De la sortie trail du dimanche au départ d’un ultra, d’une rando ou d’un triathlon, les montres GPS sont devenues des compagnons presque incontournables des pratiquants outdoor. Mais derrière les cartes, les segments, les données cardio ou les algorithmes d’entraînement, se joue aussi une bataille beaucoup moins visible : celle des brevets. Après une plainte de Strava finalement abandonnée en octobre 2025, Garmin reste engagé dans un autre bras de fer judiciaire, cette fois avec Suunto.
GPS multibande, cartographie embarquée, suivi de la fréquence cardiaque, analyse de la récupération, mesure respiratoire, algorithmes d’entraînement… Ces fonctions sont devenues si courantes qu’on les retrouve sur la plupart des montres de sport. Mais pour les fabricants, elles reposent sur des technologies complexes, développées, perfectionnées puis verrouillées par des brevets. Et lorsque deux acteurs s’accusent d’en faire usage sans autorisation, la bataille bascule vite sur le terrain judiciaire.
Depuis l’automne 2025, Garmin est ainsi engagé dans deux affaires bien différentes. Celle ouverte par Strava autour des segments et des heatmaps, ces cartes de chaleur qui visualisent les zones d’activité les plus fréquentées, a tourné court. Celle lancée par Suunto devant la justice américaine continue, elle, de prendre de l’ampleur, la marque finlandaise accusant Garmin d’utiliser sans autorisation plusieurs technologies liées notamment au suivi respiratoire, au golf et aux antennes intégrées de ses montres.
L’affaire Strava contre Garmin
En octobre 2025, Strava déposait devant la justice fédérale américaine une plainte accusant Garmin d’avoir violé deux brevets liés à des fonctionnalités centrales de la plateforme californienne. Au cœur du dossier, les « Strava Live Segments », les portions de route ou de parcours créées par les utilisateurs permettant d’établir des classements de performance en temps réel, et les « heatmaps », les cartes thermiques utilisées pour visualiser les zones d’activité sportive les plus fréquentées. Selon les documents transmis au tribunal du Colorado, Strava estimait que Garmin avait dépassé le cadre de l’accord signé entre les deux entreprises en 2015 en développant ses propres segments Garmin Connect et en étendant leur utilisation à des utilisateurs ne passant plus nécessairement par l’écosystème Strava.
« Garmin profite indûment de l’innovation et de l’investissement de Strava », affirmait alors la plateforme californienne, qui demandait non seulement des dommages et intérêts, mais également une injonction permanente visant à empêcher Garmin de commercialiser des produits intégrant ces fonctionnalités. La procédure ciblait potentiellement une très large partie de l’écosystème Garmin, à savoir les compteurs Edge, les montres Forerunner, Fenix et Epix, ainsi que la plateforme Garmin Connect.
Derrière les brevets, une bataille autour des logos et des données
Comme l’a notamment analysé Ray Maker sur DC Rainmaker, média technologique spécialisé, derrière le litige sur les brevets apparaissait en réalité la question de la visibilité des marques et du contrôle des données utilisateur.
Dans un long message publié sur Reddit, le Chief Product Officer de Strava, Matt Salazar, expliquait les raisons de la démarche engagée contre Garmin. « Le 1er juillet, Garmin a annoncé de nouvelles directives pour tous ses partenaires API, y compris Strava, exigeant que le logo Garmin soit présent sur chaque publication d'activité, écran, graphique, image ou carte de partage. Nous avons jusqu'au 1er novembre pour nous y conformer, sinon Garmin a menacé de couper l'accès à son API, empêchant ainsi le téléchargement de toutes les activités Garmin sur Strava. »
Selon Strava, Garmin aurait donc imposé à ses partenaires l’affichage systématique du logo Garmin sur chaque activité synchronisée, graphique ou carte de partage issue d’un appareil de la marque. Une mesure que la plateforme affirme avoir tenté de négocier pendant plusieurs mois, sans succès. « On considère ça comme de la pub flagrante, écrivait Matt Salazar. Garmin veut utiliser Strava et tous les autres partenaires comme une plateforme publicitaire. »
Strava défendait par ailleurs l’idée que les données enregistrées sur une montre devaient pouvoir être librement transférées par l’utilisateur, sans obligation d’affichage promotionnel associée à la marque du matériel utilisé. Une position néanmoins jugée paradoxale par une partie des utilisateurs. En effet, en 2024, Strava avait elle-même durci les règles de son API, et revendiquait un contrôle renforcé des données synchronisées depuis certains appareils, notamment Garmin. Une décision que Strava justifiait par des raisons de sécurité et de protection des données.
Malgré l’ampleur de la plainte, l’affaire aura finalement été particulièrement brève. Vingt-et-un jours seulement après son dépôt, Strava décidait d’abandonner les poursuites. Un retrait interprété par plusieurs observateurs comme le signe d’un rapport de force économique difficile à soutenir pour la plateforme américaine. Garmin représente en effet l’un des partenaires les plus importants de Strava, aussi bien en volume de données synchronisées qu’en nombre d’abonnés payants utilisant des appareils Garmin. Depuis, Garmin semble d’ailleurs avoir renforcé ses liens avec Komoot, l’un des concurrents de Strava, conséquence assez ironique pour une bataille qui aura finalement contribué à éloigner l’un de ses partenaires historiques les plus importants.
L’affaire Suunto contre Garmin
Quelques jours avant même la plainte de Strava, une autre procédure avait pourtant déjà été lancée dans une relative discrétion.
Le 22 septembre 2025, Suunto, marque finlandaise fondée en 1936 et aujourd’hui bien plus modeste que Garmin en parts de marché, déposait plainte contre son concurrent devant le tribunal fédéral du district oriental du Texas. Une juridiction régulièrement choisie dans les affaires de brevets, notamment pour la rapidité de ses procédures et sa réputation plutôt favorable aux plaignants. La société finlandaise accuse Garmin de violer cinq brevets couvrant plusieurs domaines clés des montres connectées.
Le premier brevet invoqué, le brevet américain n°7,489,241, concerne les systèmes de détection et de suivi des coups au golf à partir d’accéléromètres capables d’identifier l’impact entre le club et la balle. Le second, le brevet n°8,021,306, porte sur l’estimation de la fréquence respiratoire à partir des données issues d’un capteur optique de fréquence cardiaque et de la variabilité de fréquence cardiaque (HRV). Les trois autres brevets concernent principalement les architectures d’antennes embarquées dans des appareils portés au poignet.
À travers cette plainte de 56 pages, Suunto accuse Garmin d’utiliser sans autorisation ces technologies dans une large partie de ses gammes de produits, notamment les séries Fenix, Epix et Approach, ainsi que les accessoires de suivi de golf CT10. La société finlandaise réclame des dommages financiers mais également une injonction destinée à empêcher Garmin de continuer à commercialiser les produits concernés.
Alors que Garmin et Suunto entretenaient historiquement des relations relativement stables, incluant pendant de nombreuses années plusieurs accords de licence technologique, l’offensive judiciaire a surpris une partie du secteur.
La contre-attaque de Garmin
Toujours d’après DC Rainmaker, Garmin a répondu le 29 décembre 2025 par un document judiciaire de 218 pages. Le groupe américain conteste d’abord plusieurs éléments de procédure. Selon lui, Suunto aurait notamment visé la mauvaise entité juridique, la plainte ayant été déposée contre Garmin Ltd alors que les activités de fabrication, de vente et de commercialisation relèveraient principalement de Garmin International.
Mais Garmin ne se contente pas de se défendre. Le groupe engage à son tour des contre-poursuites pour violation de brevets, non seulement contre Suunto, mais aussi contre sa maison mère chinoise, Dongguan Liesheng Electronic Technology. Garmin ne vise plus seulement les montres Suunto, mais potentiellement d’autres produits commercialisés par Dongguan Liesheng sur différentes plateformes de distribution, notamment via Amazon.
La maison mère de Suunto a rapidement tenté de faire annuler une partie de cette contre-attaque, estimant que Garmin utilisait la procédure comme un levier de pression économique contre un groupe étranger. Dans un mémoire adressé au tribunal américain, Dongguan Liesheng affirmait que l’objectif réel de Garmin n’était pas uniquement de défendre des brevets mais aussi « d’imposer le coût et la charge d’un contentieux fédéral américain » à la société mère de Suunto. Le tribunal américain a toutefois rejeté cette demande préliminaire, offrant à Garmin un premier avantage procédural dans le dossier.
L’affaire est pourtant loin d’être terminée. Dans de nouveaux documents transmis à la justice, Dongguan Liesheng accuse désormais Garmin de contradictions techniques internes dans ses propres revendications de brevets. Dans un marché des montres GPS devenu ultra-concurrentiel, la bataille ne se joue plus seulement sur l’autonomie, la précision ou la cartographie, mais aussi dans les portefeuilles de brevets des fabricants.
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