Etonnant périple que celui entrepris en septembre dernier par Mathieu Bobin. Dans le sillage de pèlerins, il a parcouru à pied une boucle 1200 km sur l’île de Shikoku, de temple en temple. 88 au total. Un voyage spirituel.
A 34 ans, Mathieu Bobin - consultant web une partie de l'année entre Lyon et Paris, voyageur pendant l'autre - a déjà quelques longues traversées à pied ou à vélo derrière lui. Notamment une marche de 40 jours dans les Pyrénées. Moins de relief pour son dernier périple, un voyage au Japon entrepris à l’automne 2023. Une boucle de 1200 km et 25 000 m de D+, avalée au rythme de 30 Km par jour. 60% de route, 40 % de chemin, un parcours bien indiqué exigeant une bonne condition physique, raconte ce marcheur qui, pour l’occasion, a endossé les habits des pèlerins japonais, et est parti léger : un sac de huit kilos, dedans un sac de couchage et un tapis de sol. De quoi bivouaquer en autonomie quand il ne faisait pas escale dans une auberge, raconte-t-il dans ce texte inédit.

Tout est parti de la découverte d'un livre
"ll est sept heures ce matin lorsque je quitte mon hôte. L’air est encore frais et l’aube se dévoile à peine. L’ombre des montagnes plane sur les rizières et les maisons en bois. Hiro m'attend sur le seuil de sa porte. Il a tenu à me saluer avant mon départ. Voilà dix ans qu’il s'est installé sur Shikoku, la quatrième plus grande île du Japon. Ici, il prendre soin de sa femme malade et accueille chaque année dans son auberge traditionnelle les centaines de henro (pèlerins) venus parcourir le chemin des 88 temples. Un large sourire fend son visage. Il me tend un sac rempli d’onigiris (des boules de riz) et de clémentines de son jardin. "Voici un O-setai, me dit-il dans un anglais hésitant, c’est un cadeau que nous faisons à tous les henro pour les aider à affronter les difficultés de la journée". Je le remercie en m’inclinant légèrement comme j’ai appris à si souvent le faire depuis mon arrivée au Japon : "Arigato gozaimasu, merci beaucoup". Nous nous saluons une dernière fois, dans un mélange de pudeur et de respect, puis je quitte les lieux pour rejoindre le temple 58.
Quelques mois plus tôt, je découvre le livre de Thierry Pacquier : "Le pèlerin de Shikoku". Dans ce récit captivant, l’auteur décrit son expérience de marcheur itinérant à la recherche de la liberté au cœur de la nature japonaise. Son histoire me fascine et m’inspire. En septembre 2023, je plie bagage et me lance à mon tour sur le pèlerinage le plus connu du Japon.
On le surnomme parfois le Compostelle japonais. L’idée d'origine est de marcher sur les pas de Kobo Daishi, un moine japonais ayant vécu au 9e siècle, connu pour être le fondateur de l’école bouddhiste Shingon. La légende raconte qu’il aurait trouvé l’éveil en faisant le tour de l’île à pied. Des siècles plus tard, la tradition se perpétue et des centaines de pèlerins arpentent à leur tour les contours de Shikoku. Ils se déplacent par tous les moyens : en voiture, à moto, en bus, à vélo, mais seuls une poignée d’entre eux rejoignent les 88 temples en marchant, ce qui est considéré comme la façon la plus traditionnelle et la plus authentique de faire le pèlerinage. Ils partent pour plusieurs raisons : approfondir leur foi, surmonter un deuil ou simplement échapper à la routine. Pour ma part, je ne suis pas vraiment bouddhiste ou croyant en général. Je sais en revanche que la marche apporte des réponses à nos questions intérieures. Alors peut-être que je trouverai moi aussi, sur Shikoku, de nouvelles réponses à mes interrogations.

"Veste blanche et bâton, j'adopte la tenue des pèlerins"
Dans le train en direction du premier temple, je ne suis pas seul. Autour de moi, des petits groupes de Japonais s’agitent. Ils sont habillés de vestes blanches, de chapeaux en osier pointus et se baladent un bâton à la main. Gravées dessus, des inscriptions en Kanji (signes japonais) que l’on peut traduire par : “Kobo Daishi marche avec toi.” C’est la tenue traditionnelle du pèlerin. Bien que son port ne soit pas obligatoire, celle-ci permet de reconnaître facilement les henro sur la route. Je me procure à mon tour une veste et un bâton. Je ressens une certaine fierté à l’idée de porter la tenue. L’aventure tant attendue prend forme. Désormais, je suis un vrai henro.
Je me dirige vers le premier temple. Une immense arche en bois accueille les visiteurs. De chaque côté de l’entrée sont installées les statues de pierre à l’effigie des divinités protectrices. À l’intérieur, de magnifiques pavillons traditionnels abritent les reliques et les espaces de recueillement. Un petit ruisseau serpente au centre de la cour. Un peu plus loin, quelques pèlerins prient en silence. L’endroit est d’un grand calme et d’une merveilleuse sérénité.
Dans chaque temple, il est de coutume de réaliser une série de gestes pour témoigner de son engagement spirituel : s’incliner à l’entrée de la porte, se laver les mains, faire sonner la cloche, allumer une bougie puis de l’encens et enfin réciter une prière. Au début, mes gestes sont hésitants et maladroits, mais au fil des visites, je prendrai goût au jeu des traditions.




Marcher avec les autres Henro
Les jours s'écoulent et je commence à trouver mes repères. Sur la route, je croise plusieurs pèlerins. La plupart sont des Japonais profondément croyants et semblent surpris de voir un étranger s’engager dans une telle épreuve. Entre henro, la communication reste sommaire et il est difficile d’expliquer les raisons de ma présence. Alors nous nous contentons d’échanger avec les yeux et les sourires. Nous ne parlons pas la même langue, mais nous vivons la même expérience, ce qui suffit pour nous rapprocher un peu.
Il m’arrive aussi de tomber sur quelques rares marcheurs Gaijin (non japonais). Des Américains, des Australiens et quelques Européens, souvent attirés par la perspective de vivre une expérience hors du temps sur les chemins japonais. Entre étrangers, il est plus facile de nouer des liens. Je ferai notamment la connaissance d’Helena, une Australienne pour qui il s’agit de la première expérience de longue marche. Nous nous suivrons pendant plusieurs semaines et nous retrouverons au hasard du chemin, dans les rayons d’un Konbini (supérette locale), à la sortie d’un temple, ou au seuil d’une auberge perdue dans les montagnes. Cette expérience partagée tissera entre nous un lien fort tout au long du parcours.




Des moments propices à l'introspection
Shikoku est une île montagneuse recouverte de forêts et relativement peu habitée, ce qui offre la paix et le silence nécessaires au recueillement. Les temples sont souvent isolés. Cachés au milieu des arbres ou juchés au sommet des montagnes. Certains d’entre eux ne sont accessibles qu’après plusieurs heures de marche, le plus souvent sur des chemins raides et boueux ou par le biais de séries d’escaliers en bois. Ces longues ascensions s’avèrent particulièrement exigeantes et éprouvantes. J’y croise parfois des pèlerins essoufflés et en nage, affalés sur le bord de la route. Je prends le temps de m’arrêter pour prendre de leurs nouvelles ou leur donner un peu d’eau. Nous nous contentons parfois d’un salut de la tête silencieux, signe que tout va bien et que je peux poursuivre mon chemin.
Sur certaines parties, il faut faire face à la solitude et l’isolement. La route en direction du temple 24 en est un bon exemple. Pour le rejoindre, il est nécessaire de suivre une portion de béton de 70 kilomètres qui serpente le long de falaises escarpées. On est prisonniers d’un côté de la forêt et de l’autre de la mer. Il n’y a pas beaucoup d’ombre et en cette fin de mois de septembre le soleil est particulièrement brûlant. Je me déshydrate rapidement et l’air marin chargé de sel assèche vite la peau et la gorge. Les points de ravitaillement se font rares et il est facile de se retrouver piégé par le manque d’eau. Par moment, je trouve le temps long, mais ces moments sont aussi propices à l’introspection. Les pensées s'entremêlent et les idées fusent. Sous l’effet de la fatigue, je passe facilement d’une émotion à une autre. Il m’arrivera d’éclater en sanglots ou de connaître d’intenses moments d’euphorie.
Certains jours, faute d’hébergement, je suis contraint de dormir dehors, protégé par de simples abris en bois. Ces nuits à l'extérieur sont souvent éprouvantes, en raison des nombreux moustiques ou de la proximité avec la route. Un matin, je suis réveillé en sursaut par une sirène stridente. Je ne le sais pas encore, mais il s’agit d’une alerte tsunami. Un séisme de magnitude 5 s’est déclenché non loin de la partie du sud de l'île. Shikoku vit dans la menace constante d’une catastrophe, si bien que le littoral est presque entièrement protégé par de gigantesques digues en béton et équipé de tours d’urgence où peuvent se réfugier les populations locales. La panique s’empare de moi, mais je réalise assez vite que cette fois là, les vagues ne dépassent pas les trois mètres.




Le sentiment unique de ne faire qu'un avec le peuple japonais
Progressivement, une certaine routine s'installe. J’enchaine les longues journées de marche entrecoupées de visites dans les temples. Et découvre la faune locale. Des araignées aussi grandes que ma main, des serpents endormis sur le bord du chemin, des petits groupes de sangliers sauvages ou d’énormes frelons. Un matin, je croise une famille entière de singes se balançant aux branches des arbres. Ils m’observent en silence depuis leur perchoir, oscillant entre crainte et curiosité. Je les regarde avec des yeux émerveillés, fasciné par la nature grandiose de l'île.
Chaque jour, je peux aussi compter sur le soutien sans faille et l’extrême générosité des habitants de l’île. Je reçois régulièrement des petits cadeaux, des boissons, de la nourriture et même un peu d’argent. Parfois, il ne s’agit que d’une simple parole réconfortante ou d’un sourire, mais après une journée entière passée seul, ces quelques gestes comptent beaucoup. Le soir, je suis généralement accueilli dans des ryokan (auberges traditionnelles) ou dans des temples. Les hôtes se plient en quatre pour que je me sente à l’aise. Je dors sur des futons et des tatamis. Je mange en compagnie des autres henro assis en tailleur autour de tables basses sur lesquelles sont servis des sashimi, des soupes miso ou du porc frit. À Tokyo ou Osaka, je me sentais touriste anonyme, à Shikoku j’ai le sentiment unique de ne faire qu’un avec le peuple japonais.




Boucler la boucle, symbole d'un cycle qui ne se termine jamais
J’évolue dans ma bulle. Les semaines défilent et déjà, le temple 88 approche. Dernière montagne, dernier effort à fournir malgré l’accumulation de la fatigue et de petites douleurs : un pied et un genou capricieux, la peau marquée par les piqûres et les morsures d’insectes, les épaules et les hanches brûlées par les lanières du sac. Je parviens tout de même à me hisser au sommet de la montagne. Là-haut, je prends le temps de regarder les contours de l'île, conscient que je vis mes ultimes instants en tant que henro. J’atteins finalement le temple 88. Je me recueille une dernière fois, puis dépose mon bâton à l’entrée. Il rejoint les milliers d’autres laissés par les précédents pèlerins. Mais, le chemin n’est pas fini pour autant. Pour aller au bout, il est nécessaire de retourner au premier temple. Comme le symbole d’un cycle qui ne se termine jamais.
Après quarante jours et 1200 kilomètres de marche, je reviens donc à mon point de départ. Le temple n’a pas changé, mais je sens que quelque chose en moi est différent. Il faudra sans doute encore quelques efforts avant d’atteindre l’éveil. Peut-être qu’un jour je n'aurai plus besoin de marcher pour prendre de la hauteur. Mais si je le souhaite, je pourrais toujours revenir voir Shikoku. L’île n’est pas pressée, elle sera encore là pour des millions d’années.




Quelques ressources utiles pour préparer votre périple
Récits de voyage
"Le pèlerin de Shikoku : Un chemin d'éveil au Japon" - Thierry Pacquier
"Le pèlerinage des 88 temples" - Ariane Wilson
Blogs / Sites
shikoku-tourism.com : une bonne introduction au pèlerinage et les informations de base
henro.org : une carte interactive avec l'ensemble des temples et logements disponibles
henro.co : une synthèse de la plupart des ressources disponibles pour préparer un voyage à Shikoku
Guide
Shikoku Japan 88 route guide (disponible sur Amazon Japon uniquement ou au premier temple du pèlerinage) : un guide extrêmement utile pour trouver les informations essentielles tout au long du pèlerinage
Quelques ressources utiles pour préparer votre périple
Pour dormir
Pensez à systématiquement réserver les nuits à l'avance, les Japonais ont horreur de l'imprévu
Évitez d'arriver trop tard lors des nuits chez l'habitant (sur le pèlerinage, après 18h)
Pensez à vous déchausser systématiquement en arrivant dans les auberges ou les maisons en général (voire dans certains restaurants !)
Dans les auberges, n'hésitez pas à demander de l'aide pour savoir à quelle heure est servi le repas, pour installer le futon ou utiliser la salle de bain. L'hospitalité est sacrée au Japon, vos hôtes seront ravis de vous aider.
Comportement en public
Évitez la bise, les poignées de main ou tout contact physique en général pour saluer quelqu'un. Il suffit de s'incliner légèrement.
Évitez de parler trop fort dans les lieux publics et notamment dans les lieux sacrés
Les pourboires n'existent pas au Japon, ils peuvent même parfois être vus comme insultants
Pensez à suivre les strictes règles d'hygiène dans les bains publics. Garder aussi en tête que les tatouages sont souvent interdits dans ces lieux.
De façon générale, pour éviter les faux pas, pensez à imiter les Japonais autour de vous !
Ce récit est lauréat de notre concours « Retour d’aventure »
Parce que les meilleures histoires sont encore et toujours le témoignage d’aventures ou de mésaventures vécues, Outside organise « Retour d’aventure » , un appel à tous les talents qui désirent partager leurs expériences outdoor. Ce concours, sans limite de date et ouvert à tous, est destiné à faire émerger des témoignages inédits – textes, photos, dessins ou vidéos – d’explorateurs de tous âges et tous horizons. Les récits sélectionnés par la rédaction seront publiés sur notre site et leur auteur bénéficiera d’un abonnement à vie à Outside.fr.
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