Certains vont au Mexique ou en Floride pour faire de la plongée spéléo, Thibault Regeard - 4e gagnant de notre concours de récit d’aventure - choisit, lui, le Lot, un des trois meilleurs spots au monde pour s’introduire, avec palmes et bouteilles, dans les entrailles de la terre. En août 2017 c’est en solo que cet ingénieur de 40 ans originaire de la côte Atlantique entreprend d’explorer la source du Marchepieds, tout près de Marcilhac-sur-Célé. Une sortie qui s’annonçait banale pour ce plongeur rodé à une pratique peu connue et très exigeante. Car si ces sites immergés sont fascinants, la moindre erreur peut y être fatale.
Mais qu’est-ce que je fais ici ? Plonger sous terre, dans des grottes immergées et des siphons labyrinthiques : absurde et fou ! Ce jour-là, je ne se suis pas loin de donner raison à certains de mes proches qui se demandent bien ce que je viens trouver dans ces profondeurs. Car en plongée souterraine, de plongée facile il n’existe pas. En témoigne ma sortie d’août 2017.
La surface de mars serait mieux connue que les fonds marins, mais le monde réseaux immergés est plus mystérieux encore. De cet inframonde on ne connaît presque rien, et là où les robots ne peuvent encore se risquer, seul l’homme est en mesure d’en rapporter un témoignage. Tout aurait déjà été découvert ? Il n’y aurait plus de zones vierges ? Voire. Si l’on a le regard qu’il faut, ces nouveaux territoires existent bel et bien, presque sous nos yeux. Et même si ce jour-là, cela veut dire plonger dans une cavité bien connue de la région du Lot, c’est une première pour moi. « Ma » première, un boyau m’étant encore inconnu.

La découverte d’un site a toujours valeur de chasse au trésor : j’ai une carte, des photos, des descriptions, mais chaque nouvelle source d’information suscite la même excitation. « Marchepieds » : une « classique ». En bordure de la rivière du Célé, du côté de Marcilhac-sur-Célé. Un siphon en forme de larme laisse apparaître son corps de cristal liquide. Mon rituel est immuable : je reconnais le site, vérifie mes possibilités de mise à l’eau comme de sortie, apporte mes bouteilles de gaz - le siphon n’est pas profond, je plongerais donc au Nitrox, un mélange gazeux suroxygéné, pour éviter l’apparition de paliers de décompression - et une partie de mon matériel. Rien ne sert de se hâter, ici on est loin de la frénésie des plongées en mer, avec un bateau pressé de partir. En plongée souterraine on prend son temps…
Le calcaire du causse, baigné d’eau cristalline
Une fois harnaché, je dépose mes bouteilles sur une saillie rocheuse et désescalade le bord maçonné du siphon. Le niveau est bas au mois d’août, il faudra crapahuter pour ressortir les blocs, mais rien d’impossible. J’ai de l’eau jusqu’à la taille, je peux tranquillement équiper les derniers équipements nécessaires à mon escapade : cagoule, gants (l’eau est à 13°C), casque avec lampes de secours, coupe-fils et blocs. Cette fois, je plonge en latéral, les blocs le long de mes flancs. L’entrée de ce marchepied est assez intime et mon scaphandre dorsal ne me permettrait pas de franchir cette étroiture. J’ai étudié la topographie : 30 mètres de reptation au corps-à-corps avec la roche calcaire noyée avant de pénétrer dans une galerie de taille plus humaine. Presque un boyau de serpent, une percée d’environ 5 mètres de diamètre dans le calcaire du causse, baignée d’eau cristalline. Des galeries annexes aussi. Peu importe, je ne compte pas les explorer. Mon but est le bout du S1, ce premier siphon qui rejoint une zone exondée après 510m. Deux autres siphons s’enchainent ensuite jusqu’à un terminus à 1300m de l’entrée. Ou bien une suite reste-t-elle encore à trouver ?

Les dernières vérifications faites, je passe entièrement dans la dimension liquide. Ici encore, des perches se cachent dans les herbiers immergés, la lumière règne, je peux toujours revenir à la surface. Je ne m’y éternise pas, aussitôt parti, mon temps dans ce monde est déjà compté. Mes réserves de gaz sont limitées, et je plonge seul. Un plongeur solo est avant tout un plongeur prudent, j’ai prévu une fraction de mon gaz pour la pénétration, une part identique pour le retour, et le double en cas de problème. Large? Bien sûr, quand tout va bien. Mais une avarie sur un de mes blocs diviserait la quantité restante par deux. S’il s’y ajoutait un autre problème, une hausse brutale de mon rythme respiratoire, la sortie semblerait alors bien lointaine...
Soudain le noir, la nuit éternelle
Brutalement, la douceur de cette après-midi ensoleillée cède la place à la nuit éternelle, le vrai noir. Ici nulle lumière n’a réchauffé la roche, nulle vie n’a daigné s’y établir. Seules mes bulles expirées et mon faisceau lumineux marquent ma trace le long du fil d’Ariane, compagnons de cordée indispensables à mon exploration.
Je me tracte le long de l’étroiture, ce resserrement sévère du passage. Mes bouteilles s’entrechoquent contre les parois de cette gorge minérale. Difficile de ne pas penser aux fatalités survenues ici. Une avarie, un flexible qui se coince ou se perce, et il faudra se faufiler en marche arrière, ne pas paniquer pour rejoindre la surface avant l’ultime inspiration. Mais tout se passe bien et je pénètre dans la partie la plus large du siphon, je peux enfin palmer. Je glisse dans les strates liquides comme une anguille, la plongée « sidemount » (les bouteilles sur le côté du corps, ndlr ) offre un bien plus bel hydrodynamisme que le scaphandre dorsal. Malgré le vacarme de mes bulles qui percutent le plafond de la grotte, je perçois les battements de mon cœur, le silence intérieur. Je profite de la beauté de cette cavité, cette roche blanche qui réfléchit le faisceau de mon phare, c’est magnifique ! Quelques tâches de mercure sur le toit de ce monde inversé, bulles d’air vestiges de mon milieu naturel où la gravité règne en maitre. Je lévite vers l’amont du siphon, je laisse un passage annexe à ma gauche et négocie le relief de la grotte. Je suis un invité, elle me dicte le profil à suivre : -8m, -16m, -4m, elle mène la danse. Des cloches d’air se succèdent au-dessus de moi, des curiosités bienvenues et parfois salvatrices, cependant je ne m’y arrête pas.

Avec la quantité de gaz dévolue à ma progression et ma consommation, je sais que je dois filer droit si je veux atteindre la fin du S1 avant mon point de demi-tour. Je redescends à -17m. Quelle clarté ! La roche reflète ma source de lumière. Ma visibilité est quasiment infinie. Je suis les méandres de ma rivière souterraine, laisse une galerie annexe à ma droite et remonte le courant. Mon regard s’aiguise, je distingue des fossiles. Je suis au bon endroit au bon moment. L’exondé ne devrait plus tarder. Encore 50m de ligne droite. Encore ? Un virage gauche, vraiment ? Je surveille mon manomètre qui m’indique mon gaz restant et qui semble pressé de prendre le chemin du retour. Mais voilà que le plafond disparait. La surface ! je la rejoins, presque à regret, le temps de profiter de l’instant… Pas trop longtemps, l’inter-siphon est connu pour être « gazé », beaucoup de CO2 qui incite à quitter promptement ces lieux. Mon manomètre acquiesce : je viens de dépasser mon volume de gaz de progression. Demi-tour.
Surtout ne pas paniquer
Grisé, je repars en apesanteur, porté cette fois-ci par le léger courant qui me pousse vers la sortie. Jamais je n’en ai été aussi proche. Surtout ne pas relâcher ma vigilance. Je laisse un passage à gauche, je continue, -17m, -4m, encore un passage à… gauche !? Flashback… Si j’ai laissé gauche puis droite à l’aller… Je dois croiser l’inverse au retour ! Pas de narcose à cette profondeur, il y a une raison logique, c’est évident, néanmoins un petit vélo se met à tourner dans ma tête… J’ai reconnu la topo, suivi le fil, je suis donc sur le chemin du retour. A moins que… Aurais-je pris une autre galerie sans le savoir ; à l’aller ou au retour ? Tout d’un coup, l’espace d’un instant, mes certitudes vacillent, je me méfie d’elles, et le temps s’écoule… J’ai bien vu la fin du siphon, donc mon trajet aller est bon, alors au retour ? J’ai tout observé, impossible d’avoir raté une galerie, principale qui plus est. Et pourtant…
Deux choses sont à faire dans cette situation : ne pas paniquer, et prendre une décision. J’ai confiance, et toujours du gaz de réserve, je continue. Ce virage me semble familier. En même temps, rien ne ressemble plus à une galerie qu’une autre galerie. En toute logique, je devrais vite redescendre sur les -16m pour ensuite remonter et me rapprocher de l’étroiture d’entrée, passage difficile mais sésame vers la surface.

J’aperçois alors une galerie annexe sur ma droite. Un passage remontant doucement et jonché de particules d’argile prêtes à se soulever au moindre coup de palme indélicat. C’est ma galerie, mon premier passage à gauche, maintenant à ma droite au retour, bref c’est lui !
J’ai donc bien pris la route du retour. Le dilemme s’éclaircit. Il s’agit maintenant de bien négocier la restriction, sas de pierre vers la sortie, avant de débriefer à l’air libre. Encore plusieurs minutes d’escalade horizontale, puis je rejoins à nouveau la vasque. Les perches ne se lassent toujours pas de leur partie de cache-cache. Je redécouvre moi aussi le plaisir de barboter à la surface. La lumière, l’air à satiété…
Une galerie à gauche, deux galeries à droite… Il aura suffi que je manque cette dernière, nichée dans un coude de la cavité, pour que ma belle mécanique bien huilée s’emballe au retour. Que cette leçon reste gravée à jamais. On a beau étudier une topographie, un plan, la réalité nue peut toujours nous jouer des tours. Surtout en plongée solo. Prévoir le pire, comme l’improbable, et surtout rester humble.
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