Partis à quatre, ils n’arriveront que trois. Marcher pendant 87 jours sur 1500 km de sentier, avaler 70 000 mètres de dénivelé malgré la maladie, la fatigue et parfois même la lassitude ne s’improvise pas. Jérémy Bigé, 5e lauréat de notre concours « Retour d’aventure », en a fait l’expérience. Voici son récit.
« Nous ne sommes que de passage. C’est avec ces mots en tête que je fais mes premiers pas sur le Great Himalaya Trail (GHT) du côté de Taplejung, petite bourgade de l’Est népalais. Devant moi, l’immensité de l’Himalaya. À mes côtés, François, Aubin et Thibaud, amis rencontrés pendant mes études à Grenoble, m’accompagnent sur ce périple de plus de 1500 km à travers 10 régions du Népal, certaines, comme le Dhorpatan, parmi les plus méconnues.

Grenoblois amateur de raids multisports et de courses d’orientation, j’ai l’habitude d’évoluer en milieu non balisé, et des années de compétition de ski ont fait de la montagne ma deuxième maison. Mais mon expérience du trek se limite alors à des sorties d’un à deux jours. Rien à voir avec la traversée intégrale de l’Himalaya népalais dont une trace existe : le Great Himalaya Trail. Peu de gens l’ont parcouru dans son intégralité, de quoi renforcer notre intérêt pour ce trail qui n’en n’est pas un à proprement parler, mais plutôt une concaténation de différents sentiers utilisés majoritairement par les locaux.

La plus grande aventure de notre vie
Mis bout à bout, la trace relie l’Est à l’Ouest du pays en empruntant tantôt des treks connus comme ceux du Khumbu ou des Annapurnas, tantôt des sentiers reliant les villages de régions beaucoup plus à l'écart du tourisme moderne. On peut donc l’aborder via la haute route, exigeant une approche plutôt alpiniste. Ou par la basse route ou route culturelle, située en moyenne à 2600 d’altitude, celle que nous avons adoptée. Nettement moins technique, elle permet également de traverser des villages où se ravitailler - un point négligeable pour nous qui souhaitons voyager avec trois à quatre jours de vivres maximum - et surtout de faire des rencontres. Une philosophie bien dans l’esprit de Robin Boustead - Britannique spécialiste de l’Himalaya, à l’origine de cette trace - que nous avons eu la chance de rencontrer à Katmandou.

“Mon objectif n’a jamais été de faire du GHT un simple sentier de trekking, nous explique-t-il. « Je voulais que les gens voient cela comme une mission. Ce n’est pas le chemin que vous empruntez qui importe, mais véritablement la façon dont vous l'empruntez. Apprendre des cultures différentes, passer du temps avec les locaux, voir la vie d’un point de vue différent. Se voir soi-même d’un point de vue différent.”

Ces paroles en tête, nous nous élançons en septembre 2018 depuis Taplejung dans l’Est népalais. 1500 km et 70 000 mètres de dénivelé nous séparent de notre objectif : le Far West : la plus grande aventure de notre vie.
Entre joie intense et doutes
Pendant 87 jours, nous marchons, toujours plus vers l’Ouest, motivés par la curiosité de l’autre et avec la volonté de nous laisser porter par l’inconnu. La marche a cet avantage qu’elle permet de s'immiscer dans les entrailles de l’Himalaya et d’accéder à des villages complètement isolés. Impossible autrement d'atteindre des lieux dont le mode de vie est encore majoritairement préservé. C'est le cas notamment du Dolpo, l’un des derniers endroits au monde où la culture tibétaine peut se développer librement. Là, nous rencontrons des gens vivant en autarcie qui n’hésitent pas à nous ouvrir les portes de leur maison à la nuit tombée.

Une vraie leçon de vie, émaillée de moments de joie intense. Comme à Okhreni dans la région de l’Helambu par exemple. Après une journée éprouvante de marche, alors que nous n’attendions plus rien si ce n’est que le soleil se couche pour pouvoir nous arrêter, nous arrivons au milieu d’une fête bouddhiste. Sans que nous n’ayons rien demandé, les villageois nous font asseoir, nous servent du thé et nous donnent à manger afin que nous assistions aux cérémonies célébrant le retour du Bouddha sur Terre.

Mais aussi des moments de doute et de remise en question. La maladie ralentit notre groupe. Les uns après les autres, nous tombons malades. Nous sommes mal adaptés à la nourriture locale, épuisés par des nuits passées à même le sol et globalement affectés par un manque d’hygiène difficile à résoudre. Faute d’eau suffisante, il nous est arrivé de rester 22 jours sans pouvoir nous laver. C’est sans doute l’une des plus grandes difficultés que nous aurons rencontrées lors de ce long périple.

Mais, contre toute attente, c’est le départ d'un des mes trois camarades, Thibaud, après plus de 1000 km de parcourus, qui nous déstabilise le plus : les rencontres, les paysages, justifient-ils l’épreuve physique et mentale d’une marche de près de 90 jours ?
Comment continuer à trois ?
Au bout d’un mois de marche, au soir d’une grosse étape qui nous avait laissés tous les quatre épuisés, Thibault s’est projeté sur les semaines à venir, réalisant que les journées à venir pourraient bien ressembler à celle que nous venions de vivre et s’enchaîner, jour après jour. Ce qui est très difficile à appréhender mentalement. Dans ce genre de situation, il ne faut voir que le lendemain et pas plus loin, sinon l’objectif paraît impossible à atteindre. D’autant que nous étions embarqués dans une marche très longue où les rencontres et les paysages ne compensaient pas forcément toujours l’effort physique et mental exigé chaque jour. A l’issue d’un mois de discussions difficiles, Thibault prit donc la décision d’interrompre sa marche et de rejoindre l’école Victor Hugo Manjushree Vidyapith, située à Budhanilkantha au nord de Katmandou, où, une fois le trek terminé, nous comptions participer à un projet humanitaire de trois mois.

Une décision difficile pour lui, mais aussi impactante pour notre groupe soudain réduit. Pas facile de repartir à trois. Mais juste avant l’hiver, après trois mois sur les sentiers, 1500 km et 70 000 mètres de dénivelé, nous avons atteint, François, Aubin et moi, le Far-West népalais, terme de notre aventure, laissant dernière nous les hautes vallées de l’Himalaya, et ces hommes et ces femmes qui nous ont accueillis chaque soir.

Depuis, deux ans ont passé, et l’on m’a souvent demandé ce que j’avais retiré de cette marche. Au Népal, le temps s’écoulait différemment. J’essaie aujourd’hui de prendre le temps de faire les choses, d’accepter les difficultés telles qu'elles sont et de trouver des solutions.
J’ai fait beaucoup de compétition dans le passé, j’étais alors très attaché au chrono et à la performance, forcément. Et à la base, le Great Himalaya Trail était un challenge sportif pour moi. Sont arrivés là-dessus nos problèmes de santé qui nous ont fait perdre du temps, chose que je n’acceptais pas du tout au départ. Puis j’ai fini par l’accepter. Aujourd’hui, je me sens plus posé pour analyser des situations qui autrefois m’auraient complètement déstabilisé, plus apte à appréhender les faits tels qu’ils sont, sans résignation, mais surtout sans colère ou agacement inutiles.
En quittant l’Himalaya, j’ai donc laissé derrière moi ma peur de l’inconnu et mes acquis en ayant la profonde volonté de me remettre en cause en permanence, de porter un regard plus lent et plus attentif sur le monde qui m’entoure. Nous ne sommes que de passage. »

En savoir plus sur le Great Himalaya Trail
Voir le site de l’expert britannique, Robin Boustead.
Et se référer au topo de Linda Bezemer, publié en 2014, en anglais. Très précis, il s’est avéré utile à Jérémy Bigé, notamment pour localiser les villages dont les noms ne sont pas toujours sur les cartes.
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