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L'inde, seule à moto, Isaure de Belleville
  • Voyage

« No Boyfriend Project » : six mois seule à moto à travers l’Inde 

  • 5 septembre 2025
  • 7 minutes

Isaure de Belleville Isaure de Belleville

L’Inde et la moto ont toujours été liés pour Isaure de Belleville, consultante freelance vivant aujourd’hui en Grèce après 6 ans passés à bourlinguer dans le monde au grès de ses missions dans le secteur de l’aide au développement. Quand elle arrive à New Delhi en 2019, elle n’a qu’une chose en tête  « acheter une moto ». Mais pas n’importe laquelle, une Royal Enfield, la moto iconique du pays. Elle n’a alors ni permis ni expérience de la route. Pas de quoi la décourager. L’histoire lui donnera raison. En 2023, à 29 ans, elle se lance dans un voyage de six mois qui la conduira du point le plus au nord possible, le Cachemire, jusqu’à l’extrême sud du pays, avant de remonter par la côte est vers Calcutta. « Ça donnerait quoi de voyager seule à moto dans ce pays ? », se demandait-elle au départ de ce périple qu’elle baptisera le « No Boyfriend Project ». À l'issue de ce voyage de 15 300 km, elle n’a pas été déçue, raconte-t-elle dans ce récit, lauréat de notre concours « Retour d'aventure ». Même tout ne s'est pas passé exactement comme prévu.

« Jolie moto ! C’est ton copain qui la conduit ? ». Après un rapide coup d’œil, il semble que l’imposant Canadien qui m’interpelle soit tout à fait sérieux. Trop interloquée pour faire de l’esprit, je lui réponds que je n’ai pas besoin de petit ami pour conduire ma moto. Une lueur de doute éclaire un instant son regard, mais il se reprend vite et me conseille de faire attention sur la route. 

L'inde, seule à moto, Isaure de Belleville
(Isaure de Belleville)

Car c’est une longue route qui m’attend, longue comme un sous-continent et qui m’emmènera tout autour de l’Inde pendant plusieurs mois. 15 300 km le long de ses contours, du nord au sud, de l’ouest vers l’est, seule avec ma moto. Cela fait 3 ans que je vis dans ce pays et j’ai usé mes yeux sur ses cartes, à essayer de percer le mystère de ses noms, à imaginer quels paysages peuvent bien se révéler sous ces étendues tachetées de jaune brûlé, de brun fatigué, ou de ce vert profond déchiré par des longues rivières serpentant jusqu’à leur épuisement. Ce voyage, c’est pour aller voir, enfin, ce qui se trame dans ces zones inconnues, loin des circuits touristiques et des évidences que l’on peut coller à l’Inde. 

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Pour l’instant, je suis perchée dans le Ladakh, que recouvre une partie de l’Himalaya indien. Le Canadien s’est éloigné et me laisse avec ma trouille. C’est le début de mon périple, je conduis une moto depuis que j’habite à New Delhi, mais jamais je n’ai voyagé plus de quelques jours dessus. Encore moins seule et sur les pistes difficiles que me réservent ces premières semaines dans le Ladakh. Alors à l’aube de ce grand voyage solitaire, je suis assaillie de projections au mieux pessimistes, au pire, catastrophistes. 

Faire tomber la moto dans un cours d’eau sans pouvoir la redresser. Crever un pneu et me retrouver seule sur une piste peu empruntée, obligée de rebrousser chemin dans le froid de la nuit himalayenne. Et puis, toujours dans un coin de ma tête de femme seule, être vulnérable, agressée, violée. Une peur tapie en moi, qui, je le sais, va régir mes interactions et mes décisions. Je n’ai pas choisi le pays où il sera le plus aisé de la laisser de côté : outre la réalité de la condition des femmes dans le pays, c’est un sujet abreuvé d’anecdotes angoissantes, de certitudes parfois infondées et de questions inquiètes, qui peuvent faire oublier que ce que j’ai vécu jusqu’à présent dans le pays n’a rien à voir avec ces projections. Pour refuser l’emprise paralysante de ces peurs, le mieux est encore de m’élancer sur ces pistes de sable et de caillasse et de voir par moi-même ! 

L'inde, seule à moto, Isaure de Belleville
(Isaure de Belleville)

Suis-je en train de "voyager de travers" ?

Cela fait deux mois que je suis partie. Deux mois de voyage, un peu plus de 5 000 kilomètres parcourus, et le nord du pays derrière moi. Deux mois, et rien ne s’est passé comme prévu. Bien sûr, c’est le cas de la majorité des aventures. Ce que je veux dire, c’est que tout se passe bien. Comme les peurs du Ladakh d’il y a quelques mois me paraissent loin ! J’ai roulé depuis le Cachemire, traversé les plaines somnolentes du Punjab et les chaudes dunes du Rajasthan avant de m’enfoncer dans les immenses provinces centrales de l’Inde. Des journées entières à rêvasser, à réfléchir sur la moto, mon esprit mis en branle par le défilement des paysages et l’observation des villages traversés, et de leurs visages. Une routine s’est même peu à peu installée. Chaque matin ranger mes affaires, y harnacher les sacs, avec ces mêmes gestes affûtés par l’habitude. Aux premiers ronronnements du moteur, mes jambes plaquées contre les flancs rassurants de la moto, mon esprit retourne vagabonder, laissant à mon corps et mes sens la lourde tâche d’éviter d’obstacles et dangers. 

L'inde, seule à moto, Isaure de Belleville
(Isaure de Belleville)

Pourtant, rien de cela ne correspond à ce que j’attendais. Où sont les retournements de situations, les misères, les galères qui devaient jalonner mon aventure ? L’imaginaire que je m’étais créé autour de ce périple est en train de tomber en poussière autour de moi. Je mesure l’ampleur de mes attentes, de mes exigences, la tête pleine des récits extraordinaires d’Ella Maillart et de Nicolas Bouvier. Et aussi, je dois l’avouer, de stories toujours plus alléchantes, sans cesse renouvelées, d’explorateurs contemporains. Mais je ne me suis pas élancée seule sur les routes indiennes pour rêvasser ! Comment pourrais-je donc prétendre à l’exceptionnalité de ce voyage, sans cet enchaînement continuel de péripéties digne des plus grandes aventures ? Quant aux mots de la motarde Anne-France Dhauteville, ils flottent en moi : les rencontres ont remplacé les anecdotes. Oh bien sûr, des rencontres, j’en fais. Des sourires, des encouragements qui m’enchantent. Des attentions – un chai offert, un fruit laissé sur ma selle, qui me gonflent le cœur de reconnaissance. Des paroles échangées, souvent les mêmes, limités par le hindi que je baragouine. Mais enfin, si ces gestes me touchent profondément, aucune de ces rencontres ne fondera le mythe de cette aventure que je pensais vivre.  

Une question, dont l’absurdité ne cesse de me tarauder : si tout me semble trop facile, que l’aventure est intérieure plus qu’autre chose, suis-je en train de voyager de travers ? Que faire alors ? A chaque village passé sans encombre je me demande si je n’aurais pas dû rester une heure, une semaine, un mois de plus, pour mieux observer, échanger, créer ce lien humain. Peut-être est-ce ma timidité qui est fautive, elle, qui, lorsque des dizaines de têtes se dévissent pour mieux observer cette étrange motarde à la mèche blonde, voudrait me faire enfourcher au plus vite ma moto et m’éloigner de ces regards inquisiteurs. Ou alors est-ce cette méfiance dont je m’arme, protection bien fragile contre les mauvaises intentions, qui dresse, forcément, une barrière entre les hommes et moi ? A tous ces questionnements s’impose une réponse évidente, qui ne me convainc pas : je ne peux tout de même pas provoquer mésaventures et rencontres.

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Simplement vivre le voyage

Cinquième mois, je roule vers Calcutta. Épuisante journée, qui m’a emmenée sur des pistes caillouteuses de terre orangée, entre les champs de piments rouges et les villages asséchés de l’Andra Pradesh. Je m’élance toujours avec une excitation mêlée d’une pointe d’inquiétude sur ces routes irrégulières et peu empruntées. Je sais comment elles commencent, mais pas comme elles se termineront. Ou si je les terminerai. Frisson d’incertitude qui vient titiller le rythme parfois routinier de mes cheminements quotidiens. 

Ils consistent en des journées, plutôt nombreuses en fait, d’un calme que dans mes mauvais jours je pourrais qualifier de plat. Se lever, conduire, manger, dormir. Les paysages défilent sans que rien n’accroche mon regard. Des centaines de kilomètres à parcourir des routes traversant des champs et des villages identiques. Le soir, un hôtel juste passable, quelques heures de promenades, de lecture ou d’écriture. 

Pour autant, je ne m’ennuie pas. Car après plusieurs mois sur la route, je commence à le comprendre, mieux, à l’apprécier : il n’y a rien à faire dans ce voyage, simplement à le vivre. Quand les journées monotones se succèdent et là réside la vraie difficulté, celle de se réjouir de l’existence même du voyage, de s’éblouir des petites choses qui en font le sel. Ce seront elles qui feront l’âme du voyage, pas les imprévisibles cahotages qui viennent en troubler le déroulement l’espace d’un instant, mais ne parviennent à le teinter durablement. Et puis, mieux vaut d’ailleurs parler de voyage que d’aventure, qui induit une exigence d’intensité contraignante, performative. Le voyage, lui, s’y soustrait. Il se suffit à lui-même, et ne nécessite pas de surpassement de ses limites.

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La magie de la route opère encore et encore

Pour raconter ce voyage, il ne me viendrait pas à l’idée de commencer par raconter ce que j’ai évité de justesse. Des collisions, des chutes dans des cours d’eau, l'insistance d'étranges inconnus, la perte de mes clés de moto, une crevaison au milieu de nulle part. Non, cela ne reflète pas vraiment ce que je suis en train de vivre. D’abord, il me faudra m’essayer à décrire, plus difficilement, comment ce voyage a été le foyer de réflexions intérieures foisonnantes, propice à la contemplation et aux rêveries étirées le long du bitume. 

Bien sûr je doute encore certains soirs, lorsque j’essaie de me saisir du relief de ce voyage, lorsque je me prends à le comparer à d’autres. Mais lorsque je me remets en chemin le lendemain, la magie de la route opère encore et encore. Je me laisse charmer d’un coup face à ces paysages, ici d’une profusion qui n’omet aucune nuance de vert, du plus profond au plus pâle, là ces champs jaunis par le soleil qui s’étirent à l’infini, bordés au loin par des touffes végétales. Je m’arrête prendre un chai et récolte une tripotée de sourires chaleureux. Une musique passe dans mon casque et s’accorde parfaitement avec la route. Les pensées qui me manquaient tant la veille affluent de nouveau avec la lucidité que seule la conduite ou la marche prodiguent ; et je retrouve avec soulagement l’évidence de ce voyage, jamais aussi juste que quand il est en train d'être vécu, et non plus pensé !

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Ce récit est lauréat de notre concours « Retour d’aventure » 

Parce que les meilleures histoires sont encore et toujours le témoignage d’aventures ou de mésaventures vécues, Outside organise « Retour d’aventure » , un appel à tous les talents qui désirent partager leurs expériences outdoor. Ce concours, sans limite de date et ouvert à tous, est destiné à faire émerger des témoignages inédits – textes, photos, dessins ou vidéos – d’explorateurs de tous âges et tous horizons. Les récits sélectionnés par la rédaction seront publiés sur notre site et leur auteur bénéficiera d’un abonnement à vie à Outside.fr.

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