Longtemps absente de l’escalade de compétition, la toute première Fantasy Climbing League y fait aujourd’hui son entrée. La plateforme, lancée le 22 avril par deux frères suédois, permet de composer une équipe virtuelle de grimpeurs et de marquer des points selon leurs résultats sur le circuit international. À première vue, l’idée pourrait passer pour un jeu réservé à quelques geeks. Elle raconte pourtant quelque chose de plus profond sur l’évolution de la discipline. Portée par l’essor des salles, les Jeux olympiques et une génération d’athlètes très suivis en ligne, l’escalade n’a jamais été aussi visible. Mais la compétition cherche encore à fidéliser son public au-delà des grands rendez-vous. Avec cette Fantasy Climbing League, la grimpe franchit une nouvelle étape dans sa mue en sport-spectacle, en devenant peu à peu un sport que l’on suit autant qu’un sport que l’on pratique.
Si le principe de fantasy league est déjà solidement ancré dans plusieurs univers sportifs, notamment le football ou le basket, il n’avait jusqu’ici pas vraiment pris dans le monde de l’escalade. Ce n’était pourtant sans doute qu’une question de temps, au vu de l’expansion fulgurante que connaît depuis plusieurs années la discipline.
Portée en grande partie par le développement massif des salles en milieu urbain, l’escalade a connu, en un temps record, une explosion de sa base de pratiquants. En France, selon l’Observatoire de l’escalade 2026, la discipline rassemble désormais environ 1,9 million de pratiquants adultes, contre 1,1 million en 2019, tandis que le territoire compte 291 salles privées marchandes et plus d’un millier de clubs ou établissements affiliés à la FFME. Et son intégration aux Jeux olympiques de Tokyo en 2021 n’a fait qu’accélérer sa visibilité mondiale. Dès lors, les retransmissions se sont professionnalisées et les formats de compétition ont été pensés pour devenir plus lisibles, plus spectaculaires et plus faciles à suivre par un public qui ne grimpe pas forcément.
Si l’engouement suscité par les Jeux était bel et bien réel, l’enjeu central restait de convaincre ce nouveau public de revenir regarder les circuits internationaux, encore peu suivis sur l’ensemble d’une saison. Restait donc une case vide dans le tableau du sport-spectacle moderne, désormais occupée par la Fantasy Climbing League, une plateforme permettant à n’importe quel fan de composer sa propre équipe virtuelle de grimpeurs et de suivre les résultats des Coupes du monde, comme on suit son équipe de foot en Fantasy Premier League. Derrière le projet, deux frères suédois, Emil et Felix Abrahamsson.
Qu'est-ce que la Fantasy Climbing League ?
Le principe d’une Fantasy League est relativement simple : il s'agit de sélectionner des athlètes réels issus de différentes équipes ou nations, et de créer sa propre équipe fictive, dont les performances sont ensuite directement indexées sur les résultats obtenus en compétition. Chaque classement rapporte un certain nombre de points, et les utilisateurs peuvent comparer leurs scores avec ceux d'autres participants tout au long de la saison, en ajustant leurs choix entre chaque manche.
À l’origine de la Fantasy Climbing League, Emil Abrahamsson, ancien compétiteur sur le circuit européen entre 2020 et 2023, son frère Felix, et une idée née d'une pratique informelle entre amis. « Il y a quelques années, notre groupe d'amis s'est réuni pour regarder la Coupe du monde », raconte Emil à Climbing. Le groupe suivait alors une sélection de grimpeurs professionnels via des tableurs Excel, avant de se retrouver pour regarder les compétitions et confronter leurs pronostics sur les résultats. « Chacun donnait ses prédictions et plus on visait juste, plus on gagnait de points. C'était une mini-compétition entre nous », raconte-t-il. Progressivement, le jeu les a poussés à s'informer davantage sur les athlètes et à s'investir émotionnellement dans les résultats de leur équipe fictive. « Ça a transformé ma façon de suivre le circuit », résume-t-il.
« Le gros problème des compétitions, poursuit Emil, c'est que si on ne connaît pas bien les athlètes, ça peut vite être ennuyeux à regarder. La plupart des gens veulent savoir à quoi s'attendre, qui soutenir, qui est l'underdog... À notre connaissance, la Fantasy League n'existait pas encore en escalade, ce qui est bien dommage, parce que ça rend le suivi de ce sport beaucoup plus intéressant. »
Comment fonctionne la plateforme ?
L’idée de transposer ce jeu informel à la communauté de grimpeurs, et de leur proposer à la fois un outil de suivi et de divertissement a vite pris forme chez les deux frères. En s’appuyant sur les compétences de Felix, ingénieur en machine learning, et d’Emil, créateur de contenus sur YouTube, les deux frères ont conçu une plateforme gratuite, la Fantasy Climbing League, mise en ligne le 22 avril, au moment du début de la saison 2026 de Coupe du monde de bloc à Keqiao, en Chine.
La plateforme s’appuie directement sur le calendrier officiel du circuit international, désormais réuni sous l’appellation World Climbing Series, et couvre les six grandes catégories, bloc, difficulté et vitesse, chez les femmes et chez les hommes. Concrètement, chaque utilisateur dispose d’un budget de 1 000 crédits pour composer une équipe de huit athlètes. La valeur de chacun est déterminée en fonction de ses performances passées : les favoris coûtent cher, les profils moins connus sont plus accessibles. Par exemple, lors de la Coupe du monde à Keqiao, Oriane Bertone et Sorato Anraku, références du circuit mondial en bloc, constituaient des ajouts coûteux à une équipe, tout comme la Slovène Janja Garnbret, grande favorite et choix quasi incontournable pour de nombreux joueurs. « Notre site s’appuie sur les classements des saisons précédentes, on ne peut donc sélectionner qu’un nombre limité d'athlètes dans son équipe, explique Emil. Ça pousse à faire des choix, à parier sur des grimpeurs auxquels on croit, mais qui n’ont pas encore forcément montré tout leur potentiel. »
À chaque étape de la Coupe du monde, les résultats réels viennent alimenter les scores des équipes virtuelles. Les classements sont mis à jour en continu, permettant aux participants de se situer face à des milliers d’autres joueurs et d’ajuster leur sélection entre les compétitions. La première manche de la Coupe du monde de bloc a d’ailleurs illustré d’emblée l’intérêt du dispositif : Janja Garnbret a terminé deuxième, devancée en finale par la Française Zélia Avezou, qui signait là sa première victoire en Coupe du monde de bloc. Le type de scénario que peu avaient anticipé, et qui nourrit l’engagement des joueurs sur toute la saison.
Parallèlement aux ligues publiques, les utilisateurs peuvent aussi créer leurs propres ligues privées, en adaptant la taille des équipes, le budget, ou encore le système de sélection des grimpeurs. Une dimension à laquelle Emil est particulièrement attaché. « Les ligues privées, c’est ce qui se rapproche le plus de ce qu’on faisait entre amis au départ, souligne-t-il. On peut adapter les règles, jouer entre nous, et retrouver ce côté convivial qui rend le suivi des compétitions encore plus intéressant. »
Un nouvel outil pour engager le public
La Fantasy Climbing League entend ainsi inciter le spectateur à dépasser le simple résultat d’une épreuve pour s’intéresser aux parcours et aux dynamiques de progression des profils émergents tout comme celles des têtes d’affiche. L’ambition, pour Emil Abrahamsson, dépasse le simple cadre du jeu : « Les gens voient tous ces noms et commencent à s’y intéresser par eux-mêmes, en allant regarder les résultats d’autres compétitions, explique-t-il. Ils voient que Toby Roberts a gagné la finale olympique, puis ils vont sur son Instagram pour voir ce qu’il devient. C’est exactement ce genre d’engagement que j’aimerais encourager. La ligue permet de mettre davantage les athlètes en lumière et de leur accorder l’attention qu’ils méritent. »
Un constat partagé par l’ancienne grimpeuse britannique Shauna Coxsey, double vainqueure en Coupe du monde de bloc, qui voit dans ce type d’initiative un levier potentiel pour renforcer l’engagement du public. Elle estime qu’un tel dispositif peut inciter davantage de spectateurs à suivre les compétitions et à soutenir leurs athlètes favoris. « Le fait qu’Emil soit derrière ce projet est plutôt rassurant. Il est profondément impliqué dans l’escalade et sa communauté, ça sera intéressant de voir comment cela évolue. »
Limites et interrogations de la Fantasy Climbing League
Pour Emil Abrahamsson, l’escalade se prête particulièrement bien à ce type de jeu. Un pied qui zippe, des mouvements peu adaptés à certains gabarits (comme on avait pu le constater lors des Jeux olympiques de Paris 2024 avec Ai Mori), ou encore des « bêtas » que certains grimpeurs parviennent à résoudre quand d’autres échouent sont d'autant d’éléments qui rendent chaque compétition difficile à anticiper et donc intéressante à suivre.
Mais l'apparition de la plateforme, et notamment l’importation des codes des fantasy leagues déjà bien installées dans d’autres sports, soulève toutefois un certain nombre de questions. D'abord, le fait de transformer les athlètes en « unités de points » pourrait alimenter des frustrations ou tensions entre joueurs, voire, dans certains cas, des formes de pression ou de harcèlement en ligne à l’encontre des sportifs.
Et si l’escalade de compétition reste encore une discipline peu monétisée, la question des paris sportifs ne peut pas être totalement écartée. Dans d’autres disciplines, les frontières entre fantasy leagues et jeux d’argent se sont progressivement estompées, certains formats servant de porte d’entrée vers des pratiques de pari. Emil Abrahamsson assure toutefois ne pas vouloir emprunter cette voie. « Nous n’avons aucune intention d’intégrer des mécanismes de pari à la plateforme », explique-t-il, tout en reconnaissant ne pas pouvoir contrôler totalement les comportements des utilisateurs, notamment dans les ligues privées. « Si cela devait prendre trop d’ampleur, nous interviendrions rapidement », ajoute-t-il.
Une mutation de l'escalade vers le sport-spectacle ?
À un moment où la compétition d’escalade cherche encore à stabiliser sa place dans l’économie du sport-spectacle, la Fantasy Climbing League reste en phase expérimentale. « Nous faisons cela par plaisir, et nous ne monétiserons pas le projet pour le moment, assure Emil Abrahamsson. Si son fonctionnement finit par exiger beaucoup de temps, d'énergie et d'argent, nous trouverons peut-être une solution, mais pour l'instant, le seul but est de permettre à chacun de profiter un peu plus des Coupes du monde. » La plateforme a néanmoins déjà attiré plusieurs milliers d’inscrits, au point que les deux frères anticipent des pics de fréquentation importants lors des étapes de Coupe du monde, avec le risque de bugs ou de surcharge des serveurs. Les retours sont pour l’heure globalement positifs, mais Emil insiste sur la nécessité de surveiller l’évolution des usages, y compris pour éviter l’apparition de formes de « toxicité » dans les échanges ou les comportements entre utilisateurs.
Reste à voir si la plateforme permettra réellement de fidéliser les spectateurs, d’approfondir leur compréhension du circuit et de renforcer leur attachement aux athlètes, ou s’il restera un outil d’engagement parmi d’autres.
« Si les athlètes ne sont finalement que des points sur votre tableau de score, alors nous aurons clairement échoué, déclare Emil. Et si au contraire, la Fantasy League suscite un engagement et un intérêt pour l'athlète, alors nous aurons réussi. »
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