A l’heure où les records de traversée de la Corse s’enchaînent, à pied ou à vélo, Steve Farrugia, lauréat de notre concours « Retour d’aventure » pour son récit sur son ascension en Bolivie, a entrepris, lui, de parcourir l’intégralité du mythique GR . « A l’ancienne », sur les pas de ceux qui, il y a 50 ans maintenant, l’ont emprunté pour la première fois. Un retour aux sources et une réflexion salutaires.
A 29 ans, ce Parisien, consultant dans un grand cabinet de conseil international, part à l’aventure cinq mois par an, avec une prédilection pour les terres glacées et les sommets. En mai 2019, l’alpiniste novice s’était lancé un énorme défi, l’ascension du sommet du Condoriri, massif au nord de la Cordillère Royale, en Bolivie, pointant à 5,648m. Une expérience éprouvante dont il avait tiré un récit passionnant, publié en juin dernier dans Outside dans le cadre de notre concours « Retour d’aventure ». Dans la foulée, il nous apprenait alors qu’entre autres expéditions cet été, il comptait marcher et faire l’intégralité du GR20. Rien d’extraordinaire quand on sait que chaque année environ 30.000 personnes foulent le célèbre parcours, selon l'Office de l'environnement de la Corse. Mais contre toute attente, il ne parlait pas de record d’aucune sorte, tendance forte en ce moment dans l’outdoor, mais tout simplement d’aborder le sentier sous une approche traditionnelle, en autonomie et en prenant le temps de savourer non l’exploit, mais le plaisir de la marche, la beauté des paysages et la richesse des rencontres. Et là, ça nous a intéressé à la rédaction d’Outside.
Voici donc son récit.
« Se rapprocher des sensations des pionniers, sacs de 20 kilos tiraillant les épaules, déséquilibrés dans les passages vertigineux. Respecter la nature, en évoluant en autonomie avec une sobriété des moyens. Prendre son temps, celui de la contemplation des paysages splendides de la montagne corse, celui des pauses baignades dans les piscines naturelles. Garder un peu d’énergie pour profiter des soirées étoilées. C’est avec cet état d’esprit que je me suis lancé sur le GR20 : du nord au sud (Calenzana-Conca) en autonomie quasi totale (un seul ravitaillement de nourriture à Vizzavona, après 9 jours). Une approche traditionnelle, sur un itinéraire en passe d’être dominé par le trail et où les aménagements modernes favorisent la randonnée ultralégère.
Poids du sac de rando aujourd'hui : 8 kg
En 1970, année du premier balisage, seuls les plus coriaces se lançaient sur le GR20. Il fallait être autonome, en nourriture et en équipements, car les ravitaillements n’étaient possibles qu’en s’écartant du chemin pour rejoindre les villages. Aussi, les premiers à arpenter le sentier préféraient tout transporter du début à la fin. Les premiers refuges ne verront le jour que l’année suivante.
Cinquante ans plus tard, le poids moyen du sac à dos sur le parcours a considérablement diminué. Le randonneur porte huit kilos maximums et le traileur pourra se contenter de moins de cinq kilos. Car les refuges proposent désormais hébergement (dortoir ou location de tente avec matelas), repas (diner, petit déjeuner, panier-repas à emporter pour le midi), tous types de boissons dont des bières, de l’épicerie, sans parler de douches chaudes. Tout cela permet à un public toujours plus large d’arpenter le sentier. A sa création, celui qui aurait nourrit le projet de traverser le GR20 en courant serait passé pour un fou. Aujourd’hui, c’est celui qui choisit l’autonomie, sac de 60 litres sur le dos, qui peut se sentir à contre-courant.



Nous étions en effet très peu sur le chemin cette année à transporter toute notre maison sur le dos. Et nous avons vite senti le contraste avec les autres marcheurs. Physiquement d’abord. Nous partions aux premières lueurs du jour, comme tous nos compagnons de route, pour éviter les grosses chaleurs. Mais si eux arrivaient en début d’après-midi voire en fin de matinée au prochain refuge, pulvérisant sans trop de difficultés les temps indicatifs du topoguide de la FFRandonnée, nous arrivions de notre côté bien plus tard et n’avions aucun espoir de réaliser des records de vitesse. Sur le chemin, nous avancions plus lentement, les mollets tiraillaient plus vite que d’habitude, le souffle était bien court dans les montées et nous peinions dans les passages raides et étroits, désavantagés par le poids et la taille de nos sacs.
Pourquoi doubler l'étape ?
Mais c’est surtout en termes d’approche que nous nous sentions à l’opposé de l’état d’esprit général. Avec nos 20 kilos sur le dos, hors de question d’aller plus vite que le topoguide : nous respections les 16 étapes classiques qu’il préconise. Les autres eux, avaient prévu d’aller un peu plus vite, en doublant quelques étapes, ou beaucoup plus vite, en les triplant.
C’est d’ailleurs la première question que l’on vous pose lorsque vous parlez de votre GR20 : ‘en combien de temps ?’ C’est également le sujet qui anime toutes les discussions au refuge le soir. Et même ceux qui ne l’avaient pas prévu se laissent tenter : faut-il doubler l’étape, qui parait courte, de demain ? Nous avons ainsi parfois eu l’impression d’être baignés dans une atmosphère de vitesse et de performance sportive qui semble s’être emparée du GR20 depuis quelques années.

A notre arrivée à Calenzana, notre premier contact avec un local nous met déjà la pression. À la vue de nos gros sacs, un Corse nous aborde et nous explique qu’à l’âge de 29 ans, il a réalisé le parcours en 2 jours et demi. Sur le chemin, nous suscitons souvent l’étonnement voire l’incompréhension. Une fois même, du dédain : lors d’une pause, une randonneuse, son sac à dos d’hydratation de 5L sur le dos, se permet de lancer à Thomas (mon ami qui m’accompagne pour la partie nord) : « ça a l’air dur pour vous ». Un évènement isolé, heureusement. Car ce qui n’a pas changé depuis 50 ans, et qui fait aussi la richesse d’une expérience sur le GR20, c’est l’ambiance chaleureuse, la solidarité et la bienveillance qu’on retrouve entre tous les randonneurs. Qu’importe la manière dont on a choisi d’arpenter le sentier, on se retrouve tous autour d’une même passion pour la nature. Et on ne vient pas vraiment sur le GR20 pour l’isolement et l’introspection personnelle. C’est la convivialité qui règne en maitre.
La bière est meilleure en fin de parcours
Au cours des rencontres, nous sommes souvent au centre de débats animés sur l’intérêt de réaliser le GR20 en autonomie. Et les moqueries amicales fusent chaque fois que je refuse de savourer une Pietra, la bière locale, qui semble être la récompense quotidienne de la majorité de mes compagnons : je suis plutôt partisan de la bière à la toute fin du périple, elle a un bien meilleur goût ! Et j’avoue qu’il nous est arrivé de remettre en question une telle démarche et d’abdiquer face à la modernité. Thomas a cédé à la tentation de la bière et nous complétions parfois nos repas de boissons fraiches et de canistrelli achetés dans l’épicerie. Sur le chemin, nous nous sommes arrêtés quelquefois dans des bergeries pour déguster des mets simples (fromage, charcuterie), mais tellement savoureux. Enfin, nous avons profité d’un seul repas en refuge. Mais comment aurions-nous pu résister ? Cela faisait trois jours que les randonneurs que nous croisions dans le sens inverse nous parlaient des délicieuses lasagnes aux épinards/brocciu et de la mousse au chocolat du refuge de l’Onda, ( à ne pas rater !). Nous ne regrettons pas ces écarts, ils enrichissent l’expérience du GR20. Mais nous en payons ensuite le prix en poursuivant notre route le sac lourd de trop de nourriture.

Reste que si l’on ne ressent pas d’animosité et d’esprit de compétition entre randonneurs, il est difficile de se défaire de cette approche omniprésente sur le sentier, celle du trail, de la vitesse, de l’exploit sportif. Pourquoi la retrouve-t-on spécifiquement sur le GR20 et pas sur les autres randonnées itinérantes ?
Un GR pas si redoutable
Elle est probablement due à la forte monopolisation médiatique du caractère redoutable du GR20, réduit constamment à son titre de « chemin le plus difficile d’Europe » (sur quels critères ?). Cela s'est ensuite accentué avec les records de vitesse qui font la une de l’actualité. Il n’en fallait pas plus pour que le sentier devienne le terrain de jeu favori de tous ceux qui veulent se lancer un défi sportif. Ce qui est réjouissant !L’idée n’est pas de râler contre les traileurs et de vouloir qu’ils cessent d’investir le GR20. Bien au contraire. Il faut que les sentiers continuent d’attirer un public varié et que chacun puisse y trouver ce qu’il recherche. Mais il ne faudrait pas que d’autres se sentent découragés par la dimension terrible du GR20, et par cette pression de vitesse qui l'entoure aujourd’hui. Je pense aux randonneurs souhaitant simplement déconnecter, aller à la rencontre de la nature sauvage, rencontrer des personnes partageant la même passion. Toutes ces raisons qui les poussent à se lancer dans d’autres grandes randonnées, mais qui bizarrement, au moment d’envisager le GR20, s’estompent pour laisser place à un énorme doute : ai-je le niveau ? Est-ce bien pour moi ?



Démystifions d’abord la difficulté du GR20. Ce n’est pas une promenade de santé certes, mais pour peu qu’on anticipe et qu’on s’y prépare, ce sentier n’est pas plus exigeant qu’une autre randonnée itinérante en terrain montagneux. Les dénivelés à quatre chiffres, les passages abrupts, les prévisions météo qui peuvent rendre le chemin dangereux… Ce ne sont que des éléments factuels qui n’auront pas la même résonnance pour deux individus différents. Il s’agit simplement de bien évaluer votre condition et votre expérience par rapport à votre objectif, et d’anticiper. Aucun sentier n’est insurmontable. C’est la préparation qu’il faut adapter.
Aucun record n'est obligatoire
Et de rappeler que oui, le GR20 peut se faire en respectant les 16 jours préconisés par le topo. Qu’il est même autorisé de mettre plus de temps que les heures de marche indicatives. Personne n’attend de vous que vous battiez un record de vitesse si ce n’est pas votre objectif. Et si par malheur, à cause de votre forme olympique, vous arrivez avant midi au refuge, doubler l’étape n’est pas l’unique option. Vous pouvez profiter de cet après-midi pour ne rien faire, boire du thé, discuter avec les autres ou faire une sieste… Quand aurez-vous de nouveau la chance de passer autant de temps dans un tel cadre, entouré d’une nature restée intacte ?




S’attarder, marcher sans hâte, s’arracher à nos vies dominées par l’urgence et la pression du temps, le GR20 est aussi fait pour ça. Alors, cessons de résumer le GR20 uniquement à sa difficulté et ses records de vitesse. Parlons aussi de la splendeur de la montagne corse. De la beauté renversante de paysages d’une grande variété qui ont conservé leur aspect originel. Du sentiment unique de culminer sur des crêtes aériennes. Des panoramas à 360° à couper le souffle. Faisons saliver le lecteur en mentionnant les superbes couchers de soleil qui teintent de rose et de mauve les sommets alentour. N’oublions pas les forêts de pins, les cascades, les pozzines, les lacs d’altitude, les pics déchiquetés des aiguilles de Bavella…
Le GR20 vous récompense au centuple des efforts et de la sueur.

Cinquante ans après le premier balisage et la création du sentier, j'ai parcouru le GR20 en recréant dans la mesure du possible les contraintes du passé. Une expérience enrichissante, qui m'a permis de rappeler que cet itinéraire a avant tout été créé pour les amoureux de la nature qui souhaitent découvrir le cœur sauvage de la Corse. Pour ceux qui souhaitent se mettre au défi physiquement, comme pour ceux qui pensent que c’est un affront à la nature que de la traverser à toute vitesse. Aucune façon de vivre cette aventure n’est meilleure, plus méritante ou plus belle qu’une autre. Elle est simplement la vôtre. La nature ne doit-elle pas rester un endroit où l’on ne devrait pas ressentir une quelconque pression de performance ?
Donc s’il vous plait, lorsque je vous dis que j’ai fait le GR20 … arrêtez de me demander « en combien de temps ? »
Pour en savoir plus sur les expéditions et randonnées de Steve Faruggia, voir son compte Instagram.
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Poursuivez votre lecture avec les premiers « Retours d’aventure », récits de Lucas Lepage : « 16 chiens, 2 traineaux, comment Lou et Lucas ont fui le coronavirus en Norvège » et Guillaume Chardeau : « Sur les traces de Robinson Crusoé ».
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