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Disparu au Broad Peak, Sohail Sakhi se battait pour que les pakistanais ne soient plus cantonnés au rôle de porteurs, payés jusqu’à dix fois moins qu’un guide occidental

  • 18 août 2026
  • 4 minutes

La rédaction La rédaction L'équipe de rédaction est un noyau dur de journalistes passionnés, tous basés depuis un bon spot de grimpe, de trail, de ski ou de surf.

Parmi les dix alpinistes emportés par l’avalanche du Broad Peak le 30 juillet, Sohail Sakhi était l’une des figures montantes de l’alpinisme dans son pays. Mathématicien devenu guide, il avait gravi quatre des cinq 8 000 pakistanais sans oxygène et venait de créer sa propre agence. Il militait pour former les jeunes de la vallée de la Hunza, améliorer les conditions de travail des guides locaux et mettre fin aux profondes inégalités qui structurent les expéditions commerciales dans le Karakoram.

Le 13 août, deux semaines après l’avalanche qui a tué dix alpinistes sur le Broad Peak, trois volontaires originaires de la région de Shigar ont aperçu une chaussure dépassant de la neige, à environ 5 600 mètres d’altitude. Il leur a fallu trois heures pour dégager le corps, puis l’aide d’autres habitants pour le transporter jusqu’au camp de base. Il s’agissait de Sohail Sakhi.

Rapatrié par hélicoptère, l’alpiniste a été enterré dimanche dans sa ville natale d’Aliabad, dans la vallée de la Hunza. Les dépouilles de huit des dix victimes de l’avalanche ont désormais été récupérées. Celles de l’Américaine Mallory Geis et du Népalais Nawang Thindu Sherpa demeurent encore sur la montagne. Sohail Sakhi guidait Mallory Geis au sein de Moving Mountains, l’agence qu’il venait de créer. Le Broad Peak devait être son cinquième et dernier sommet de plus de 8 000 mètres au Pakistan. Il avait déjà gravi le K2, le Nanga Parbat, le Gasherbrum I et le Gasherbrum II sans oxygène supplémentaire. Quelques mois plus tôt, au printemps, il avait également dirigé l’équipe chargée d’équiper la voie normale du Kangchenjunga, au Népal.

« C’est l’alpiniste qu’il te faut à tes côtés »

Né en 1994 à Aliabad, dans la vallée de la Hunza, Sohail Sakhi était le fils de Sakhi Karim, lui-même guide dans la région. Après des études de mathématiques à Islamabad, il avait refusé un emploi à l’étranger pour revenir dans la vallée. Il racontait avoir trouvé un point commun entre les mathématiques et la montagne : dans les deux cas, tout lui semblait abstrait. Il commence par encadrer des treks, apprend la photographie et le pilotage de drones, puis se tourne progressivement vers l’alpinisme de haute altitude. En 2021, il gravit le Gasherbrum II, son premier 8 000, aux côtés notamment de Naila Kiani et Sirbaz Khan. L’année suivante, il atteint les sommets du K2 et du Gasherbrum I.

En 2022, Naila Kiani retrouve Sohail Sakhi au Gasherbrum I, un an après avoir gravi avec lui le Gasherbrum II, leur premier 8 000. Dans le couloir japonais, sous des rafales de 70 à 80 km/h, elle ralentit, épuisée. Sakhi aurait pu poursuivre vers le camp III et se protéger du vent, mais il reste derrière elle. À une quinzaine de reprises, elle le presse de continuer sans elle. Il refuse. « C’est l’alpiniste qu’il te faut à tes côtés, dira plus tard Samson Sharaf, proche et mentor de Sakhi. C’est un ange gardien. » Tous trois atteindront finalement le sommet, rapporte Climbing. Trois ans plus tard, au Nanga Parbat, Sakhi se porte volontaire, en pleine nuit, pour secourir un alpiniste bloqué dans le mur Kinshofer, entre les camps II et III. Au cours de la même expédition, il accueille également dans sa minuscule tente plusieurs compagnons épuisés, qui présentent des signes de mal aigu des montagnes. La même saison, sur le K2, il participe à la descente du corps de son ami Iftikhar Hussain et vient en aide à un guide blessé.

Jusqu’à dix fois moins payé qu’un guide occidental

Au fil des années, Sohail Sakhi portait un regard de plus en plus critique sur l’organisation des expéditions commerciales dans le Karakoram. Dans un long entretien accordé en août 2025 à ExplorersWeb, il dénonçait l’écart grandissant entre le développement des agences occidentales et népalaises au Pakistan et la situation des professionnels locaux. Selon ses estimations, un porteur d’altitude pakistanais perçoit entre 2 000 et 3 000 dollars pour une expédition. Faire venir un guide sherpa népalais représente entre 15 000 et 20 000 dollars, tandis qu’un guide occidental peut être payé entre 20 000 et 30 000 dollars. Des revenus insuffisants pour permettre aux professionnels pakistanais d’acheter leur propre équipement. Une combinaison intégrale et une paire de chaussures d’altitude coûtent à elles seules davantage que leur rémunération pour toute une saison.

Les porteurs pakistanais restent trop souvent cantonnés aux tâches logistiques et sont rarement reconnus comme des guides à part entière, malgré leur connaissance des montagnes. Dans leurs villages, les formations, les infrastructures et les financements manquent pour leur permettre d’évoluer. Les agences étrangères s’appuient donc sur une main-d’œuvre locale indispensable, sans que celle celle-ci profite réellement du développement des expéditions commerciales. Pour changer les choses, Sohail Sakhi avait créé Moving Mountains, une agence destinée à employer des professionnels de sa communauté, formés, correctement équipés et capables de travailler en anglais. En 2025, il avait également emmené six jeunes alpinistes de la vallée de la Hunza au Nanga Parbat pour leur faire découvrir le fonctionnement d’une grande expédition. Faute d’argent, une partie de l’équipe avait dû rentrer avant la fin. Sakhi avait poursuivi avec une petite tente, du matériel donné et de la nourriture obtenue auprès d’autres équipes, avant d’atteindre le sommet sans oxygène ni porteur d’altitude.

Faire payer ceux qui utilisent les cordes

Sohail Sakhi défendait également une meilleure organisation et une répartition plus équitable du travail et des coûts liés à l’installation des cordes fixes. Il reprochait notamment à certains alpinistes indépendants d’utiliser les cordes posées par les équipes commerciales sans participer à leur installation ni à leur financement. Il proposait la création d’un fonds auquel contribuerait chaque alpiniste venu gravir un 8 000 pakistanais. Cet argent aurait permis de rémunérer une équipe spécialement chargée d’équiper l’itinéraire. Il réclamait aussi la création d’une véritable unité de secours, financée par les agences comme par les indépendants, ainsi que des critères d’expérience pour accéder aux plus hauts sommets. Dans un pays où les infrastructures restent limitées et les évacuations extrêmement difficiles, le manque d’autonomie de certains alpinistes exposait, selon lui, tous ceux qui devaient ensuite leur venir en aide.

Dans la vallée de la Hunza, Sohail Sakhi enseignait également l’escalade aux jeunes, filles comme garçons, sur le premier véritable mur construit dans la région. Il avait aussi ouvert une petite auberge, pensée moins comme un simple hébergement touristique que comme un lieu de rencontre où les alpinistes locaux pourraient échanger et imaginer leurs propres projets. Il ne verra pas ces initiatives grandir. Sa dépouille a finalement été retrouvée et redescendue non par une grande agence internationale, mais par des volontaires du Gilgit-Baltistan, partis sur la montagne de leur propre initiative et avec des moyens limités. Leur intervention aura permis à sa famille de l’enterrer chez lui, à Aliabad.

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