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Aiguille du Plan
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Super Frenchie réalise le premier ski BASE jump depuis l’Aiguille du Plan : « Je n’ai jamais été aussi anxieux »

  • 3 juin 2026
  • 6 minutes

La rédaction Outside.fr Marina Abello Buyle

À force d’accumuler les premières et les records, on pourrait croire que plus rien n’impressionne vraiment Super Frenchie. Pourtant, lorsque le Français revient sur son dernier ski BASE jump depuis la face nord de l’Aiguille du Plan, réalisé il y a quelques jours dans le massif du Mont-Blanc, c’est un autre mot qui revient sans cesse. L’anxiété. Celle d’un projet préparé depuis deux ans. Celle qu’impose la nécessité de réunir, dans une même journée, le ski de pente raide, l’alpinisme et le BASE jump. Sept mois d’entraînement spécifique, une nuit presque blanche au refuge des Cosmiques, plusieurs rappels suspendus au cœur d’une immense face de glace bleue, puis quelques secondes de vol pour conclure ce que Matthias Giraud considère aujourd’hui comme le projet le plus complexe de sa carrière.

25 mai 2026. Au refuge des Cosmiques, Matthias Giraud, alias Super Frenchie, surnom hérité des États-Unis où il vit depuis plus de vingt ans, peine à trouver le sommeil. Il est arrivé en France quelques jours plus tôt, après avoir scruté la météo pendant des mois dans l’attente des bonnes conditions. Mais ce soir-là, ce n’est pas le décalage horaire qui le tient éveillé. C’est la boule au ventre, à quelques heures de ce qu’il s’apprête à tenter.

L’idée lui a été soufflée par Aurélien Lardy, skieur de pente raide chamoniard que Matthias considère comme l’un des meilleurs représentants actuels de la discipline. « C’est quelqu’un que je respecte beaucoup, nous dit-il. Pour moi, c’est l’un de mes skieurs préférés dans les Alpes aujourd’hui. Il a un style superbe. » Les deux hommes cherchent alors un projet à imaginer ensemble. Il y a deux ans, Aurélien lui parle de l’Aiguille du Plan.

« Quand je l’ai regardée, je me suis dit : là, ça va être corsé. » Pas seulement parce que la pente est raide, même si elle l’est, avec des passages à plus de 50 degrés. Des pentes plus inclinées encore, Matthias Giraud en a déjà skié. Trois ans plus tôt, il avait même signé une première depuis l’Aiguille Blanche de Peuterey. Mais à l’Aiguille du Plan il faut progresser dans un environnement glaciaire complexe, installer des points d’ancrage, enchaîner plusieurs rappels, gérer les manipulations de corde dans la face, avant même de pouvoir sauter « C’est plus technique parce qu’il y a des mouvements, des manipulations de cordes à faire dans la face », résume-t-il. Les deux hommes essaient d’abord de partir ensemble. Mais les fenêtres météo sont rares, les agendas ne s’alignent pas, et Matthias finit par comprendre que ce projet, il devra l’assumer seul.

https://youtu.be/tyNNWs7LbrA?si=jVrKB2ByhK-UlP0W

« Je deviens un alpiniste maintenant »

Deux ans pour imaginer le projet, sept mois pour se perfectionner. « Même si j’ai fait pas mal de pente raide, je ne suis pas un spécialiste. Du coup, j’ai travaillé ma technique cet hiver », explique-t-il. Le BASE jump, lui, passe par de nombreux sauts de précision à faible hauteur. Et surtout, il doit être plus à l'aise en montagne. « Je ne suis pas non plus néophyte, précise-t-il. J’ai fait pas mal d’escalade dans ma vie. Mais j'ai du quand même me perfectionner en alpinisme. Parce que dans une face comme ça, on est seul. Il n’y a personne pour venir t’aider. »

« J’ai vraiment fait mes gammes. Je me suis entraîné à tous les scénarios. Tout l’hiver, j’ai travaillé les manipulations de cordes, les points d’ancrage, les différentes techniques de rappel, pour pouvoir m’adapter à ce que j’allais trouver dans la face. L’avantage, c’est qu’avec toute cette glace bleue, on peut poser des ancrages directement dans la glace. Mais ce sont des séracs. Il ne faut donc pas traîner, parce qu’il y a pas mal de chutes de blocs de glace, de rochers ou de neige dans la voie. Il fallait prendre son temps, mais rester efficace. Après, il n’y avait plus qu’à assembler le puzzle une fois dedans. »

« Je crois que je n’ai jamais été aussi anxieux »

Depuis l’Oregon, Matthias scrute l’évolution des conditions de la face nord de l’Aiguille du Plan. Le manteau neigeux, les plaques à vent, les redoux, les fenêtres météo. « J’étais en contact avec Pierre Masbou au PGHM, avec mon équipe et les skieurs du coin, qui ont pu me donner des informations extrêmement précises sur les conditions sur place. On a essayé de recouper tout ça à distance. » Le bon créneau finit par apparaître. Matthias décale ses billets et arrive à Chamonix le 23 mai.

« Lorsque la chaleur s’installe sur le massif, le manteau neigeux commence à se stabiliser. Le risque d’avalanche diminue, même si le vent reste un paramètre important. Souvent, au début d’une vague de chaleur, le matin ou le soir, les conditions restent encore calmes. Je suis allé faire un repérage le 24. On a vu que les températures allaient augmenter. On a réservé le refuge des Cosmiques le 25 et on a passé la nuit là-haut pour démarrer très tôt. Même si j’avais inspecté la face précisément, je ne savais pas exactement comment allaient être les conditions en haut. Combien de temps ça allait prendre pour que ça dégèle un petit peu, pour que ça se ramollisse juste assez. »

Quelques semaines avant sa tentative, le jeune alpiniste Milo Cravero trouve la mort dans la face, emporté par une avalanche. « Je ne le connaissais pas, mais ça m’a mis une pression supplémentaire. Je crois que je n’ai dormi qu’une petite heure cette nuit-là. J’avais tellement peur. Je n’arrêtais pas de me dire : tu sais ce qu’il faut faire et comment le faire, donc tu vas y arriver. Et je me suis raccroché à cette idée. Tout s’est passé parfaitement. »

« La vitesse était vraiment mon allié sur ce saut »

Accompagné du guide Alex Perrinet et du photographe Stéphane Laudé, Matthias s’engage dans la face. Deux rappels d’environ 60 mètres, plusieurs passages raides, 600 mètres de progression pour rejoindre le haut du sérac. Il ne lui reste alors qu’à prendre de la vitesse et s’élancer dans le vide. « La vitesse était vraiment mon alliée sur ce saut. Avec la trajectoire que j’avais, j’ai pu partir vite et obtenir une bonne séparation, à la fois horizontale et verticale, avec le relief. Le sérac ne faisait que 30 mètres de vertical, avec 25 mètres de glace inclinée en dessous et des rochers de chaque côté. Une ouverture dans la mauvaise direction aurait été catastrophique. »

« La voile s’est ouverte, poursuit-il. J’étais peut-être à seulement dix ou quinze mètres des rochers. Je pense qu’il y a eu à peu près une seconde et demie, deux secondes maximum de chute avant l’ouverture du parachute. En volant entre les parois rocheuses, toute la pression s’est évaporée. Une fois lancé dans la face, je n’avais plus du tout d’anxiété. Je savais exactement ce qu’il fallait faire, où il fallait aller, comment le faire. C’était vraiment épanouissant. Sept mois et demi de préparation venaient de porter leurs fruits. Je n’arrivais plus à m’arrêter de sourire ni de crier. »

« Cette descente est l'apogé de ma carrière »

Avec cette réalisation, Super Frenchie signe le premier ski BASE jump depuis l’Aiguille du Plan. Après plus de vingt ans de BASE jump, cette première garde pourtant une place à part. « C’est toujours dur quand on fait une première. Mais là, comme il y avait deux tiers de ski, un tiers d’alpinisme, c’était vraiment unique. Je savais que je pouvais tout bien faire, mais il y avait beaucoup de choses à gérer. Il fallait vraiment y aller étape par étape. »

« En anglais, on dit souvent : “You don’t rise to the situation, you fall back to your level of training.” On ne s’élève pas au niveau de la situation, on retombe à son niveau d’entraînement. C’était exactement ça. Il ne faut pas imaginer réussir tous les gestes au bon moment par magie. Il faut les avoir répétés, encore et encore, pour pouvoir s’y raccrocher une fois dans la face. »

« Nous ne sommes pas nombreux à pratiquer le ski BASE jump. Et mélanger l’alpinisme, la pente raide et le BASE jump, je suis un peu seul à le faire. J’essaie de trouver la bonne manière d’évoluer avec la corde, les piolets, tout le matériel. Comment gérer tout ça, comment le porter, comment le manipuler dans la face. Petit à petit, j’ai construit ma propre méthode. J’ai aussi dû remplacer un ski très explosif, très intuitif, par quelque chose de beaucoup plus rigoureux, de beaucoup plus précis. On est loin de mes premiers amours, le freeride et les grands virages dans la poudreuse. Pour moi, c’était presque davantage un projet d’alpinisme qu’un projet de ski. Et c’est une étape importante dans ma carrière. Maintenant que j’ai fait mes gammes dans tous les domaines, en ski comme en BASE jump, je peux aller vers des projets plus hauts, plus lointains, plus techniques. Vers mes rêves les plus ambitieux. » Les prochains pourraient le ramener dans le massif du Mont-Blanc. Ou l’emmener beaucoup plus loin, du côté du Pakistan et du Tibet.

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