Eboulements, apparition de crevasses, avalanches, raidissement des pentes... À quel point va-t-on devoir adapter notre pratique de l'alpinisme au regard du changement climatique ? Va-t-on devoir aménager certains itinéraires ? Certains seront-ils déjà condamnés ? Autant d'interrogations soulevées par Xavier Cailhol, géographe et aspirant guide, dans sa récente étude visant à dresser un état des lieux des 25 itinéraires alpins les plus fréquentés. Son objectif final ? En tirer un topo guide actualisé et des outils participatifs permettant de sécuriser la pratique des alpinistes.
Aspirant guide de haute montagne, Xavier Cailhol, 26 ans, est également géographe au laboratoire Edytem de l’Université Savoie Mont-Blanc. Son dernier sujet de recherche, autour de l’impact du changement climatique sur les courses les plus fréquentées, s’inscrit dans la lignée des travaux de Jacques Mouray, chercheur français au CIRM (Centre Interdisciplinaire de Recherche sur la Montagne) de l’université de Lausanne, auteur de l’étude "Effets du changement climatique sur les hautes montagnes alpines : évolution des itinéraires d’alpinisme dans le massif du Mont-Blanc (Alpes occidentales) sur un demi-siècle". Des travaux publiés en 2019, au sein desquels il a analysé l’évolution des "cent plus belles courses" du massif du Mont-Blanc, depuis la rédaction du livre éponyme de Gaston Rébuffat (1973) à nos jours.
"Il fallait un vrai état des lieux", nous explique Xavier Caihol. "Comprendre, au-delà de données issues des simples sensations que chaque pratiquant a en faisant de l’alpinisme en été, dans quel état se trouve aujourd'hui la montagne à cause du changement climatique. Pour cela, nous avions besoin de davantage de données quantitatives validant scientifiquement ces changements et les expliquant".
Les itinéraires les plus fréquentés, ou le modèle d'après-guerre
Comment a-t-il procédé ? Première étape : déterminer les 25 courses les plus fréquentées par les guides de haute montagne sur ces cinq dernières années. Pour déterminer cette liste, Xavier Cailhol a envoyé un questionnaire à l’ensemble des membres de la profession (dont les trois principales questions sont à retrouver ci-dessous). Toutes sont situées dans les Alpes.
- Massif du Mont Blanc : Mont Blanc par le Goûter, traversée des Aiguilles d’Entrèves, arête des Cosmiques, voie normale de l’Aiguille du Tour, voie normale de la Dent du Géant, Rébuffat à l’Aiguille du Midi, traversée des Pointes Lachenal, traversée des Marbrées
- Ecrins : traversée de la Meije, voie normale de Roche Faurio, Râteau ouest par l’arête ouest, traversée du Pelvoux, Dôme des Ecrins, Meije Orientale
- Vanoise : arête sud de la Grande Glière, Dôme de Polset, traversée des Aiguilles de la Vanoise
- Trièves : voie normale du Mont Aiguille
- Aravis : Pointe Percée
- Grand Paradis : Grand Paradis
- Alpes Valaisannes : Mont Rose, Cervin par le Hornli
Les premières conclusions de l'étude
Modification du répertoire des courses, influence des clients sur le choix des itinéraires, solutions pour limiter la prise de risques : on ne grimpe déjà plus comment avant !



Les attentes des clients reflètent un "gros héritage culturel dans la manière de pratiquer la montagne qui nous vient de la démocratisation de l’alpinisme sportif après la Seconde Guerre Mondiale", détaille le géologue. "C'est l'époque, où sont apparus les premiers topos sélectifs, typiquement 'Les 100 plus belles courses' de Rébuffat. À partir de là, il fallait faire tel sommet devenu emblématique de l’alpinisme. C’est ce que l’on voit maintenant avec les réservations au Mont Blanc, déjà quasiment bouclées pour l’été prochain. Les gens ne veulent pas aller faire de l’alpinisme ou de la montagne - ils veulent 'aller faire le Mont Blanc'. Et dans un contexte de changement climatique, ça pose un réel problème. Car ces itinéraires [très fréquentés, ndlr] sont globalement assez affectés : ils sont en effet en haute altitude et soumis à des zones où les évolutions du terrain sont plutôt rapides".
Fin 2023 : un topo des 25 courses mises à jour
L’étude de Xavier Cailhol va au-delà du versant social. Elle vise également à déterminer l’impact du changement climatique sur les 25 itinéraires identifiés comme étant les plus fréquentés. "L’idée, c’est d’aller rencontrer les guides, de discuter avec eux", nous explique-t-il. "Ensemble, on prend des cartes. Et d’après une légende définie par Jacques Mouray qui reprend la liste de 25 phénomènes géomorphologiques pouvant atteindre des itinéraires dans les Alpes [retrait glaciaire, raidissement des pentes, éboulements rocheux, ouverture de nouvelles crevasses, ndlr], je leur demande de me dessiner ce qu’ils ont vu bouger, ce dont ils se souviennent. C’est une première base qui me permet d’avoir les grandes lignes des évolutions du terrain. Ensuite, je compare cela avec des orthophotos, des photos aériennes des années 80 et d’aujourd’hui. En rentrant toutes ces données sur des logiciels informatiques de SIG (Système d'Information Géographique), j’obtiens des cartographies annotées de ces phénomènes". D’ici fin 2023, Xavier compte publier, en partenariat avec le syndicat des guides, "un topo où ces 25 courses seront renseignées au prisme du changement climatique".

Lors des concertations avec les guides, outre une carte de localisation des différents phénomènes géomorphologiques sur les itinéraires les plus fréquentés par les guides de haute montagne, plusieurs outils sont apparus comme pertinents pour accompagner les alpinistes dans la compréhension du changement climatique, selon le géologue. Par exemple des bulletins d’informations réguliers sur les phénomènes principaux en cours dans les massifs, signalant les signes auxquels il faut faire particulièrement attention. Une démarche initiée au cours de l’été 2022. Mais aussi des outils participatifs de suivi et d’analyse des phénomènes géomorphologiques, associés à une analyse participative de la fréquentation des itinéraires. "L’idée serait de faire remonter des informations perçues sur le terrain et de les partager via un site internet par exemple - les modalités sont encore à construire […] Pas pour remplacer les professionnels dans leur décision, mais pour les accompagner dans leur choix".
Un tournant dans la pratique de l’alpinisme
"Le changement climatique vient questionner les limites d’adaptabilité, souligne Xavier Cailhol. Comment va-t-on pouvoir aménager un itinéraire ou en modifier les paramètres ? À quel moment va-t-on ne plus pouvoir y aller ? Il va falloir mettre en place des stratégies à plus long terme. Travailler autour de tout ce qui a trait à l’imaginaire. […] On s’est aperçu que lorsque le modèle sportif [de l'alpinisme, ndlr] s'est développé, dans les années 60-70, il y a eu une petite crue glacière, un petit refroidissement et pas mal de neige, notamment au printemps et en été, à moyenne et haute altitudes. Les conditions pour l'alpinisme étaient donc meilleures. Maintenant, ce n’est plus du tout le cas. Or, on essaie de pratiquer comme si l’on était encore dans des conditions optimales. Forcément, ça ne correspond plus, et ça vient poser des problèmes".



"Si on part du principe que le métier de guide, c’est aller au Mont Blanc en été, et qu'il faut suivre cette vision sportive que l’on a depuis une soixantaine d’années, ce métier est menacé", conclut le géologue. " A contrario, en remontant un peu plus dans l’histoire, on se rend compte qu’avant la première Guerre Mondiale, le boulot de guide, c’était par exemple d’emmener les gens depuis l’église de Chamonix jusqu’au Montenvers pour voir la mer de Glace. […] En 1865, sur 3400 courses vendues, 2400 consistaient à aller au Montenvers. Lorsque le tourisme pittoresque s’est arrêté, on est passé à de nouvelles attentes du public. […] À ce moment-là, le métier de guide a connu une transition mais a su se réadapter et s’approprier d’autres espaces […] Je pense, et là, je ne parle pas vraiment avec ma casquette de chercheur, que l’on est dans une phase de transition. Forcément, d’ici quelques années, dans un an, dix ans, quinze ans ou autre, je ne sais pas, on sera obligés de pratiquer différemment. Ca ne veut pas dire que l’on n’ira plus en montagne, ça ne veut pas dire pour autant qu’il n’y aura plus de guide parce que les guides ce sont, à la base, des gens qui vont en montagne. On n’ira pas forcément encadrer au Mont Blanc, même si certains iront peut-être encore. […] Pour moi, le métier de guide n’est pas forcément menacé, à condition que l’on accepte de prendre un tournant dans notre pratique et d’explorer autre chose".
Pour en savoir plus, lire l'étude complète de l'Edytem
Retrouvez les détails de l'étude de Xavier Cailhol lors du quatrième épisode de la série "Conscience", réalisé par Gaëtan Gaudissard. L'occasion de revenir en images sur l'impact du changement climatique sur la montagne.
Article initialement publié le 2 février, mis à jour le 3 février.
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