Il y a quelques semaines, Outside a lancé son concours de récits d’aventure. Après la publication du premier récit sélectionné - l’histoire de Lucas Lepage qui nous a conduit dans le Grand Nord - voici l’incroyable aventure de Guillaume Chardeau, échoué par hasard sur l’île du plus célèbre naufragé de la littérature.
Jeune journaliste free-lance, Guillaume partage son temps libre entre des escapades en forêt, en montagne ou en kitesurf. Il travaille actuellement à la construction d'une cabane dans les bois et à l'écriture de son premier roman.
Tout le monde connaît l’histoire fictive de Robinson Crusoé, ce marin naufragé originaire de York qui a vécu seul pendant 28 ans sur une île au large du fleuve Orénoque (Venezuela). Ce que l’on sait moins, c’est que l’écrivain et aventurier anglais Daniel Defoe s’est inspiré pour son célèbre roman de la destinée du matelot écossais Alexander Selkirk, abandonné par son équipage de 1704 à 1709 sur l’île de Juan Fernandez, entre le Chili et l’île de Pâques. A l’été 2018, lors de ma traversée en voilier du Pacifique au gré des alizés du Chili jusqu’aux îles Marquises, je me suis retrouvé à mon corps défendant à marcher dans les traces du vrai Robinson, Alexander Selkirk.
Début juin 2018, port de Valdivia (Chili). Un vent glacial souffle sur les plaines de la petite bourgade patagonienne. L’hiver austral entend prouver qu’il n’a pas rendu l’âme malgré le réchauffement climatique. Les haubans claquent, les voiles restent affalées, les amarres tiennent bon. Je lis un manuel sur les nuages, et ne cesse de passer une tête à travers le hublot pour différencier tant bien que mal un cumulus épuré, d’un stratus brumeux ou d’un cirrus filamenteux. Le capitaine scrute l’horizon d’un air mystérieux en tirant sur sa cigarette roulée, les équipiers vaquent à leurs occupations, nous attendons le bon créneau météo pour sortir des remparts du port de Valdivia, notre Désert des Tartares à nous.




Recherche mousse pour transpacifique en voilier
Avant même le départ de notre traversée transpacifique à la voile qui doit nous conduire du Chili jusqu’aux Marquises (Polynésie Française) - deux mois et demi avec escale à l’île de Pâques et à Pitcairn - j’apprends ici ma première leçon de moussaillon. Comme la montagne, la mer se respecte, c’est elle qui mène la danse, c’est aussi elle qui donne son accord pour toute traversée humaine sur son territoire, gare à celui qui ne parvient pas à réprimer ses pulsions prométhéennes et prétend dompter la nature sans prendre garde à ses avertissements. Le capitaine, Jérémy, respecte la mer, il fait partie de ses vieux loups, de la trempe de Bernard Moitessier ou d’Alain Gerbault, il a effectué plusieurs fois le tour du monde sur son voilier, un petit cotre en bois moulé, du Spitzberg jusqu’à l’Antarctique. Un authentique « vagabond des mers du Sud » qui a choisi de s’établir depuis trente ans loin de toute présence humaine, sur l’île des Falklands, au large de la Patagonie argentine.
Sur le site « La bourse aux équipiers », une sorte de « Blablacar » pour marins taiseux, je n’ai pas hésité une seule seconde à postuler à l’annonce. Mon expérience à la voile est modeste, et se résume à quelques sorties estivales entre copains sur les côtes bretonnes et normandes. Mais une offre de « transpacifique » en voilier avec un capitaine renommé, des escales sur des îles mythiques, c’est tentant. Surtout quand on a une vingtaine d’années, et une soif d’aventures irrépressible inspirée par Joseph Kessel, Jack London ou, plus près de nous, Sylvain Tesson et Patrice Franceschi. Quelques semaines plus tard, moyennant une bonne partie de mes économies, j’arrive à Valdivia, mon baluchon sur le dos, pour rejoindre l’équipage : Fabrice, frère du Capitaine Jérémy, aux airs de Yann-Arthus Bertrand, Maui, un pêcheur tahitien costaud et souriant de 35 ans, Laurence, paléontologue de 45 ans et Robert, marin confirmé d’une soixantaine d’années qui a déjà plusieurs mini-transats à son actif.
Malgré l’attente et la promiscuité, notre confinement à quai se fait dans de bonnes conditions. Les équipiers, présents depuis le départ des Falklands, font aux nouveaux arrivants un brief exhaustif sur les tâches quotidiennes et je découvre les petites habitudes de chacun. On insiste beaucoup sur la nécessité de bien préserver nos ressources en eau, que ce soit pour boire, faire la vaisselle ou sa toilette. Une douche tous les cinq jours, c’est le tarif, ça fait partie de l’aventure. L’ambiance est bonne, les repas arrosés, et les anecdotes partagées par le capitaine, inépuisables. Il nous explique ainsi l’histoire singulière du voilier Fifty à gréement goélette sur lequel je viens d’embarquer. Taillé pour les expéditions australes en Antarctique, le navire était auparavant en la possession d’un marin britannique recherché urbi et orbi par Interpol, après avoir assassiné sa femme et pris la fuite à travers l’Atlantique vers l'Argentine. La police finit par mettre la main sur le fugitif après une cavale ressemblant à s’y méprendre à celles de Josef Mengele ou d’Adolf Eichmann. Jérémy, qui avait sympathisé avec le fugitif, s'était proposé de racheter le voilier et avait pris lui-même le large vers les Falklands, fuyant non pas un crime passionnel, mais une civilisation dans laquelle il ne se reconnaissait pas. Ça fait maintenant 30 ans qu'il vit aux Falklands avec ses moutons.
Mal de mer et navigation au moteur
Le jour du départ arrive enfin. Premiers vols d’albatros géants qui semblent surfer sur les vagues avec une élégance infinie. Premiers déchets plastiques aussi, nous ne sommes pas si loin du fameux « continent de plastique » dont la soupe de microparticules fait près de six fois la superficie de la France, au cœur du Pacifique. Premiers quarts de nuit où il faut lutter contre la fatigue mais aussi le mal de mer. Les quarantièmes rugissants ne font pas de cadeau : mon camarade de cabine, Robert, pourtant rompu aux traversées en solitaire, vomit dès la première nuit. L’odeur est pestilentielle. Je m’accroche, je veux être à la hauteur, me dépasser. J’ai signé pour ça après tout, c’est maintenant qu’il faut être solide. Je prends quelques médicaments trouvés à Valdivia pour m’aider à tenir. J’apprends que le pêcheur tahitien, lui aussi, a également le mal de mer et ne pourra tenir son quart, je tente de respirer le plus profondément possible. Je veux me persuader que je suis moins sensible au mal de mer qu’au mal des montagnes, dont j’ai ressenti plusieurs fois les symptômes d’hypoxie sur les arêtes du Huayna Potosi en Bolivie, du Kilimandjaro ou du mont Tobkal dans l’Atlas marocain.
La météo est capricieuse. L’Océan dit « Pacifique », nom donné par Magellan pour le calme apparent de ses eaux en comparaison à celles mouvementées du Cap Horn, semble réticent à nous accepter et nous enveloppe de ses alizées au portant. Cela nous oblige à faire beaucoup de moteur, les voiles n’ont pas voix au chapitre. Je m’imaginais optimiser le réglage du spi, ou passer mon temps à border et choquer la grand-voile. Dans les faits, j’ai l’impression d’être dans la salle des machines d’un paquebot : le bruit du moteur est assourdissant, le pilote automatique s’exécute sans mot dire. On est plus près du style « croisiéristes pour retraités fortunés », mécanique, froid et implacable, que de celui des voileux rebelles, main sur la barre et cheveux au vent. J’ose demander au capitaine si l’on ne peut pas dévier de notre trajectoire afin d’aller chercher des vents plus favorables et ainsi arrêter le moteur et sortir les voiles. Réponse négative. Je comprends le message. C’est la dernière fois que je lui adresse ce genre de questions. Le soir-même, lors du repas, il me lance : « tu es bien trop à l’aise, toi ! ». Bien que né et élevé en Bretagne, je lui avais avoué, lors de notre rencontre, avoir un temps vécu à Paris, cela ne semble pas avoir vraiment joué en ma faveur. J’encaisse et ne réponds pas. Le frère du capitaine vient me voir lors de mon quart de nuit et s’excuse du comportement de son frère, regrettant son caractère taciturne, avec lequel les verres de vin successifs ne semblent pas faire bon ménage. Je reste concentré sur le radar, fixant la strie de lumière verte qui balaye l’écran noir essaimé de points rouges mobiles.




Des équipiers très courtisans
Pour ne rien arranger, le mal de mer de mon camarade de chambrée empire, je reste le moins possible sur ma couchette. Maintenant, c’est le bruit des ronflements de Robert qui m’empêchent de fermer l’œil. Après la nouveauté des premiers jours, la routine s’installe. Je constate peu à peu qu’une ossature hiérarchique très rigide charpente l’esprit de notre équipage, le capitaine qui se dit très antimilitariste se montre paradoxalement très autoritaire. Certains des équipiers peuvent se transformer en courtisans, faisant tout leur possible pour se faire bien voir, non sans critiquer l’un, qui n’a pas tenu le mal de mer ou l’autre, qui a utilisé un peu trop d’eau pour faire la vaisselle. Ces jérémiades aux dépens d’autrui se combinent au schadenfreude, cette « joie malsaine », provenant du fond de notre cerveau reptilien et qui s’active lorsqu’un camarade échoue ou est victime d’un mal qui nous épargne.
Je mets un point d’honneur à faire mon boulot de jeune « mouss’ », je vais même jusqu’à curer les toilettes du capitaine, à sa demande. Le plus important, même si le capitaine a pu me prendre en grippe, c’est d’observer, d’apprendre, et de garder le meilleur de cette expérience. Surtout, je m’efforce de tenir mes quarts même ceux, particulièrement pénibles, de 2h à 5h du matin, alors que d’autres équipiers souffrent eux du mal de mer et se portent pâles (Note pour moi-même : je suis en train de faire preuve moi-aussi de schadenfreude !).
Même si la navigation au moteur n’a pas le charme de celles toutes voiles dehors au soleil couchant, la goélette file à toute allure à travers les vagues qui font plusieurs mètres de hauteur. « Scélérates », elles semblent capables de briser la coque du bateau. La nuit, les étoiles au soleil couchant scintillent dans le ciel, je ne les reconnais pas plus que les nuages en journée, mais je suis époustouflé par cette beauté céleste qui rappelle, à l’instar de l’immensité de l’océan, le caractère infime et négligeable que représente l’humanité.
Le jour, quand je ne suis pas de corvée, je lis beaucoup : le « Supplément au voyage de Bougainville » de Diderot, « Bluff » de David Fauquemberg, « Sucre noir » de Miguel Bonnefoy, « Le marin » de Catherine Poulain ou bien, je feuillette le Lonely Planet sur le Chili qui traîne dans les parties communes. Un soir, autour du quinzième jour de traversée, le capitaine nous annonce que nous devrions atteindre le lendemain l’archipel de Juan Fernandez, à mi-chemin entre le Chili et la mythique île de Pâques et ses moaï (statues) énigmatiques. La perspective d’apercevoir un bout de terre et même la possibilité de faire quelques pas ne peuvent laisser indifférent. Il flotte une atmosphère joyeuse et légère autour de ce dîner, nous avons tous hâte de voir à quoi ressemble cette petite île inconnue au nom désuet de « Jean Fernand » en français. Je me souviens de la conversation qui tourne ce soir-là autour du livre « Sapiens » de l’historien israélien Yuval Noah Harari, livre de chevet actuel du capitaine, et qui synthétise avec brio l’histoire de notre espèce en insistant sur les capacités d’entraide et de coopération dont est capable l’homo sapiens, à la différence des autres espèces humaines. Même si la paléontologue de l’équipe estime que le bouquin prend des raccourcis simplificateurs, vulgarise trop et est émaillé d’erreurs factuelles, tout le monde s’accorde à en conseiller la lecture.
"Qu'est-ce qu'il bouffe celui-là !"
On prête à l’ancien premier ministre britannique Winston Churchill une parole qui est passée à la postérité: « entre la civilisation et la barbarie, il n’y a que cinq repas ». La bouffe, c’est donc l’élément trivial qui va mettre le feu aux poudres. Je ne me souviens plus exactement du plat, peut-être une sorte de chili con carne sanguinaire ou alors une sorte de tartiflette au reblochon qui réchauffe le cœur. Comme j’avais pu le remarquer les jours précédents, certains de mes équipiers s’adonnent à une sorte de rite, en resservant systématiquement le capitaine alors que les autres équipiers sont tenus de manger une seule et unique portion. La hiérarchie est respectée jusque dans les assiettes. Ainsi, quand on propose de façon rhétorique : « Qui veut du rab ? », il convient de refuser poliment pendant que le capitaine se permet de prendre les restes directement dans le plat avec les doigts. Pour une fois, allez savoir pourquoi, je me risque à la réponse « Je veux bien, j’ai encore faim », soulevant autour de la table des regards inquiets ou désapprobateurs. J’ai l’impression d’avoir franchi le Rubicon, d’avoir commis un acte révolutionnaire. Le capitaine me fusille du regard devant tant d’insolence. Il prend la louche et me sert une lourde portion qui manque de finir sur mes genoux en me lançant : « et en plus, qu’est-ce qu’il bouffe celui-là !». Le plus calmement possible, je réplique : « Je ne te permets pas de me parler comme ça ». Il bondit, me traite de « sale gosse, mal élevé ». C’en est trop : je lui réponds qu’il ne sait rien de moi, encore moins de mes parents et qu’il ferait mieux de parler des choses qu’il connaît. Sa réponse ne tarde pas : « Si tu n’es pas content, c’est pareil, je te débarque à la prochaine île demain ». Sans laisser de place au lourd silence, ma décision est prise : « D’accord, je débarque demain ».
Je passe le restant de la nuit avec le pêcheur tahitien qui m’apprend à pêcher des carangues. La joie de partager ce moment avec Maui est ternie, j’ai bien conscience que je n’aurai pas le loisir de les déguster le lendemain avec le reste de l’équipage. Le frère du capitaine, mon ange gardien, viendra me voir avec toute la bienveillance du monde afin de me faire changer de décision lors de mon quart, que je tiens à effectuer. Mais ma décision est prise, je ressens une forme de libération intérieure, comme si la véritable aventure allait commencer.
Dans la nuit, j’essaie de me renseigner comme je peux sur l’île Juan Fernandez qui dépend du Chili. Dépourvu de connexion, j’ouvre le Lonely Planet à l’ancienne et cherche la page de l’île dans l’index: « L’archipel Juan Fernandez porte également le nom d’île de Robinson Crusoé en l’honneur du matelot écossais Alexander Selkirk qui a inspiré le roman de Daniel Defoe (1719). Ainsi, Alexander Selkirk a passé cinq années, seul de 1704 à 1709 sur l’île, après avoir été débarqué dans le cadre d’une expédition corsaire par le capitaine de son navire, Thomas Stradling, sous le commandement général de William Dampier, ce dernier ayant finalement secouru Selkirk après 5 années de survie sur l’île ».
Improbable. Il a fallu que je me fasse débarquer dans le même coin perdu que l’homme qui a inspiré Robinson Crusoé. L’image d’un Tom Hanks ébouriffé me vient à l’esprit, puis celle d’un autre naufragé, volontaire ou pas, je ne sais plus, un certain Tom Neale, qui aurait vécu seul plusieurs décennies sur un atoll du Pacifique, à Souvarov, et qu’évoque Moitessier dans ses mémoires. Voilà peut-être où se trouve mon destin, finir seul sur une île. Soudain, le visage de Denis Brogniart m’apparaît comme dans un songe. Après tout, si six millions de Français regardent Koh-Lanta, c’est un sort assez enviable, naufragé sur une île... Mais je me ressaisis, les minutes sont comptées, je dois engranger le maximum d’informations pratiques sur l’île. Je prends en photo toutes les pages qui m’intéressent sur l’île. Je découvre que Juan Fernandez est désormais habitée et compte environ 400 âmes, des pêcheurs principalement.





"Que prendriez-vous sur une île déserte ?"
Terre en vue, nous arrivons au large de Juan Fernandez. Les crêtes brunes ciselées des flancs de montagnes se jettent brutalement dans l’azur de l’Océan. L’île est ceinturée par une brume tenace qui encercle les sommets, à sa base, l’écume, dressée comme un mur d’enceinte.
Pas d’alternative au débarquement sur le seul ponton. Pont-levis d’île forteresse. Juan Fernandez pourrait tenir un siège longtemps. Le capitaine revient vers moi et, sans doute convaincu par son frère, entreprend de s’excuser. Je le remercie sincèrement, mais mon choix est fait. « Ce que tu fais, je ne serais pas prêt à le faire moi-même », commente-t-il. Dans l’annexe qu’il dirige habilement jusqu’au ponton, je ressens dans sa poignée de main et son regard une forme de respect de sa part, à ce moment-là.
Pour ma part, je suis sans rancœur envers lui ou mes équipiers. Au contraire, je respecte l’homme, le marin. Jeremy reste malgré tout un modèle pour moi, par la radicalité et la constance de ses choix de vie.
Notre corps est bien fait, je ressens une puissante décharge d’adrénaline ou de dopamine lors de mon débarquement. Je plane complètement. Peut-être est-ce aussi le « mal de terre » qui n’aide pas non plus. Je tangue un peu, mon sac sur le dos. Quelques pêcheurs locaux regardent la scène, intrigués à la vue d’un jeune matelot qui se fait débarquer manu militari par son capitaine moustachu, sans vraiment comprendre ce qu’il se passe.
Quand on me posait la question-cliché « quel objet prendrais-tu sur une île ? », je répondais toujours « un manuel de survie » mais en l’occurrence, sur une île habitée, c’est de l’argent, du dinero, de la moula dont vous avez besoin. Or, je n’ai plus de cash, juste ma carte bancaire. Après avoir arpenté en tous sens les trois rues principales du village et enquêté dans un espagnol hésitant auprès de plusieurs locaux, je me rends à l’évidence : aucun distributeur acceptant la carte bancaire.
Pas grave, je vais essayer de m’arranger avec la compagnie de ferry local qui relie l’île vers «el conti » ("el continente" à savoir, Valparaiso, port le plus proche du Continent à 400 miles nautiques). Réponse : la compagnie ne dessert pas l’île pendant l’hiver austral. Il me faudra attendre novembre prochain (nous sommes mi-juin...). J’avoue prendre un petit coup sur la tête. Ma dernière chance, c’est la petite compagnie aérienne, là aussi, c’est un échec. Le prochain vol disponible dans un petit coucou de dix places est dans deux mois…
Il faut savoir écouter ses défaites, cette fois-ci, ce n’est pas une blague. Je n’ai pas d’argent, je suis coincé sur cette île -certes peuplée comparé à l’époque de Selkirk où elle était complètement déserte- et je vais devoir me faire à l’idée de rester plusieurs mois ici : un confinement insulaire contraint et forcé.



"Je viens de rencontrer mon Vendredi"
Le soleil ne va pas tarder à se coucher, j’erre dans la ville. Je rencontre une femme qui s’occupe de la CONAF, la gestion des parcs naturels de l’île. Je lui raconte mon histoire, elle n’en croit pas ses oreilles : « la historia se repite, por Dios » (« l’histoire se répète, mon Dieu ») scande-t-elle à trois reprises en se prenant la tête dans les mains. L’histoire se diffuse comme une traînée de poudres dans Juan Fernandez.
Mon réflexe est de partir marcher, je ne sais plus qui a dit « un intellectuel assis va moins loin qu’un con qui marche ». Alors dans le doute, je me mets à marcher d’un bon pas. Attiré par les pics rocheux qui encerclent le village, je veux prendre de la hauteur afin d’avoir une vue surplombante et réfléchir à la suite. Cette partie de l’île est complètement déserte, je ne croise que des ruines de hameaux et quelques troupeaux de bétail. Après une grosse heure de marche, je rencontre un homme seul qui marche en sens inverse sur un petit chemin escarpé. Nous sommes un mercredi, je ne le sais pas encore mais je viens de rencontrer « Vendredi ». Emiliano est du coin, il me raconte qu’il travaillait autrefois pour un hôtel du coin en tant que concierge. Les propriétaires chiliens ont fait faillite, ils ont fermé l’hôtel depuis trois ans et sont partis du jour au lendemain. Ils lui ont laissé l’hôtel en lui demandant de veiller à ce qu’il ne soit pas pillé. Je lui explique mon histoire, il n’a pas l’air de trouver cela si incroyable, cette île regorge d’histoires à dormir debout, m’explique-t-il. Avant que la nuit tombe, il doit faire une course au village et revenir, il se propose de m’héberger pour la nuit. L’hôtel n’a ni électricité, ni eau courante, mais ça fera l’affaire, d’autant qu’Emiliano affirme avoir des bouteilles de pisco, c’est le principal. Il me dit même que ma présence l’arrange, car il a besoin d’aide pour abattre des arbres qui menacent de tomber sur l’hôtel.
La scène est encore une fois improbable. Je me retrouve avec Emiliano dans un hôtel de luxe poussiéreux aux fenêtres brisées et au mobilier défoncé, sans électricité, dans un froid glacial que nous tentons de combattre par le feu entretenu dans la cheminée et les deux bouteilles de pisco que nous venons de descendre, accompagnées d’une modeste boîte de gâteaux apéritifs. Une atmosphère post-apocalyptique.
Le pisco aide les langues à se délier, on sympathise. Emiliano tente de me faire comprendre par des allusions de moins en moins alambiquées que je lui plais physiquement et qu’il entend bien allier l’utile à l’agréable de mon séjour à l’hôtel abandonné, une sorte de remake de Brokeback Mountain sur l’île de Jean Fernand. « Il ne manquait plus que ça ! ». Je crois effleurer ce que peut ressentir une femme prise au piège. Je suis prêt à vendre chèrement ma peau. Pourtant, après mon refus ferme de dormir dans une chambre commune, Emiliano n’insiste pas. Soulagement. Peut-être ai-je mal compris ses avances qui n’en étaient pas ? Je ne le saurai jamais. Ce qui est sûr, c’est que j’ai l’impression pour la première fois de ma vie qu’une force surnaturelle se joue de moi et s’amuse à placer devant moi des obstacles à surmonter coûte-que-coûte.




La cabane d’Alexander Selkirk
Le lendemain, Emiliano n’est en rien vexé et nous passons la matinée à couper des arbres avec une scie édentée afin de protéger l’hôtel. Je reste quatre jours chez lui. Une vraie amitié naît entre nous. Il se confie sur sa famille, dont la plupart des membres vivent sur « el Conti » à Santiago. Nous parlons politique, il m’explique que l’expérience chilienne de la dictature de Pinochet est « un passé qui ne passe pas » dont les blessures sont encore béantes dans la société chilienne. Il me parle aussi des oiseaux endémiques, comme les Pétrels, menacés d’extinction par les espèces invasives arrivées dans le sillage de l’homme, à commencer par le rat. Il m’indique enfin qu’il existe encore les restes de la cabane en dur d’Alexander Selkirk, au lieu exact où il aurait vécu deux siècles avant. Le lieu a été récemment découvert par un paysan du coin, un certain Ernesto, qui faisait un repérage sur les hauteurs afin de trouver un bon pâturage pour son bétail. Il est formel, c’est bien le lieu où a survécu Alexander Selkirk. Je décide de m’y rendre sur le champ.




Après deux bonnes heures de marche, je parviens à trouver les vestiges de la fameuse cabane à proximité d’un cours d’eau, et à quelques hectomètres du col de l’île d’où l’on peut observer les deux côtés à quasiment 360 degrés. A cette altitude, à plusieurs centaines de mètres de hauteur, avec de l’eau à disposition, l’endroit semble idéal. Protégé de possibles prédateurs, il permet également d'avoir un visuel constant sur l’éventuel passage de navires aux alentours de l’île. On s’imagine souvent Robinson sur la plage ; en fait, le vrai Robinson a élu domicile sur les hauteurs de l’île volcanique. L’émotion me submerge. Je suis seul, avec l’ombre d’Alexander Selkirk. C’est un pèlerinage pour moi, un peu comme les jeunes aventuriers de ma génération, Eliott Schonfeld, sur les traces de Raymond Maufrais en Amazonie ou, Matthieu Tordeur, sur celles de Jean-Louis Etienne en Antarctique, je me retrouve sur celles du premier des Robinsons sur une petite île du Pacifique. A la différence près que je ne l’ai pas cherché, ou presque.
Finalement, je quitterai à regret l’île de Robinson à bord d’un petit coucou après qu’un habitant de l’île m’ait cédé sa place réservée de longs mois à l’avance, après deux semaines d’errance sur l’île sur les traces d’Alexander Selkirk.
« Aujourd’hui, nous recherchons ce que nous fuirons demain, aujourd’hui nous désirons ce qui demain nous fera peur »
Daniel Defoe, Robinson Crusoé.

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