L’été 2025 restera comme l’un des plus meurtriers que l’Italie ait connus en montagne. Depuis le 1er juin, plus d’une centaine de randonneurs ont trouvé la mort dans les Alpes et les Dolomites, un rythme effrayant de trois victimes par jour. Pour le Corpo Nazionale Soccorso Alpino e Speleologico, qui multiplie les interventions, la tendance ne fait que s’aggraver : en dix ans, l’organisme a réalisé autant de sauvetages que lors des six décennies précédentes. Derrière ces chiffres, un cocktail explosif : surfréquentation, imprudence, chaleur accablante dans les plaines qui pousse les foules vers les hauteurs, influence des réseaux sociaux et banalisation des pratiques. Résultat : des sentiers bondés, des randonneurs mal équipés, et des accidents qui se multiplient à un rythme inédit. Une crise qui interroge la manière dont la montagne est pratiquée aujourd’hui.
La plupart des victimes sont des randonneurs, selon le CNSAS (Corpo Nazionale Soccorso Alpino e Speleologico). Les causes sont classiques mais en hausse : glissades sur terrain technique, malaises ou arrêts cardiaques, accidents d’escalade, météo changeante, équipement inadapté. À cela s’ajoutent les comportements imprudents. Certains touristes surestiment leurs capacités, quittent les sentiers balisés ou s’aventurent dans des terrains escarpés sans l’expérience ni le matériel requis. « Trop de gens abordent des itinéraires alpins sérieux comme une simple promenade au parc », dénonçait en juillet Maurizio Dellantonio, président du CNSAS, dans le Corriere della Sera.
Des opérations de secours en hausse
Les missions de secours ont augmenté de 20 % par rapport à 2024. Parmi elles : un randonneur de 30 ans coincé de nuit à 3 600 mètres d’altitude, équipé de simples baskets ; deux sexagénaires coréens engagés sur une via ferrata sans baudrier ni casque ; tous ont survécu. Mais d’autres n’ont pas eu cette chance. Le 24 juillet, un adolescent français de 15 ans, Liam Rezac, est mort après une chute dans le Val d’Aoste. Quelques jours plus tard, Gioele Fortina, 21 ans, est décédé sur un sentier du Piémont. Fin juillet, deux randonneurs de 60 et 80 ans ont perdu la vie à quelques jours d’intervalle sur le même itinéraire de la vallée de Fassa, au cœur des Dolomites.
D’après les statistiques 2024 du CNSAS, le profil le plus fréquent des victimes reste celui des hommes italiens de 50 à 60 ans – une tranche d’âge qui concentre aussi 16 % des appels aux secours.

Le rôle du climat, du tourisme… et des réseaux sociaux
Pourquoi une telle recrudescence ? Certains pointent le réchauffement climatique. Le recul du permafrost multiplie les chutes de pierres et provoque parfois l’effondrement de glaciers. En 2022, onze personnes ont été tuées dans l’écroulement d’un énorme sérac sur le glacier de la Marmolada.
Mais pour Bolza, la chaleur joue un autre rôle : « Avec les températures étouffantes dans les plaines, de plus en plus de gens se réfugient à la montagne. » Les journaux italiens publient régulièrement des images de téléphériques bondés et de sentiers saturés dans les Alpes.
S’y ajoute l’influence des réseaux sociaux et la promotion croissante des activités outdoor. La pandémie a accéléré le mouvement : après le Covid, l’Italie a vu affluer une nouvelle génération de pratiquants, souvent peu expérimentés. « Beaucoup n’avaient jamais mis les pieds en montagne auparavant », observe le guide italien IFMGA Luca Vallata.
Même constat pour l’escalade, dont la popularité explose grâce aux salles, aux Jeux olympiques et aux documentaires. Mais les grimpeurs de salle manquent souvent des compétences nécessaires en terrain alpin. « De plus en plus de gens, souvent sans expérience, se retrouvent en même temps sur les sommets », résume l’alpiniste italien Simon Geitl.
Les yeux rivés sur les écrans
L’autre dérive concerne la confiance aveugle accordée aux outils numériques. Vallata rapporte des cas où des randonneurs utilisent l’intelligence artificielle pour trouver un itinéraire, sans vérifier la dangerosité du terrain. « Depuis un an, beaucoup pensent que tout ce que dit ChatGPT est vrai. Mais ce n’est pas un outil pour préparer une sortie en montagne », insiste-t-il.
Geitl ajoute que les écrans détournent l’attention des dangers immédiats. « Trop de randonneurs marchent les yeux rivés sur leur téléphone, sans mesurer qu’un faux pas peut être fatal », dit-il. Et si Internet regorge d’informations utiles, il regorge aussi de conseils erronés qui mènent droit dans l’impasse – au sens propre.

Beaucoup arrivent sans préparation sérieuse
Pour Simon Geitl comme pour Luca Vallata, une règle simple devrait s’imposer : faire appel à un guide. « Avec un guide, on est forcément plus en sécurité, affirme Vallata. Bien sûr, je suis guide, donc peut-être un peu biaisé… Mais même si vous ne partez pas accompagné, l’essentiel est de ne pas se fier uniquement aux informations trouvées en ligne. »
Le problème, poursuit-il, c’est que beaucoup de clients étrangers arrivent dans les Alpes sans préparation sérieuse. Or ici, la pluie, la neige ou le grésil peuvent tomber à n’importe quel moment de l’année. Et les conditions peuvent basculer en quelques minutes.
« Parfois, je retrouve mes clients le matin vêtus d’un simple t-shirt, d’un short et de baskets, raconte-t-il. Ils voient qu’il fait beau et chaud, et ne s’imaginent pas que le temps peut se dégrader très vite. »
Quand la négligence coûte cher
En Italie, les secours en montagne ne sont pas gratuits. Le CNSAS facture ses interventions selon une grille qui prend en compte le lieu et la gravité de l’opération. Mais, souligne Maurizio Dellantonio, la moitié des personnes secourues refuse ensuite de payer.
Le 31 juillet, un Britannique a ainsi dû être évacué par hélicoptère dans les Dolomites, après avoir appelé les secours depuis une via ferrata… fermée au public. L’enquête a révélé qu’il avait volontairement ignoré les panneaux d’interdiction répétés avant de s’y engager. Résultat : une amende de 14 000 euros infligée par les autorités sanitaires locales. L’affaire a fait la une de la presse internationale.
De son côté, Roberto Bolza, vice-président du CNSAS, rappelle les règles de base : « Nous continuons à recommander la plus grande prudence, une préparation rigoureuse des sorties, l’usage d’un matériel adapté et le suivi attentif des prévisions météo avant toute activité en altitude. »
Une situation qui n’est pas sans rappeler celle des massifs français, où les secouristes en montagne – PGHM, CRS Alpes et groupes spécialisés – constatent eux aussi une hausse des opérations de secours cet été. Là encore, beaucoup d’interventions concernent des pratiquants mal équipés ou insuffisamment préparés.
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