La nouvelle a fait l’effet d’une onde de choc dans le monde du trail britannique. Ourea Events, organisateur de certaines des courses les plus emblématiques du Royaume-Uni, a annoncé mi-mars cesser immédiatement ses activités. Une décision survenue à quelques semaines de plusieurs épreuves majeures, laissant des centaines de coureurs sans course et sans remboursement. Alors que le trail running connaît une croissance spectaculaire à l’échelle mondiale, les raisons avancées par Ourea, à savoir le Covid, le Brexit et l’inflation suffisent-ils réellement à expliquer la chute d’un acteur aussi reconnu ?
Depuis plus de quinze ans, l’organisateur écossais s’était forgé une réputation en développant des courses d’ultra trails dites « d’expédition ». Ses événements proposaient des traversées en plusieurs jours, souvent en autonomie relative, au cœur des environnements les plus sauvages du Royaume-Uni. Parmi elles, la Northern Traverse, traversée de 300 kilomètres à travers le nord de l’Angleterre, qui devait avoir lieu du 28 mars au 1er avril, la Cape Wrath Ultra dans les Highlands écossais, la technique Glencoe Skyline en Écosse, qui avait attiré des athlètes comme Kilian Jornet ou Jasmin Paris, ou encore la mythique Dragon’s Back Race, la traversé intégrale du Pays de Galles.
Toutes ces épreuves, qui affichaient pourtant complètes, sont désormais annulées. De nombreux participants, se disent tristement impactés par les nouvelles, mais aussi arnaqués. Car les inscriptions, parfois réglées plus d’un an à l’avance et qui atteignaient jusqu’à 2 000 livres sterling [près de 2 300 euros], ne feront, à ce stade, l’objet d’aucun remboursement. Double impact donc pour les participants : financier, certes, mais aussi humain, après des mois d’entraînement dans des conditions hivernales particulièrement exigeantes caractéristiques du pluvieux royaume britannique.
« L’annonce a été un choc énorme pour toute l’industrie au Royaume-Uni. Personne ne s’y attendait », confie Phil Hayday-Brown, directeur de la Spine Race, une ultra-endurance de 268 miles (431 km) et plus de 10 000 mètres de dénivelé positif le long du Pennine Way. Si une édition estivale existe, la course est surtout connue pour sa version hivernale, réputée comme l’une des plus exigeantes au monde. Interrogé par Outside, il poursuit : « Rien ne laissait présager une telle situation. »
Covid, Brexit, inflation : une accumulation de chocs
Contacté pour plus de précisions par la BBC, Ourea Events n'a pas répondu, de notre côté, la demande est également restée sans suite. Pour expliquer cette décision qualifiée de « profondément douloureuse », le fondateur d’Ourea Events, Shane Ohly, évoque, dans un communiqué publié le 12 mars, une succession de facteurs externes qui auraient progressivement fragilisé l’entreprise.
La pandémie de Covid-19 a d’abord provoqué un arrêt quasi total des événements pendant plus de 18 mois, entraînant une retombée brutale des revenus. Comme de nombreux organisateurs, Ourea a dû s’endetter pour survivre à cette période. « Nous aussi, nous avons souffert du Covid », confirme Phil Hayday-Brown. « Nous avons notamment eu recours aux prêts garantis par l’État mis en place par le gouvernement britannique pour soutenir les entreprises. » Ces dispositifs, appelés « bounce back loans », ont permis à de nombreuses structures de passer le cap, mais ont laissé derrière eux des dettes à rembourser. Selon leur communiqué, Ourea Events aurait, depuis la fin de la pandémie, fonctionné à perte.
Le Brexit a ensuite modifié en profondeur la structure de la clientèle. Avant 2020, certains événements attiraient jusqu’à 50 % de coureurs internationaux, majoritairement européens. Depuis la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne, les contraintes administratives et de déplacements ont fortement réduit l’attractivité du pays. « Le Brexit a clairement eu un impact », analyse Phil Hayday-Brown. « Le Royaume-Uni est l’un des rares marchés où la participation en ultra-trail a reculé, alors qu’elle progresse ailleurs dans le monde. Ce n’est pas un désastre, nuance-t-il, mais la hausse n’est plus que de 4%. » Un constat partagé par l’UTMB, dont l’organisation a récemment acquis l’Ultra-Trail Snowdonia, qui observe que l’accès au marché britannique est devenu « plus coûteux et plus complexe » pour les coureurs étrangers.
Dans son communiqué, Ourea Events conclut que « la tendance actuelle des inscriptions pour 2026 indique clairement que la situation financière ne fera que se détériorer progressivement cette année » et que la poursuite des activités aurait « risqué d’aggraver la dette envers les participants, les fournisseurs et les créanciers », rendant la cessation d’activité inévitable.
Un format d’événement en étapes particulièrement couteux
Au-delà des facteurs conjoncturels, c’est le modèle même d’Ourea Events qui interroge. D’autant que d’autres organisateurs britanniques, confrontés aux mêmes chocs, n’ont pas connu le même sort.
Plusieurs acteurs du milieu pointent ainsi la spécificité des formats développés par Ourea. Phil Hayday-Brown, directeur de la Spine Race, comme le traileur britannique Stephen Cousins, créateur du podcast FilmMyRun, décrivent des événements reposant sur une organisation à la fois spectaculaire et particulièrement coûteuse. Ayant participé à la Cape Wrath Ultra en tant que coureur puis bénévole, ce dernier évoque « un véritable carnaval logistique », avec un village itinérant déplacé chaque jour, des tentes, des équipes nombreuses et une infrastructure impressionnante. « L’ampleur de l’organisation et les efforts colossaux déployés pour faire fonctionner ce village étaient frappants », explique le podcaster. « Des camions, des générateurs, une logistique énorme… pour finalement quelques centaines de coureurs. »
Ce modèle tranche fortement avec celui d’autres ultras britanniques, comme la Spine Race, disputée en continu et reposant sur une infrastructure beaucoup plus légère. « Ce sont deux approches totalement différentes », résume Phil Hayday-Brown. Finalement, bien que pensée pour offrir une expérience immersive et haut de gamme, qui faisait sans doute, la singularité et la qualité des événements Ourea, ce format en constituait aussi la principale fragilité.
Un nombre d'inscription limité et difficile à rentabiliser
Contrairement aux grandes courses alpines capables d’accueillir plusieurs milliers de participants, les événements Ourea reposaient sur des pelotons beaucoup plus réduits, contraints par les restrictions imposées par les autorités britanniques, mais aussi pour des raisons environnementales. La Cape Wrath Ultra, qui avait dépassé les 300 dossards en 2022, était retombée sous la barre des 200 ces dernières années, tandis que la Dragon’s Back Race tournait autour de 300 coureurs. La tendance semblait se retrouver sur plusieurs événements de leurs calendrier.
Pour compenser ces volumes limités, les frais d’inscription étaient élevés, souvent proches de 2 000£, nettement plus que la Spine Race, par exemple, qui, elle, tourne autour des 1195£. Ce modèle atteignait rapidement ses limites, d’autant qu’une partie des dossards était attribuée gratuitement à des bénévoles des éditions précédentes, réduisant encore le nombre de participants réellement payants. À cela s’ajoutaient les politiques de report d’inscription, fréquentes après le Covid, qui pouvaient fragiliser la trésorerie. « Les reports sont une fausse bonne idée », explique Phil Hayday-Brown, qui lui a choisi de ne pas inclure cette politique dans ses courses. « Cela déplace les coûts d’une année sur l’autre et peut rapidement mettre une organisation en difficulté. »
Finalement, il semblerait qu'en voulant coûte que coûte organiser des événements professionnels de haut niveau, tout en limitant le nombre de participants afin de respecter leurs principes environnementaux, le business model soit devenu insoutenable.
Un modèle de croissance assumé par certains... mais non pas par Ourea Events
À l'opposé, face à un marché où les capacités d’accueil sont restreintes, l’organisateur de la Spine Race a fait un choix stratégique clair dès la sortie du Covid : celui de la diversification. « Très vite après la pandémie, j’ai décidé de faire croître l’événement », explique-t-il. De nouveaux formats ont été lancés (Challenger North, Challenger South, Sprint) afin d’élargir l’offre et capter un public plus large. Beaucoup de gens n’avaient pas couru pendant longtemps, et il y a eu un afflux massif vers la course à pied après le Covid. Nous sommes tombés au bon moment », reconnaît-il. Une dynamique dont la Spine Race a su profiter. « J’ai atteint le maximum de courses que nous pouvons organiser au Royaume-Uni, en termes de calendrier et de capacité », poursuit Phil. Économiquement parlant, si on voulait continuer à grandir, il fallait désormais se tourner vers l’international ». Chose faite, avec le lancement en Suède de l’Arctic Spine Race.
«Je ne pense pas qu’Ourea Events aient élargi leur offre. Si l’on cherche un point de repère pour comprendre ce qui a mal tourné, c’est probablement là », analyse Phil Hayday-Brown. « Nous avons grandi, alors qu’eux sont restés au même niveau. »
Quelle scène de l’ultra-trail au Royaume-Uni ?
Au moment où Ourea disparaît, le trail britannique est pourtant loin d’être en déclin. De quoi relativiser l’inquiétude pour l’ensemble du secteur, et poser la question du contexte dans lequel évoluait réellement l’organisateur.
Le Royaume-Uni est historiquement façonnée par la tradition du fell running, une pratique spontanée à la croisée de la course à pied et de l’orientation. Cet héritage imprègne encore fortement la culture locale. Depuis cinq à six ans, la pratique trail s’est néanmoins profondément structurée, nous explique Florian Lamblin, directeur exécutif international de l’UTMB. « Alors qu’il se situait autour de la dixième place il y a cinq ans, le Royaume-Uni est désormais le cinquième marché mondial et représente environ 5 % du marché global du trail », explique-t-il. On y compte entre 250 000 et 300 000 pratiquants réguliers, dont environ un quart évolue sur des distances dites ultra (<80-100km), soit entre 60 000 et 75 000 coureurs. Le nombre de dossards a doublé depuis 2022, même si cette croissance se voit surtout dans les distances plus courtes, nuance-t-il.
Le poids de la concurrence… à relativiser.
Face à l’essor des circuits internationaux, comme l’UTMB World Series qui a considérablement élargi l’offre et renforcé l’attractivité de certaines courses, la question de la concurrence se pose. Les traileurs disposent aujourd’hui d’un panel bien plus large de courses dans lequel piocher, et « beaucoup cherchent aujourd’hui à participer à des “aventures épiques” plutôt qu’à des courses locales plus modestes », observe Phil Hayday-Brown.
Pour autant, cette évolution ne semble pas avoir fragilisé directement les événements majeurs du calendrier britannique. « Les grandes courses continuent de voir leur participation augmenter, c’est le cas de la Spine Race par exemple », souligne-t-il. À l’inverse, ce sont surtout les événements plus petits qui ont souffert ces dernières années, certains disparaissant faute de participants. Le constat rend la faillite d’Ourea d’autant plus surprenante, ses courses appartenant justement à la catégorie des événements reconnus et installés.
Du côté de l’UTMB, la lecture est similaire. « Nous n’observons pas de concurrence directe accrue entre les organisateurs », explique Florian Lamblin. « Les propositions sont très différentes, et il y en a pour tous les gouts : distance, dénivelé, technicité. » Même constat chez Phil Hayday-Brown : « Nous ne nous adressons pas au même public que l’UTMB. Nos courses répondent à une autre logique, et elles restent sur la ticklist de nombreux coureurs. »
Si le trail britannique continue de se développer, pour Phil Hayday-Brown, l’enjeu aujourd’hui est aussi de préserver un écosystème équilibré. « Ce que nous essayons de faire, surtout depuis la disparition d’Ourea, c’est de promouvoir les petites courses d'initiation, celles qui permettent de débuter en ultra-trail », explique-t-il. « On ne commence pas par la Spine Race, c’est une épreuve extrêmement difficile. Il faut des formats plus accessibles pour faire entrer les coureurs dans la discipline. »
« Les coureurs recherchent une course qui ait du caractère, une identité...On n’a pas l’attrait des Alpes ou des grandes destinations européennes, mais on possède une culture forte, nous pouvons donner du caractère aux événements, les rendre authentiques et permettre aux gens de se dépasser, surtout en hiver au Royaume-Uni. Je vois donc toujours cela comme un marché en croissance, même si il ralentit. »
Quel avenir pour les courses Ourea ?
Reste désormais la question du devenir des événements. Les administrateurs explorent actuellement différentes pistes de reprise, et plusieurs acteurs pourraient se positionner. Certains spéculent que Ourea Events fera une pause d'un an en 2026 et renaîtra en 2027 sous une nouvelle bannière, ce qu'on appelle un « phoenixing »dans le monde des entreprises.
« Je serais surpris que ces courses disparaissent définitivement », estime Phil Hayday-Brown. « Certaines, comme la Dragon’s Back Race, sont trop emblématiques. La Skyline en Écosse, c’est sûr que quelqu’un s’en chargera. J'imagine que l’UTMB serait intéressée par un tel projet. Et la Cape Wrath Ultra, c'est une sacrée épreuve, très difficile à organiser. J'adorerais en reprendre la main, mais je ne le ferai pas comme Ourea. Je changerais complètement le parcours et je l'organiserais en course non-stop, sous le même modèle que la Spine .» »
Du côté de l’UTMB, l’ambition reste mesurée. Après avoir intégré l'Ultra-Trail Snowdonia à son circuit en 2022, l’organisation prévoit de développer deux à trois nouvelles courses au Royaume-Uni dans les prochaines années, sans préciser si certaines des épreuves laissées vacantes par Ourea Events pourraient être concernées.
La suite est réservée aux abonnés
- Accédez à tous les contenus d’Outside en illimité. Sans engagement.
- Votre contribution est essentielle pour maintenir une information de qualité, indépendante et vérifiée.
- Vous pouvez aussi acheter cet article pour 1€
