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Sauver le ski à tout prix ? Dans les Pyrénées, le projet de retenue d’eau du Roc d’Aude rallume la polémique

  • 2 juillet 2026
  • 4 minutes

La rédaction La rédaction L'équipe de rédaction est un noyau dur de journalistes passionnés, tous basés depuis un bon spot de grimpe, de trail, de ski ou de surf.

C’est un nouvel épisode d’un débat qui traverse désormais toutes les montagnes françaises. Alors que les Pyrénées, massif français le plus exposé au manque de neige, subissent des sécheresses à répétition, la future retenue d’eau du Roc d’Aude, destinée à alimenter les canons à neige de la station des Angles, cristallise une nouvelle fois les oppositions. Pour les élus, il s’agit d’un investissement indispensable à l’avenir du domaine skiable. Les associations environnementales y voient au contraire le symbole d’un modèle qui refuse de s’adapter au changement climatique

Présenté par la mairie des Angles comme un équipement « indispensable » à la pérennisation du ski, ce futur lac artificiel de 3,5 hectares et 7 mètres de profondeur, situé à près de 2 300 mètres d’altitude, doit pouvoir stocker jusqu’à 113 000 m³ d’eau, soit l’équivalent d’environ quarante-cinq piscines olympiques, afin d’alimenter les canons à neige du domaine skiable pyrénéen. 

Pour ses opposants, réunis notamment autour d’une vingtaine d’associations environnementales, il ne s’agit pourtant ni d’un lac, ni d’un bassin, mais d’une « méga-bassine déguisée », un « cratère » creusé en zone sensible, au cœur d’un site classé Natura 2000, qui viendrait artificialiser durablement un sommet encore préservé. 

Malgré cette implantation, le projet, officiellement baptisé « aménagement d’une retenue d’altitude du Roc d’Aude », a pourtant reçu le feu vert de l’État et de la préfecture, avec l’appui de l’ONF. Plus surprenant encore, aucune étude d’impact environnementale complète n’a été exigée, la réglementation permettant ici d’en dispenser la commune. Le projet doit être entièrement financé par la commune pour un montant estimé à 5,5 millions d’euros. 

Un projet présenté comme vertueux et multi-usage par la mairie

Pour la municipalité, menée par le maire Michel Poudade, également président des Neiges catalanes, regroupement de six stations de ski dont celle de son village, le projet « vertueux » s’inscrit dans une logique de « transition écologique » et « d’innovation pour maintenir une vie active sur son territoire ».

Pour convaincre, le bassin ne servirait pas uniquement à fabriquer de la neige mais pourrait également abreuver les troupeaux en estive et constituer une réserve d’eau en cas d’incendies. Un argument que réfute l’ancien maire, Christian Blanc, opposé au projet. « Vous parlez à un ancien pompier et en tant que maire, pendant 25 ans, j’ai suivi tous les grands incendies du pays. Aujourd’hui, tous les grands feux ont été combattus par les Canadair, qui sont autorisés à se poser à un kilomètre de la station versant sud, au lac de Matemale et au lac des Bouillouses. Et ensuite, il y a tout un chapelet de lacs autour du roc d’Aude, lac d’Aude de la Balmette des Boutassous qui peuvent permettre d’avoir un pompage ponctuel. Donc là aussi, là, l’argument pompier, il est risible. Ce sont tout simplement de faux arguments pour essayer de justifier l’injustifiable. » a-t-il exclamé à Ici.

La commune affirme s’appuyer sur des études, dont une indépendante menée par Climsnow, qui conclurait à la faisabilité du projet et à la garantie d’un enneigement « sur les trente prochaines années ». La viabilité économique du domaine skiable serait ainsi assurée jusqu’en 2050, assurent-t-ils.  Dans le dossier administratif, les services de l’État, notamment la DDTM et la DREAL Occitanie, ont rendu des avis favorables, estimant que le chantier, bien que situé dans un environnement sensible, pouvait être autorisé, sous réserve de mesures d’évitement et de réduction des impacts.

Éleveurs : « sans eau, pas d’estives »

Une partie du monde agricole local, dont le groupement pastoral Balcère-Lladure, qui rassemble une trentaine d’éleveurs, défend lui aussi le projet comme une nécessité vitale. Alors que plusieurs sources à plus de 2000 mètres d’altitude s’assèchent en période estivale et que certaines zones de pâturage deviennent de plus en plus difficiles d’accès, ils voient dans cette retenue une solution indispensable à la survie de leur métier et de l’élevage en altitude.

Sur les réseaux sociaux, les Jeunes agriculteurs des Pyrénées-Orientales choisissent « de faire entendre la voix du bon sens paysan. » « Pas d’eau, pas d’estives » scandent-ils. Pour eux, la retenue permettrait de sécuriser l’eau « ressource vitale pour que nos brebis et vaches puissent continuer à pâturer sereinement ».

Une vingtaine d’associations vent debout contre une artificialisation jugée irréversible

À l’opposé, une large coalition d’associations environnementales — Frene 66, Alternatiba, Bien Vivre en Pyrénées catalanes, la Ligue de Protection des Oiseaux ou encore Mountain Wilderness France, entre autres — dénonce un projet qu’elle juge « inutile et destructeur » pour les écosystèmes de montagne. Selon leurs analyses, la retenue viendrait s’implanter en dehors de l’enveloppe du domaine skiable existant, sur une croupe naturelle riche en biodiversité, incluant zones humides, pelouses alpines et habitats du grand tétras, espèces sur la liste rouge de l’UICN et en déclin dans les Pyrénées. « Tout un écosystème mis à mal pour faire perdurer une activité dont les années sont comptées du fait du dérèglement climatique », résument-elles.

Les associations rappellent également que la station dispose déjà de deux retenues, l’une d’un volume de 13 000 m3, l’autre de 45 000 m3 et d’un dispositif d’enneigement couvrant 57,4 hectares du domaine skiable, et contestent donc la nécessité d’un nouvel équipement de cette ampleur. Elles dénoncent surtout le recours à une procédure administrative jugée trop légère au regard de la sensibilité du site, pourtant inscrit dans le périmètre de la réserve Natura 2000 de Capcir-Carlit-Campcardos. Une manifestation a rassemblé environ 250 personnes le 28 juin 2026 aux abords de la station.

Malgré les contestations, les recours administratifs contre le permis d’aménager et un pourvoi déposé devant le Conseil d’État encore en attente, le chantier est déjà engagé en altitude. Les travaux de terrassement remodèlent le sommet du Roc d’Aude afin que la retenue soit opérationnelle dès l’hiver 2026-2027. 

Photo d'en-tête : Elena Lysenkova / Deposit Photos
Thèmes :
Eau
Enneigement
Environnement
Société
Station de ski

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