Devant l’explosion du nombre de trailers et la multiplication des courses, la pression s’accroît sur les sentiers, souvent privés. Longtemps invisibles, les propriétaires ne voient pas toujours d'un très bon œil aujourd’hui l’arrivée d'une masse de coureurs, le temps d'une épreuve ou, plus problématique encore, des reconnaissances. En Chartreuse, deux événements ont ainsi été contraints l’année dernière de modifier leur parcours à la dernière minute. De l’UTMB au Marathon du Mont-Blanc en passant par la MaxiRace ou les Templiers, comment s’y prennent les organisateurs pour négocier chaque passage et éviter le clash et le barrage ?
Au printemps 2025, dans le massif de la Chartreuse, un sentier discret mais emblématique, le Vermorel, a beaucoup fait parler de lui et ravivé un débat qui dépasse largement l’Isère. Propriété privée, pourtant référencée et utilisée depuis des années, il est soudain fermé à tout événement par son propriétaire. Résultat immédiat : deux courses majeures, le Raidlight Trail Festival et le Trail du Grand Duc, sont contraintes de revoir leurs parcours en urgence.
L’interdiction tombe tardivement. Les organisateurs doivent supprimer ou détourner des portions entières, rebaliser en quelques jours, informer les coureurs à la dernière minute. « Je ne me voyais pas mettre 1 000 personnes sur des chemins engageants dans ces conditions », explique alors Jonathan Rouquairol, organisateur du Grand Duc.
Au cœur du conflit : une question de droit. En France, le principe de propriété privée prime. Même lorsqu’un sentier est inscrit au Plan départemental des itinéraires de promenade et de randonnée, son utilisation suppose théoriquement une convention ou, à défaut, l’absence d’opposition du propriétaire. Or ici, celui-ci explique n’avoir jamais donné son accord et évoque des passages répétés, des cultures piétinées, des déchets, mais aussi une montée en puissance des usages depuis le Covid. « La ‘minorité’, elle a augmenté depuis le Covid. Elle est en train de tout démolir », s'insurge le propriétaire. Un discours jusque-là marginal, qui trouve un écho grandissant.
Ce type de conflit reste encore rare, mais il sonne comme un signal d'alerte qu’on ne peut ignorer. Jusqu’où le modèle du trail, fondé sur l’ouverture des espaces, peut-il tenir face à un droit de propriété de plus en plus revendiqué ? Et ce, à l’heure où la pratique explose. Depuis la pandémie, l’engouement pour les sports outdoor connaît une accélération nette. En tête, la randonnée pédestre, mais aussi, bien sûr, la course à pied qui compte en France 12,4 millions de pratiquants, dont plus d’un million de trailers réguliers. Certaines estimations évoquent même 2,6 millions de pratiquants sur les sentiers. Dans le même temps, l’offre d’événements a explosé : plus de 4 000 trails sont désormais organisés chaque année dans l’Hexagone, avec une croissance encore récente d’environ +10 %. Le trail est même devenu, en volume d’épreuves, plus important que la course sur route. Résultat : une pression croissante sur des espaces naturels qui, pour une large part, ne sont pas publics. Car, on l’oublie trop souvent, en France, 70 à 80 % des forêts sont privées.
Derrière le cas isolé de la Chartreuse, une évolution de fond se dessine. Le modèle implicite du trail - circuler librement sur des sentiers réputés « ouverts » - se heurte désormais à une réalité juridique et sociale de plus en plus complexe à gérer : le droit de propriété, la responsabilité, et la perception d’une activité devenue massive, parfois considérée comme lucrative. Dans ce contexte, les organisateurs de trails réagissent pour déminer les conflits potentiels. Notamment les courses les plus attendues, de l’UTMB au Marathon du Mont-Blanc, en passant par la Maxi-Race ou les Templiers.
Marathon du Mont-Blanc : un équilibre fragile dans une vallée saturée
Dans la vallée de Chamonix, la question des sentiers privés n’est pas nouvelle. Le Marathon du Mont-Blanc, organisé depuis 1979 par le Club des Sports de Chamonix, rassemble environ 10 000 coureurs en juin chaque année et génère une fréquentation globale estimée à près de 40 000 personnes avec les accompagnants, dans une vallée qui accueille déjà jusqu’à 80 000 touristes au cœur de l’été.
Fred Comte, directeur de l’épreuve, décrit un territoire historiquement morcelé : « Toute la vallée, dès lors qu’on est au-dessus de la forêt, appartient à des sociétés alpestres, avec des droits de propriété et de pâture. Dans ce contexte, la règle est simple : rien n’est implicite, on demande l’autorisation à la collectivité, à la réserve naturelle, et aux propriétaires. Finalement, on demande l’autorisation à tout le monde et on adapte si besoin les parcours pour éviter toute gêne », explique-t-il.
Longtemps, ces autorisations relevaient de relations informelles. Ce n’est plus le cas. « Pour la plupart, c’est une affaire de courtoisie. Mais maintenant, avec la plupart, on signe des conventions. Car quelques propriétaires commencent à être un petit peu plus virulents. ». Le point de tension principal s’est déplacé vers la dimension économique : « Le trail est considéré par certains comme une activité lucrative, et ils n’ont pas forcément envie de laisser passer les coureurs.
« Nous, on ne fait pas du business à titre lucratif. On est plutôt là pour faire la promotion de notre territoire. Et pour partager notre vallée, tout en la préservant. Il y a de plus en plus d'organisateurs qui ne sont pas sous forme associative, mais sous forme commerciale. La finalité n'est pas la même. Ils organisent des courses pour gagner de l'argent. C'est une autre approche, une autre philosophie », précise Fred Comte, tout en reconnaissant que ses partenaires « peuvent se servir de photos prises sur des terrains privés pour faire de la promotion. Donc ça pose un débat, c’est vrai. Un débat récent, car on ne se posait pas la question il y a 3-4 ans. » (…) Reste qu’on a l'impression que le trail est un petit peu stigmatisé aujourd'hui. Or, s’il est considéré comme une activité lucrative et commerciale, il faudra taxer tous les gens qui font du commerce sur ces mêmes sentiers. C'est au pouvoir politique de prendre des décisions. Mais je ne vois pas comment, demain, on pourrait rendre la montagne payante.
Dans une vallée déjà saturée, la question dépasse largement le cadre de la course, ajoute-t-il. « Sur le lac Blanc, on annonce 1 500 personnes par jour en été. Nous, on fait passer 1 000 coureurs en deux heures. » Face à cette pression, le Marathon du Mont-Blanc, a réagi : « Ça fait plus de 10 ans qu’on a arrêté la progression quantitative et instauré un tirage au sort pour les dossards. », explique l’organisateur, conscient que l’impact réel inclut les accompagnants : « Un trailer en amène à peu près trois […]. Nous drainons donc 40 000 personnes dans la vallée. Il faut faire attention à ne pas tomber dans un trop-plein. Je pense qu’on commence à être à la limite. En fait, on connaît aujourd'hui les mêmes problématiques que des grands concerts ou d'autres manifestations sportives de masse qui sont dans un périmètre géographique limité par la place, tout simplement », conclut-il, en précisant que sa course a quand même un avantage sur d'autres. « On est très tôt en saison, certains parcours ne sont pas praticables la semaine d'avant, puisqu'il y a beaucoup de névés. Du coup, l’impact potentiel des courses de reconnaissance est moindre, c’est une chance ».
UTMB : gérer la complexité à grande échelle
Avec l’Hoka UTMB Mont-Blanc, on change de dimension. L’événement rassemble environ 10 000 coureurs sur la semaine, mais génère une fréquentation globale estimée entre 80 000 et 100 000 personnes dans la vallée de Chamonix. Il traverse 15 à 20 communes, mobilise des dizaines d’acteurs publics et privés.
David Poletti, Head of Operations & Territory Relations, résume la situation : « On a une multitude de cas différents qui nécessitent à chaque fois une approche différente. Car il n’existe pas un foncier, mais plusieurs, comprenant des sentiers publics, des sentiers conventionnés, des propriétés agricoles, des propriétés privées. À chaque cas correspond une procédure spécifique. On fait une demande en précisant les jours et les horaires de passage […] tout ce qui est en dehors ne rentre pas dans l’autorisation. »
Mais pour l’UTMB, le problème ne se limite pas à l’événement. Il s’inscrit dans une pression globale des usages. « Depuis le Covid, il y a une explosion des sports outdoor, pas uniquement du trail, mais de la randonnée, du VTT, du parapente dans les alpages etc. Toutes les activités outdoor sans exception ont augmenté, et donc accentué la pression sur les propriétés privées. Certains se sentent un peu étouffées, veulent retrouver un peu de quiétude et ont tendance à se replier sur leur propriété et à vouloir bloquer l'accès », admet-il.
Le conflit apparaît alors souvent en dehors du jour de course, notamment lors des reconnaissances. « Il est arrivé là que des gens ne respectent pas le parcage des bêtes. On a entendu la difficulté, et on a adapté le parcours pour passer sur un sentier public. »
En Alsace, où David Le Cudennec, chef de projet événementiel, est en charge notamment d'une étape du circuit UTMB, la délicate question des reconnaissances est gérée ainsi : « On ne diffuse la trace GPX qu’avant la semaine de l’événement, afin de réduire autant que possible les passages des trailers ».
L'approche de l'UTMB repose sur un travail de fond considérable. « Quasi 100 % de mon temps est consacré aux relations territoiriales. », explique David Poletti qui s’appuie sur des équipes dédiées aux agriculteurs, aux communes et aux dossiers administratifs. Malgré cette complexité, le constat reste positif, selon lui : « Dans 99,9 % des cas, ça se passe super bien. » Et lorsque des problèmes surviennent : « On va dialoguer, on indemnise et on se met d’accord pour que ça ne se reproduise pas. ».
De quoi envisager l’avenir avec sérénité ? « Alors, serein, ce serait naïf de notre part. Inquiet, ce serait alarmiste. Parce qu'aujourd'hui, il y a un cadre et il y a un climat général. Sur le climat général, on voit beaucoup, sur les réseaux, ceux qui manifestent leur inconfort. On ne voit pas beaucoup ceux qui sont très à l'aise avec la pratique en montagne. Donc, il y a un biais cognitif dont il faut se méfier. Maintenant, c'est vrai qu'il y a du conflit d'usage et il peut arriver, une année, à un instant T, que les choses ne se passent pas comme on l'avait prévu sur le plan. Dans ces moments-là, la seule chose à faire, c'est de retourner sur place après l'événement, de dialoguer, d'analyser, de comprendre ce qui n'a pas fonctionné et de s'adapter l'année suivante. (…)
Quant au côté commercial du Hoka UTMB Mont-Blanc, ce n'est pas quelque chose de nouveau. Il y a 10 ou 15 ans en arrière, en 2012 ou 2013, il y avait déjà des commentaires qui disaient qu'on était une machine commerciale. D'ailleurs, depuis 2003, depuis la création, l'organisation de l'événement a toujours été un binôme entre une entreprise privée et une association. C'est quelque chose de structuré, qui existe depuis l'origine. Ce serait mentir que de dire que ça ne crée pas du débat. Ça n'empêche pas qu'il y a des éléments positifs. Mais aujourd'hui, on n'a jamais eu cet argument-là sur la question des propriétés privées. Pour le moment, les problématiques sont plus sur le fait que soit c'est conventionné, et c'est juste des questions de bonne intelligence pour exister tous ensemble, soit ce n’est pas conventionné, et c'est vraiment de la propriété privée. Mais on ne m'a jamais dit : “si vous voulez passer par chez moi, c'est tant !”.
Par rapport à l'avenir, on est dans une année particulière, on vient d'avoir un ensemble de nouveaux élus. Tout le monde va vouloir faire ses preuves. On va devoir mettre en place des dialogues avec les nouvelles équipes. On a eu un moment de tension sur la question des conflits d'usage de manière générale. Ça force à être attentif. Dès lors qu'on ne fait pas la politique de l'autruche et qu'on adresse le sujet au niveau de l'événement, au niveau du groupe, et qu’on l'adresse également entre événements avec un collectif d'organisateurs, on n'est pas seul dans notre coin. On dialogue avec les autres organisateurs avec qui on s'entend pour trouver des méthodes, des règles d'usage, des ajustements, des messages aussi à transmettre. D'autant que le trailer est généralement un public responsable, et les organisateurs sont plutôt engagés, que ce soit pour des questions d'environnement, d'usage ou pour des questions de pratique. Il n'y a pas de raison que le trail ne trouve pas une issue par le haut, de façon à continuer à trouver sa place, mais sans complètement déstabiliser les équilibres qui existaient jusqu'alors. »
Maxi Race : réduire la voilure pour préserver l’équilibre
Autour du lac d’Annecy, l'Adidas TERREX Maxi Race rassemble environ 7 500 coureurs, contre 10 000 auparavant. Une réduction volontaire, assumée par son organisateur Patrick Baladie. Quand on trace un parcours de trail, « on est toujours chez quelqu’un », pose-t-il d’emblée. Une évidence pour cet événement qui traverse 23 communes, mobilise plusieurs communautés de communes, des propriétaires privés, l’ONF, et de nombreux gestionnaires d’espaces naturels.
« Quand je fais une reconnaissance, il y a ce que j'ai envie de faire. Et après, je n'oublie jamais que moi, je vais utiliser l'espace pendant 48 heures, 72 heures au maximum, et que, finalement, ceux qui ont une vision à long terme de tous ces espaces, ce sont bien les gestionnaires. Donc, j'essaie de prendre du recul. » Entretenir ces liens, aujourd’hui, c’est 40% de son temps, précise-t-il, car cela passe, encore et toujours, par le terrain, une rencontre de visu et sur des conventions renouvelées chaque année : « Parce que la personne peut se rétracter. »
L’organisation insiste sur le travail de pédagogie auprès des coureurs et des propriétaires, afin d'éviter les frictions. Certaines zones sont interdites aux spectateurs et les bases de vie sont éloignées des zones sensibles. De même, là, comme sur bien d'autres courses aujourd’hui, le recours aux transports collectifs est fortement encouragé. Mais l’organisation agit avant tout sur les flux. « On est passé de 10 000 dossards à 7 500. C’est peut-être moins facile économiquement, mais notre vision, c’est le long terme.
Festival des Templiers : sur le Larzac, la négociation permanente
Dans les Grands Causses, non loin de Milllau, le contexte est différent. La zone est moins touristique, plus rurale, mais pas moins sensible. Depuis plus de trente ans Hoka Les Templiers rassemblent environ 10 500 coureurs chaque octobre. Une jauge qui ne bouge pas depuis des années, volontairement, pour éviter la surfréquentation.
Gilles Bertrand, cofondateur de l’épreuve, décrit un équilibre fragile : « On est dans une zone peu impactée par le tourisme de masse, mais les crispations existent toujours. » Sur le Larzac, la question foncière est particulière, explique-t-il. Les terres appartiennent à l’État mais sont exploitées par un collectif de paysans, héritage des luttes historiques des années 1970. Un territoire où la question de l’usage de la terre est profondément politique. Et sensible.Le contexte évolue : on a affaire aujourd’hui a un renouvellement de génération, à des néo-paysans plus engagés, avec une sensibilité environnementale forte (…). On a une activité qui peut ne pas plaire à un agriculteur, ou à un riverain, ou à quelqu'un chez qui nous allons passer parce que le GR est juste au pied de chez lui. Donc, c'est tout un travail relationnel qu'il faut prendre bien en amont, c’est rendre son bâton de pèlerin et puis aller voir à la fois les propriétaires de terrains privés s'il y en a, mais également les propriétaires qui sont en bordure des sentiers qui sont balisés, c'est-à-dire les GR ou les PDIPR, les balisages jaunes par exemple.
En amont, il y a un travail de lecture du cadastre pour voir les parcelles impactées, si on traverse ou non des parcelles privées. À partir de là, il faut connaître les identités, les téléphones. Et puis, il faut rencontrer les gens. Selon les cas – et on essaye au maximum de le faire – on fait signer une convention de passage, en bonne et due forme. Mais parfois, c'est simplement un accord à l'amiable. Le propriétaire souhaitant que ça se passe comme ça, en bonne harmonie entre lui et nous. Il nous accorde un droit de passage valable pour la journée. Et nous, on lui garantit que la propreté sera respectée sur le site, qu'éventuellement les clôtures seront ouvertes et refermées. Enfin, s'il y a un accident ou un incident quelconque, c'est toujours l'organisation qui est responsable, jamais le propriétaire.
(…) Depuis 2025, on n'a pas eu de problème particulier. Mais il faut savoir qu'à tout moment, l'accord d'un jour peut être dénoncé le lendemain. Parce qu'une propriété change de main, et parce que, globalement, en France, en milieu rural, la contestation est grandissante face aux sports de pleine nature, et notamment le trail qui est mis sur la sellette maintenant, parce que c'est devenu un sport de masse impactant beaucoup certaines zones géographiques. Ici, on a des gens qui sont très militants, notamment, sur le Larzac. Lorsque Charlie Hebdo a fait un article sur l'UTMB en 2025, il a été très lu et a soulevé des questions. Certains pouvaient être amenés à dire : « Ils utilisent la nature gratuitement. Voilà, ça nous ennuie. Et on dit non ! « . C’est pour ça qu'il faut entretenir un dialogue constant, permanent.
Par rapport aux paysans qui sont installés sur le Larzac, on est donc allés beaucoup plus loin, on a mené des tables rondes il y a trois ans, pour expliquer ce que nous faisions et lever les stéréotypes. Nos parcours sont aussi validés par les parcs, on sanctuarise les zones agricoles et on limite au maximum l’usage des transports individuels. Toutes ces actions nous coûtent 25 000 euros par an. C’est surtout beaucoup de temps sur le terrain, mais ça a porté ses fruits.
Reste que si une personne nous dit non, il faut passer ailleurs. Quand on va au frontal, on n’est jamais gagnant. Donc la problématique existe, même si notre parcours ne compte que 5% de sentiers privés, soit dix à quinze droits de passages à négocier. C’est peu, mais en même temps, vous avez des gens en face qui sont assez costauds. Des gens qui ont une conscience. Moi, je me sens proche de leurs motivations. Donc, je dirais que le dialogue est plutôt facile ».
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