l’ultra, il y a tellement de facteurs qui entrent en jeu, que ça devient un peu plus comme de la gestion de projet. Et puis, il y a comme plusieurs courses dans une course. Avec des moments où ça va aller très, très mal. Et d'autres, où ça va aller très, très bien. C'est un peu comme un voyage. Un condensé de l'aventure. Ça passe vite, finalement. C'est ça qui est assez cool. Et puis il y a le côté stratégie et partage, génial aussi. Le fait d'avoir des proches de la course et de travailler sur un plan en avance, c'est sympa. C’est quelque chose qu’on partage depuis des années avec ma femme, Kamilah, qui travaille chez Salomon. »

« Je retournerai sur l’UTMB »
« Cette année, l'UTMB, ça va être très compliqué, parce que je vais faire la Western States. Je n’ai pas l'ambition d'enchaîner les deux. Mais je sais que je vais revenir à Chamonix. Ce qui m'intéresse, dans les courses sur lesquelles je veux m'aligner, c'est d'y voir de plus en plus de densité sur la ligne de départ. Je rêve de voir un UTMB où il y a encore un groupe de têtes dans la montée de la Flégère. On a vu ça un petit peu à la Western States l'an dernier avec un peloton plus serré que jamais chez les femmes et chez les hommes. Sur l’UTMB, ça progresse, ça augmente, mais il y a encore la place pour plein d'autres athlètes. C'est mon côté compétiteur, mais ce n’est pas que pour moi. Je pense que ça rend le sport plus attractif, plus intéressant. Et je suis persuadé que les chronos vont descendre, c'est sûr !
« La Western States me fait très peur »
« La Western States m'intrigue, elle me fait très peur. En bonne partie parce que c'est une région dans laquelle je n'ai pas vécu directement, c'est une autre partie de la Californie. Elle est tellement différente de plein d'autres, de par les conditions de chaleur, de sécheresse, que ça m'intéresse d'y aller. Les courses en Amérique du Nord sont très, très différentes des européennes. Elles sont beaucoup plus petites. Du coup, ça veut dire encore moins de possibilités de rendre les épreuves plus inclusives, d'ouvrir les portes à plus de monde. Hoka, en tant que sponsor de la course, a des projets en cours sur ce sujet. Donc, ça m'intéressait aussi d'avoir ma place autour de la table pour pouvoir prendre part à certaines discussions. Donc mon objectif, là, c’est la Western States. Maintenant, je n'ai pas l'intention ni l'ambition de cocher toutes les courses du monde ! »
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