Pendant que les équipes de sherpas chargées d’installer les cordes fixes sur l’Everest progressent enfin vers le Col Sud, après plusieurs semaines de retard liées au mauvais temps et à l’instabilité du Khumbu Icefall, un autre dossier agite le camp de base. Les drones cargo, désormais essentiels à la logistique des expéditions, ont été brusquement interdits par les autorités népalaises avant d’être de nouveau autorisés cinq jours plus tard. Derrière cette volte-face, se profile une affaire sensible, sur fond de rivalité technologique entre Pékin et Washington.
Du drone-caméra au drone cargo
Depuis plusieurs saisons, les drones font désormais partie du paysage de l’Everest. D’abord utilisés pour la photographie aérienne, notamment après le vol réalisé en 2022 par la société chinoise 8KRAW qui avait survolé le sommet, ils sont progressivement devenus, à mesure que la technologique elle-même s'est developpée, des outils logistiques pour transporter du matériel entre le camp de base et le camp I.
Avant même d’atteindre le toit du monde, toute expédition doit franchir le Khumbu Icefall, un labyrinthe de glace en perpétuel mouvement située juste au-dessus du camp de base. Entre crevasses mouvantes et séracs suspendus, cette section est considérée comme l’une des plus dangereuses de toute l’ascension. Chaque saison, les sherpas et les « Icefall Doctors », chargés d’ouvrir et d’équiper l’itinéraire, y transportent échelles, cordes fixes, bouteilles d’oxygène et matériel de camp au prix d’allers-retours particulièrement exposés.
Dans ce contexte, transporter du matériel par voie aérienne représentait une transformation majeure de l’organisation des expéditions. Dès 2024, l’entreprise népalaise Airlift Technology avait réalisé les premiers essais de drones cargo capables d’opérer à très haute altitude. Trois vols expérimentaux avaient alors été effectués entre le camp de base et le Camp I, situé autour de 6 000 mètres, permettant de transporter des bouteilles d’oxygène avant de redescendre avec des déchets.
L’objectif initial était d’assister les Icefall Doctors dans le transport du matériel entre le camp de base et le Camp I et dans le repérage des passages les plus sûrs à travers les séracs et les crevasses. Selon The Kathmandu Post, un vol d’une dizaine de minutes permettait désormais d’acheminer jusqu’à 50 kg de matériel jusqu’au Camp I, une opération qui aurait nécessité auparavant une douzaine de sherpas et cinq à sept heures. L'intérêt y est donc autant économique que humain, chaque charge transportée par drone évitant un aller-retour moins dans une zone excessivement dangereuse.
Les chiffres des dernières saisons parlent pour eux même. En 2025, les drones opérés par Airlift Technology ont transporté plus de 2,5 tonnes d’équipement à travers le Khumbu Icefall, dont 444 kg de matériel destiné à l’ouverture de la voie, 900 kg de fournitures pour les équipes de fixation des cordes et plus de 150 bouteilles d’oxygène. Les drones ont également permis de retirer 300 kg de déchets depuis les camps supérieurs, un enjeu devenu central sur une montagne régulièrement critiquée pour l’accumulation de détritus laissés par les expéditions.
Des drones devenus indispensables
L’expérience s’étant révélée concluante, cette année, Airlift Technology avait encore progressivement élargi ses opérations et investi dans des appareils plus puissants. En partenariat avec le Sagarmatha Pollution Control Committee (SPCC), l’organisme chargé notamment de la gestion des déchets sur l’Everest et la municipalité rurale du Khumbu Pasang Lhamu, l’entreprise utilisait désormais le DJI FlyCart 100, le nouveau modèle du drone cargo chinois capable de transporter jusqu’à 100 kg au niveau de la mer. Aux altitudes himalayennes, les opérateurs limitaient cependant les charges à environ 40 à 50 kg afin de garantir la sécurité des vols. Selon The Kathmandu Post, l’entreprise facturait environ 1 000 roupies népalaises par kilogramme transporté, soit un peu moins de 6 euros, un coût bien inférieur à celui des rotations d’hélicoptères.
Au-delà du transport de matériel, les drones étaient également utilisés pour cartographier le glacier grâce à des prises de vue permettant de générer des modèles 3D du Khumbu Icefall. Un élément particulièrement précieux cette année, alors que les équipes chargées d’ouvrir la voie ont dû interrompre leur travail pendant plusieurs semaines à cause d’un immense sérac menaçant de s'effondrer sur l’itinéraire habituel.
Une suspension brutale sur fond de rivalité technologique
Le 30 avril, pourtant, le ministère népalais de l’Intérieur a suspendu sans préavis les autorisations de vol des drones opérant sur l’Everest. Le permis du drone chinois DJI FlyCart 100 a été annulé, tandis qu’une demande de vol d’essai concernant un drone américain, le FreeFly Alta X Gen 2 produit par Freefly Systems, a été rejetée, alors même qu’une autorisation préalable avait déjà été accordée à Airlift Technology quelques mois plus tôt.
Les autorités ont invoqué des « préoccupations liées à la réglementation sur les opérations de véhicules aériens sans pilote » ainsi que des « sensibilités sécuritaires nécessitant une consultation plus large », selon The Tourism Times.
Derrière ces justifications administratives, l'affaire révèle pourtant une rivalité technologique entre Pékin et Washington sur les pentes de l’Everest. Selon plusieurs responsables cités par le journal népalais, les autorités se seraient inquiétées de voir coexister technologies américaines et chinoises dans une région particulièrement sensible, l’Everest se trouvant à proximité immédiate du Tibet chinois. Car si les drones chinois de DJI dominent déjà largement les opérations commerciales dans l’Himalaya, l'arrivée de l'équipe américaine soutenue logistiquement par Seven Summit Treks qui souhaitait tester le FreeFly Alta X Gen 2 au camp de base aurait accentué les tensions.
La présence au camp de base de Sergio Gor, envoyé spécial américain pour l’Asie du Sud et centrale sous l’administration Trump, lors de la présentation du drone américain, aurait également contribué à alimenter les spéculations autour d’une dimension géopolitique du dossier.
D’autres éléments ont également nourri les inquiétudes des autorités. Un projet évoqué par des médias locaux mentionnait la possibilité d’envoyer un robot autonome dans la cascade de glace du Khumbu, voire sur les pentes de l’Everest. Une perspective qui a visiblement pris de court l’administration népalaise, aucun cadre juridique n’existant aujourd’hui pour encadrer une éventuelle ascension réalisée par une machine non humaine.
Une interdiction finalement levée après cinq jours
Les propriétaires d’Airlift Technology auraient discuté lundi de la question avec les autorités de Katmandou. Leur nouvelle demande d’autorisation aurait été reçu avec succès, l’interdiction a été levée hier. La suspension n’aura finalement duré que cinq jours.
Pour cause ? L’accident survenu dans le Khumbu Icefall mardi, lors duquel un sherpa et un alpiniste indien ont été blessés par l'effondrement d'un serac. Les opérateurs auraient demandé l’assistance des drones afin d’évaluer rapidement la situation et de repérer d’éventuels alpinistes coincés dans la zone instable, sans pouvoir y faire recours. « Nous ne pouvions pas intervenir car un ordre de suspension avait été émis », expliquait alors Raj Bikram Maharjan, directeur général d’Airlift Technology à Outside.
Même si l’opération de secours a finalement été menée sans assistance aérienne, cet épisode semble avoir accéléré le revirement des autorités. Le ministère a finalement réautorisé les opérations de drones, permettant une reprise progressive des vols au camp de base.
Une levée des restrictions bienvenue, la fenêtre météo de l’Everest ne durant généralement que jusqu’à la fin du mois de mai, et Airlift Technology s’étant engagée cette saison à évacuer dix tonnes de déchets depuis le Camp I, tout en continuant à approvisionner les équipes travaillant en altitude.
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