Certains livres peuvent changer une vie. Ou tout au moins en modifier quelque peu le tracé. Pour Alexis Girard d’Hennecourt, il suffit de quelques lignes sur une expédition anglaise peu fructueuse en Amazonie. Il y était question d'une région de canaux naturels entre le rio Japura et le rio Negro qui se formerait quand les eaux étaient hautes, selon les natifs. « Mon sang n’a fait qu’un tour à cette lecture », raconte Alexis. Dès lors, il n’eut de cesse d'établir une connexion entre deux affluents majeurs de l’Amazone par « un itinéraire marginal mais simple et esthétique à travers la vraie forêt vierge ». A l’issue de ses recherches, une rivière s’imposa : le rio Cuiuni, un dédale de plus de 500 km de long, dont la source se perd dans une zone marécageuse à proximité du rio Japura. Un voyage qu’en juillet dernier il a décidé de faire à la rame, dans une pirogue faite de ses propres mains. Il en a tiré un récit étonnant, lauréat de notre concours « Retour d'aventure ».
Chez Outside, on aime bien avoir des nouvelles d'Alexis Girard d’Hennecourt. Curieux personnage aux multiples facettes dont nous avions découvert l’existence en 2021 à la lecture de son petit livre : « Partout chez soi », sous-titré « Chroniques de la débrouille ». Cet ex ingénieur, grimpeur et plongeur passionné d'exploration de catacombes, y racontait comment, à peine obtenu son diplôme, il avait pris la route pendant 10 ans, période où il fit mille métiers - éleveur de rennes, mineur, prospecteur, charpentier, porteur - avant de poursuivre l’aventure à bord d’un étonnant catamaran en bois de 1975, « Feral ». Un merveilleux voilier de récup, dont le mât était construit à partir d’un poteau téléphonique, les hublots pris sur des épaves immergées, la bôme et la vergue coupées dans la forêt, et la grand-voile taillée dans le vieux génois d’un gros bateau de croisière. C’est à son bord d'ailleurs que nous l’avions laissé en juillet 2023, alors qu’il mouillait aux Canaries, où avec sa compagne, la scientifique Charlie Young, il organisait des stages d'apnée.




Un an plus tard, l’Atlantique traversée, il nous annonçait qu’il avait un autre projet en tête, en Amazonie cette fois, dont il nous raconte ici la genèse. Et tous les détails.
« Environ huit ans en arrière, lors de mes vagabondages tropicaux, calé dans mon hamac au bivouac en route entre le Madre de Dios Péruvien et la Sierra do Divisor au Brésil, absorbé dans d’anciens comptes-rendus d'expéditions en Amazonie, mon sang ne fait qu’un tour à la lecture de quelques lignes d’une expédition anglaise peu fructueuse sur le rio Japura (de toute manière Jules Crevaux y avait déjà effectué le travail d’exploration remarquable qu’il savait faire). Il en va à peu près ainsi : 'Entre le rio Japura et le rio Negro, il existe selon les natifs de la région des canaux naturels qui se forment quand les eaux sont hautes. Nous n’avons pas le temps de nous attarder là-dessus'.
Grand bien lui fasse, car j’ai tout mon temps ! Il n’en fallait pas plus pour générer une nouvelle obsession : établir une connexion entre deux affluents majeurs de l’Amazone par un itinéraire marginal mais simple et esthétique à travers l’amazonie intouchée, la vraie forêt vierge. L’attrait de l’inconnu complet, du défrichage, le risque de l'échec ou de la déception, la garantie de l’aventure brute. Pour ajouter au romanesque de l’entreprise, je décide que ce voyage se fera dans une pirogue faite de nos propres mains, à la rame.
"Le rio Cuiuni est ouvert à qui ose"
Profitant du luxe des nouvelles technologies, je me perds dans les cartes satellites et identifie rapidement quelques candidats. Mais une rivière en particulier s’impose de manière évidente : le rio Cuiuni. Un dédale de plus de 500 km de long dont la source se perd dans une zone marécageuse à proximité du rio Japura. De manière tout à fait unique en Amazonie, il ne figure aucun village ou communauté sur toute la longueur à part aux abords de l’embouchure sur le rio Negro, au niveau de la ville de Barcelos. Pour couronner le tout, ses milliers de méandres serpentent dans l'une des zones les moins touchées de l'Amazonie, coincée entre terres indigènes et parcs nationaux, sans jamais passer ni dans l’un, ni dans l'autre. C’est donc la garantie de profiter des avantages des deux, sans en subir les contraintes administratives. Le rio Cuiuni est ouvert à qui ose. Je planifie l'expédition comme s’il s'agissait d’un départ immédiat, et la garde sous le coude à côté d’une dizaine d’autres, prête à être déclenchée au moment voulu.
Des années plus tard, à bord du Feral avec Charlie [Young, sa compagne], nous parlons routes pour nos navigations. Après le classique Canaries - Cap-Vert, nous voulons tirer vers l’Afrique de l’Ouest pour remonter le fleuve Gambie, explorer la côte jusqu’aux îles Bijagos puis traverser l’Atlantique pour arriver à Belém, porte d’entrée de l’Amazonie Brésilienne. Ce serait le moment pour moi de déclencher le projet Cuiuni, dont je parle à Charlie. Cela reste une idée vague, car un planning serré et un voyage hauturier au long cours sont parfaitement incompatibles, je garde un air faussement détaché. En réalité, je suis parfaitement déterminé à tout faire, dans les mesures du raisonnable, pour arriver à temps en Amazonie et visiter cette rivière qui après tant d'années n’a rien perdu de son attrait, bien au contraire. Je travaille donc pendant plusieurs mois avec Edouardo Ten Have de la compagnie “Amazon Deep Jungle Tour”, la seule personne que j’ai pu trouver en ligne qui opère dans la région, pour discuter de la faisabilité de notre projet, la sécurité de la région et obtenir des contacts locaux pour aider à la construction de la pirogue. Notre accord est qu'une fois la route ouverte par nos soins, libre à lui de répéter la voie avec des clients via son entreprise.
C’est donc après une traversée transatlantique de trois semaines à la voile que nous laissons Feral au mouillage à Belém avec un ami de confiance et voyageons pour Maraa, la petite ville la plus proche de notre point de départ, en amont de Manaus.


"La progression est lente et les obstacles nombreux"
Naviguer sur le rio Japura n’est pas anodin pour moi, et quand nous passons devant la zone que j’ai identifiée sur les cartes comme un point de départ idéal. Je vois comme prévu un petit Igarapé [bras de rivière] qui s’enfonce dans la végétation, direction nord. Je suis en ébullition totale.
Arrivés à Maraa, nous rencontrons Mikeas, notre compagnon d’aventure et surtout l’expert en construction de pirogues. Je lui présente clairement le projet, et malgré quelques moments de doutes concernant de potentielles tribus sauvages dans le secteur et un passé de combat entre commando selva et narcotrafiquants, il accepte de faire partie de l'équipe. La rivière est connue localement sous le nom de rio Alegria et personne ne s'y aventure. Il est cependant catégorique sur un point qui change les plans. Il est impossible de se rendre en pirogue de Maraa à la source du rio Cuiuni, car une partie se fait à pied par la terre ferme. Sans perdre de temps, j'offre une solution alternative. Nous partirons dès le lendemain en pirogue depuis Maraa avec deux jeunes locaux, Vald et Bibi, pour nous prêter la main. L'idée : remonter le petit igarape Anupé le plus haut possible. Continuer à pied chargé de vivres pour toute la durée de notre autonomie et des outils nécessaires à notre travail. Trouver le départ du rio Cuiuni et y construire notre pirogue. Et finalement, renvoyer les deux jeunes chez eux avant de continuer à trois jusqu’au rio Negro.

Je supervise du mieux que je peux l’organisation de nos amis, et nous nous mettons en route comme prévu, sur une pirogue avec un petit moteur à arbre long typique, ‘rabeta’. Bien sûr, il tombe en panne à mi-chemin et nous terminons à la rame jusqu’à la petite communauté de Jacitaraa ou nous sommes accueillis pour la nuit. Les rives du Japura sont fidèles à leur réputation : défoncées de moustiques à l’extrême. Nous faisons rapidement une petite soupe sur mon réchaud à alcool fait dans une canette de bière et nous nous réfugions dans nos hamacs pour la nuit. La première pour Charlie qui vit également un rêve d’enfance, celui d’explorer les forêts tropicales et de bivouaquer en hamac.
Le lendemain, nous nous mettons en route pour remonter l’igarapé Anupé et essayer de nous rapprocher le plus possible du rio Alegria / Cuiuni. La progression est lente, la végétation dense et les obstacles nombreux. Nous devons contourner, porter, pousser et progresser à la rame et à la machette. Nous passons la deuxième nuit au bivouac que nous nommons Ponte da Onça (le pont du Jaguar), en référence au tronc en travers du cours d’eau avec des traces de griffes de jaguar dessus. Nous continuons, mais bientôt la végétation est tellement dense qu’il nous faudrait des semaines pour parcourir les dix derniers kilomètres. Le cours d’eau se perd totalement dans une zone de marécages. Nos compagnons deviennent de moins en moins prudents avec la tronçonneuse, sans penser aux conséquences désastreuses que cela aurait pour le reste de l'expédition si elle nous lâchait. Je crains le pire après avoir coincé la chaîne à plusieurs reprises et l'avoir sortie à grands coups de haches… Si elle est hors service, c'est la fin d’une belle histoire. Nous nous organisons sagement pour continuer à pied le lendemain. Fin de la première étape en trois jours, jusqu’ici tout va bien.

"Sur notre route, un ancien chemin de contrebande"
Nous récupérons tous de l’écorce de “matamata” pour faire des ceintures et porter nos machettes à la hanche, et nos compagnons transforment leurs sacs à gravats en sacs à dos, technique de portage habituelle en Amérique Latine dans tous les coins tropicaux reculés. Par expérience, bien moins confortables que nos sacs de gringos. Nous portons autour de 40 kg chacun, moins pour Charlie qui travaille dur à documenter l'expédition, et entamons une marche au rythme soutenu dans une zone marécageuse avec de nombreux franchissements d’eau jusqu’à la taille. Charlie doit prendre sur elle pour surmonter ses appréhensions sur les piranhas, caïmans et anacondas que nous savons nombreux, mais qui se font timides. Parfois les franchissements sont trop profonds, et il nous faut créer un pont. Les passages en équilibre précaire sous une pluie battante sur des troncs glissants, avec nos bottes couvertes de boue et une telle charge sur le dos, ne sont pas sans risques. Mais à part quelques petites chutes relevant plutôt du comique que du dramatique, rien ne nous arrive.
Nous trouvons des vestiges de passage. Pas vraiment une piste, mais des traces de machettes remontant à plusieurs années, un ancien chemin de contrebande me dit-on. Nous sommes persuadés qu’en essayant de suivre ces traces nous arriverons à la rivière convoitée. La boussole toujours en main, comme à mon habitude ; je n’utilise le GPS que pour des points ponctuels lors des pauses (j’ai une sainte horreur des écrans dans la nature). Le moral est bon, nous avançons et c’est tout ce qui compte, même si nous couvrons plus du triple de la distance théorique. Il nous faut en permanence rebrousser chemin, contourner, chercher. En fin de journée, les dents sont serrées et les épaules douloureuses. Dans un dernier effort, nous nous relayons pour soulager Charlie d’un sac, afin de parcourir encore quelques précieux kilomètres avant de bivouaquer. Le site que nous choisissons est défendu par les abeilles qui nous le font bien savoir, nous prenons nos jambes à notre cou sous les piqûres.

"Nos compagnons n’ont pas l’habitude de l’autonomie en expédition"
4ème nuit en forêt, Charlie apprend vite et monte elle-même sont tarp à la perfection. Nous débrieferons autour du feu de camp et d’une bonne gamelle de ce gloubi boulga unique des gens de la selva : riz, pâtes, haricots, farinha de manioc et toutes sortes d’épices et de cubes maggie, un mélange appelé ironiquement “guiso de minero” dans les mines d’or Péruviennes. Nous mangeons accroupis, la nourriture dans de grandes feuilles posées au sol. Je constate depuis le début qu’aucun effort n’est fait pour rationner les vivres. Nos compagnons n’ont pas l’habitude de l’autonomie en expédition, ils ne connaissent que les sorties en forêt pour la chasse et la pêche ou on ne compte pas les rations, l’ordinaire étant amélioré de gibiers et de poissons. En déplacement, tout le monde est trop occupé ou trop fatigué pour chasser.
J’ai calculé nos vivres pour deux personnes et 25 jours. Je comprends vite qu'en réalité nous serons plus dessus. Qu’à cela ne tienne, il faudra marcher, construire et ramer vite. Le lendemain se déroule de manière similaire et Charlie continue de faire preuve d’une force et une endurance étonnante. Bien plus important, l’attitude calme, positive et bienveillante que nous gardons toujours l’un envers l’autre, que ce soit dans les épreuves en mer ou à terre. Complètement dans son élément en expédition, elle est taillée pour cette large vie. Nous arrivons au bord d’un marécage, mais il y a du courant qui court vers l’est. En regardant bien à travers la végétation, nous voyons une ouverture. C’est le grand moment : la carte me confirme que nous sommes sur le bord d’une petite rivière anonyme qui mène au départ du rio Cuiuni et qui nous portera donc jusqu’au rio Negro. Enfin, pas sans une embarcation…





"Notre pirogue, taillée à l'œil, à la tronçonneuse et à la hache"
Pour l’étape suivante, nous posons un campement un peu plus permanent. Je veux simplement dire l’ajout de deux pieux solides sous le tarp sur lesquels nous amarrons nos hamacs, la seule vraie manière de rester parfaitement sec pendant la saison des pluies et d'éviter les ruissellements le long des cordes. Pour des bivouacs d’une nuit et parce qu’il y’a déjà tant à faire, j’économise cet effort supplémentaire et utilise d’autres techniques plus rapides à mettre en œuvre, mais moins efficaces. Notre matériel est simple. Hamacs “d’orpailleurs”, bottes en caoutchouc et vulgaire bâche bleue. A cette époque ou l'obsession pour le matériel et la consommation a atteint les sphères même minimaliste du monde outdoor, la question se pose : de quoi a-t-on vraiment besoin pour partir à l’aventure ? Ayant prêté la bâche pour le feu aux trois compagnons qui ont oublié les leurs, le feu est donc sous la pluie et on se débrouille avec des feuilles de palmiers si besoin. Le coup de chance absolu, c’est de trouver un arbre abattu à quelques centaines de mètres de la rivière. Mikeas reconnaît le travail des commandos selva, probablement lors de la fameuse opération et les combats du passé. Cela nous fait gagner du temps et surtout nous épargne la tâche douloureuse de devoir couper un grand bel arbre.
Nous travaillons sans relâche et tirons une bâche pour continuer sous la pluie battante, prenons à peine dix minutes de pause déjeuner, le temps d’avaler du poisson et de la farine de manioc. Car nous avons enfin du temps pour la pêche ! Et quand Mikeas perd un gros piranha sur une ligne, je lui montre une technique de “canne automatique” qui pendant la durée de construction de la pirogue nous sortira quatre gros poissons. J’admire la maîtrise de construction de la pirogue orchestrée par Mikeas. Des formes parfaites, à l'œil, à la tronçonneuse et à la hache. A côté de lui, j’ai l’impression frustrante d’être un enfant qui apprend à se servir d’outils. Nous aidons évidemment autant que possible.





"Les choses sérieuses commencent : ramer plus de 500 km de rivière sauvage"
A la fin du troisième jour, la pirogue est prête pour une mise à l’eau. Après un portage douloureux - je rattrape Bibi qui s’effondre, à bout de forces - je manque de m’écraser la clavicule en reprenant tant bien que mal le poids de la pirogue sur mon épaule. Heureusement Vald me sort de cette mauvaise posture et nous arrivons à la rive.
La première impression, c’est que la pirogue est un peu petite. Puis vient ensuite la constatation décevante qu’elle prend l’eau par-dessus bord, et ce sans le chargement ! Je rame avec Val jusqu’au campement dans un bateau qui se remplit d’eau. Mikeas essaie de trouver des solutions, mais je le sens en dehors de sa zone de confort, et les idées qu’il propose me semblent vouées à l’échec. Heureusement, faire flotter un bateau qui prend l’eau avec les moyens du bord n’est pas une chose qui m’est inconnue. Nous coupons donc des planches dans un bois blanc plus léger pour poser de grande fargues, à clin comme un drakkar viking. Nous calfatons avec des bandes de jeans déchirés et utilisons de la résine de sowa (bois vache en guyanne, le latex blanc étant consommable comme du lait) mélangée à de l’huile de moteur et chauffée au feu, pour terminer les joints : c'est le sykaflex de la selva, que nous laissons sécher la nuit.
Tôt le matin, et avant même le petit déjeuner, nous poussons la pirogue dans l’eau. Elle flotte, ne fuit plus et nous avons une bonne marge pour le chargement. A ce moment précis je respire, et m’autorise à penser que l'expédition a toutes les chances d’aboutir ! Nous avons déjà passé dix jours dans la verte, mais c’est en réalité le début des choses sérieuses : ramer plus de 500 km de rivière sauvage dont nos seules informations reposent sur des rumeurs, jusqu’à notre sortie sur le rio Negro.
"Finies les pâtes et le riz à volonté !"
Bibi et Vald retournent à la civilisation et nous commençons à ramer. Une fois sortis de la forêt et arrivés sur l’étroit cours d’eau anonyme que nous baptisons “Igarapé dos cincos amigos” en référence aux excellents moments que nous avons passés, je propose à Charlie et Mikeas un peu de silence pour pouvoir pleinement apprécier l’importance du moment. Cette zone que je connais par cœur sur les cartes satellite, sur laquelle je suis revenu plusieurs fois par mois pendant des années, se matérialise devant moi. C’est une sensation tout à fait unique, plus qu'une vulgaire photo en deux dimensions. Je peux enfin y associer un paysage en trois dimensions, des couleurs, des sons et des odeurs. Pour la première fois depuis le départ, être sur la rivière nous donne un répit face aux moustiques et nous permet de sécher quelque peu, entre les averses.
Nous ramons trois heures sur le petit Igarapé do cincos amigos avant de déboucher sur le rio Alegria, la partie haute du rio Cuiuni donc. Après le tâtonnement des deux premiers jours, nous trouvons un excellent rythme et un parfait mode de fonctionnement dans l’équipe. Pour Mikeas, c’est presque un choc des cultures. C'en est fini des repas ou l’on versait librement le riz et les pâtes. Avec nous, tout est mesuré. Réveil 5 h 45, je prépare un petit déjeuner rationné mais satisfaisant et calorique. Nous commençons à ramer à 7h au plus tard et toutes les pauses se font à la dérive. Pause à 10h avec une poignée de fruits secs chacun. Pause à 12 h avec farinha et une boîte de sardines en sauce tomate que nous partageons à trois. Pause à 15 h avec trois biscuits.
Nous arrêtons de ramer à 17 h si possible, souvent plus tard quand nous ne trouvons pas de terra firme pour camper. Le soir, Mikeas et moi défrichons la zone, puis il installe son bivouac et allume un feu si je ne m’y suis pas mis avant lui, mais force est de constater qu’il est plus rapide à cette tâche que moi qui ne suis pourtant pas débutant. Pendant ce temps, Charlie et moi montons nos bivouacs et cuisinons. Au menu du soir, c'est une soupe instantanée, pendant que la popotte suspendue au-dessus du feu mijote une bonne portion de riz, haricots et épices. Nous sommes généralement dans nos hamacs à 20 h, Charlie et moi dans nos carnets de route, Mikeas dans sa bible.





"Des dauphins roses d'Amazonie nous accompagnent"
Ce rythme invariable nous permet de parcourir entre 60 et 70 km par jour (Plus ou moins 30 km en ligne droite). Nous apprenons à estimer très précisément ce que nous pouvons parcourir à vol d’oiseau et décryptons les cartes topographiques pour trouver des petits ilôts de terre ferme pour le soir. Plusieurs fois nous craignons de devoir passer la nuit à la dérive, exposés aux pluies diluviennes, mais à chaque fois nous avons la chance et le flair de trouver où camper. Parfois nous conversons vivement et rions, ou nous restons silencieux pendant des heures sous la pluie battante ou le soleil brûlant de l’après-midi, chacun réfugié dans ses pensées. Les épaules chauffent, car les rames en bois rouge sont extrêmement lourdes et à elles seules demandent un effort considérable ! Nous ramons de manière symétrique : douze coups à droite, douze à gauche, et ainsi de suite.
Tout au long de notre voyage, des botos nous accompagnent. Ces dauphins roses d’Amazonie ont trouvé dans cette rivière un sanctuaire de tranquillité. Les oiseaux tropicaux de toutes sortes, notamment des Aras multicolores qui survolent la cime des arbres et des palmiers, donnent au paysage une allure de carte postale. L’attitude curieuse des singes hurleurs témoigne de leur méconnaissance totale du risque humain, et les gros caïmans répondent invariablement à nos appels. Le soir, le corps est fatigué, mais tous les matins nous repartons bien reposés, le hamac offrant les nuits les plus récupératrices.
"Ici, l'engagement mental est tout autre"
Grâce à notre travail préalable sur cartes satellites, nous trouvons comment couper certains méandres. Cela a l’avantage de nous éviter de grands détours, mais aussi de casser la routine en naviguant dans des zones de forêts inondées ou sur d'autres cours d’eau étroits. Il suffit de regarder la carte pour comprendre le caractère sinueux du rio Cuiuni, mais il ne faut surtout pas se laisser aller à divaguer en voyant le soleil tantôt à gauche, tantôt à droite, puis devant et derrière.
Cette partie de l'expédition est une épreuve d’endurance tout ce qu’il y’a de plus basique, mais en même temps étrangement hypnotique, simple et satisfaisante. Simple, car quand on a l’habitude de courir les océans à des milliers de kilomètres de toute terre avec un voilier bricolé en matériaux de récupération, l’engagement mental est tout autre. Sur une pirogue, il n’y a aucun élément mécanique majeur qui pourrait nous lâcher en cours de route et nous laisser à la dérive, loin de tout. La pression est faible en comparaison. C’est tout à fait reposant. Satisfaisante, car on avance bien et nous terminons nos journées épuisés et souriants. Il s’agit simplement de ramer, camper, ramer, camper, ...

"Le départ de nuit ajoute une dimension mystique"
Autre privilège de ce voyage hors des sentiers battus : les rencontres avec les Ribeirinhos d’amazonie. Les premiers habitants que nous croisons après sept jours sur la rivière rentrent bredouille de la pêche et nous invitent à passer la nuit chez eux. Quand nous arrivons au fond d’un petit igarapé ou ils ont échoué leur bateau en bois nommé “piratas do caribe” et dans lequel ils installent leurs hamacs pour dormir, ils s’empressent d'égorger une poule et d’en faire une soupe servie avec du manioc qu’ils produisent eux même. Ils vivent au milieu de nulle part, complètement invisibles depuis la rivière principale, en autosuffisance sur un petit bout de terrain, sans autre construction qu’un toit pour couvrir le feu destiné à griller la farine de manioc.
Nous utilisons cet abri pour la nuit et leur laissons une partie de nos vivres le lendemain matin, l’arrivée étant proche. La nuit suivante, nous sommes invités et reçus comme des rois dans la communauté suivante. Mikeas raconte toute notre histoire sans cacher une certaine fierté, largement méritée. Nous nous réveillons à quatre heures et laissons sur place le reste de nos vivres, pour démarrer à cinq heures et terminer la dernière partie de notre voyage. Le départ de nuit ajoute une dimension mystique à l’ambiance qui nous enveloppe. Cela incite au silence et à la réflexion sur ce que nous avons accompli depuis notre départ de Maraa. Évidemment une grosse pluie tropicale nous sort de cet état de grâce et nous accompagne pendant la majeure partie du trajet, comme si elle refusait de nous laisser sortir sans nous donner une dernière impression.

"Le bonheur d'avoir partagé ce projet avec la personne que j’aime"
L'expédition est un franc succès. Nous avons tous beaucoup appris les uns des autres pendant le voyage, et Mikeas rentre chez lui en héros avec des histoires qui viennent de loin, à partager avec ses amis pour qui Manaus est déjà le bout du monde. Charlie a brillé pour sa première expédition en forêt tropicale et en redemande. Quant à moi, plutôt habitué à décider que l’aventure n’est terminée que lorsque je suis sur les rotules et que la forêt me recrache misérable, car il n'y a plus rien en moi qu’elle puisse consumer, j’y vois un signe que j'ai gagné en expérience et... que je peux prétendre à augmenter mes exigences ?
Mais surtout, j’éprouve la satisfaction d’avoir mené un projet à son terme et le bonheur de l’avoir partagé avec la personne que j’aime. Bien sûr je n’échappe pas au plaisir à double tranchant d’avoir accompli un rêve. Désormais, le rio Cuiuni n’est plus ce tracé sinueux et mystérieux au milieu d’un océan vert. Je pense être doté de l’instinct d’exploration que J.R.L. Anderson a tenté de comprendre dans son livre The Ulysses Factor: The Exploring Instinct in Man. Je sais qu’il va me falloir trouver une autre obsession, je vis avec cette malédiction qui semble presque me définir. Laissez-moi deviner... S’agira-t-il d’embarcations improbables et d’itinéraires marginaux ? Pendant ce temps, le rio Cuiuni ainsi que des milliers d’autres rivières sauvages du monde continuent leurs flots ininterrompus, pas du tout dérangés par toutes ces considérations sans importance.
Ce récit est lauréat de notre concours « Retour d’aventure »
Parce que les meilleures histoires sont encore et toujours le témoignage d’aventures ou de mésaventures vécues, Outside organise « Retour d’aventure » , un appel à tous les talents qui désirent partager leurs expériences outdoor. Ce concours, sans limite de date et ouvert à tous, est destiné à faire émerger des témoignages inédits – textes, photos, dessins ou vidéos – d’explorateurs de tous âges et tous horizons. Les récits sélectionnés par la rédaction seront publiés sur notre site et leur auteur bénéficiera d’un abonnement à vie à Outside.fr.
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