Le 14 septembre 2022, Yvon Chouinard, fondateur de Patagonia, imaginait un montage financier permettant de consacrer à la lutte en faveur de l’environnement 100% des bénéfices de Patagonia non réinvestis dans la société. Soit 100 millions de dollars par an. Qui donc a bénéficié de cette somme colossale ? s’est interrogé le New York Times. Des ONG et des associations oeuvrant en faveur de l’environnement bien sûr. Mais aussi des projets sociaux dont la couleur démocrate est évidente, s’inquiètent certains Républicains qui voient d’un mauvais œil l’arrivée de la marque californienne dans l’arène politique.
Depuis des années déjà, Patagonia consacre 1 % de son chiffre d’affaires à des causes environnementales. Non négligeable, mais presque une goutte d’eau comparé aux fonds dégagés par le nouveau modèle d’organisation adopté par Patagonia en 2022. Cette année-là, Yvon Chouinard, âgé de 83 ans, est aux commandes depuis 1973. Il annonce que le contrôle de l’entreprise est transféré à deux nouvelles entités privées. Un trust détenant le droit de vote et un organisme à but non lucratif, Holdfast Collective, destiné à superviser l’engagement environnemental de Patagonia. Sans droit de vote, mais doté d’un gros budget. Soit 100 % des bénéfices de la marque californienne non réinvestis dans l’entreprise. Autrement dit, à terme, environ 100 millions de dollars par an.
De quoi faire rêver beaucoup de gens, de tous bords. D’autant que Holdfast Collective a opté pour la flexibilité d’une entité juridique autorisant l’organisme à faire des dons illimités à des causes politiques.
Objectif ? Se battre sur tous les fronts
Holdfast Collective va distribuer ses fonds de manière large et variée, expliquait en 2022 Corley Kenna, responsable de la communication et de la politique publique de Patagonia. En accordant des subventions à des organisations s’attaquant aux racines de la crise climatique. En investissant dans la protection des terres et de l’eau. Mais aussi en soutenant une politique environnementale plus forte. On se souvient en effet que la marque s’est mobilisée à plusieurs reprises avec virulence contre l’administration Trump, notamment pour la préservation de Bears Ears, un monument national américain couvrant 5500 km2, dans l’Utah, menacé par l’exploitation minière et pétrolière. Des combats très engagés que l’entreprise comptait bien poursuivre, garantissait Corley Kenna.
Simple effet d’annonce ? Pas vraiment, si l’on en croit l’enquête du New York Times publiée le 12 février. Le quotidien new yorkais a mis deux des meilleurs journalistes de son service économie pour fouiller les comptes rendus public par Patagonia. Leurs conclusions permettent de mieux comprendre comment fonctionne désormais Patagonia. Quels sont ses combats et comment la marque s’y prend pour faire évoluer non seulement les causes environnementales, mais plus largement encore la société américaine. Une analyse que l’on peut résumer en sept points.
1. Quel est le montant des fonds dégagé depuis septembre 2022 ?
A terme Patagonia mise sur 100 millions de dollars. Depuis septembre 2022, elle a pu dégager 71 millions de dollars de ses revenus pour financer la restauration de la faune ou la suppression de projets de barrages par exemple. Mais aussi des groupes démocrates : ce qu’elle peut faire sans limites, et en toute légalité, à condition que leur objectif principal soit le "bien-être social".
2. Concrètement, qui a touché quoi ?
Holdfast a contribué à financer plus de 70 associations, ONG, groupes d'influences au cours de sa première année d'activité. D'importants dons ont été versés à des projets de conservation, notamment des efforts visant à protéger la rivière Vjosa en Albanie et la baie de Bristol en Alaska, ainsi que des subventions à des organisations environnementales telles que Earthjustice. Des sommes souvent non négligeables. Un peu plus de 3 millions de dollars a ainsi permis de bloquer un projet de mine en Alaska. 3 millions de dollars ont été également investi dans la protection de terres au Chili et en Argentine, en collaboration avec les Tompkins.
3. Comment est organisé Holdfast Collective, l’organisme à but non lucratif de Patagonia ?
Contre toute attente, le groupe n'a toujours pas de site Web et il n'existe aucun processus formel par lequel les organisations peuvent demander des subventions. Enfin, revèle l’enquête, il n’emploie qu'un seul employé à temps plein : Greg Curtis. On est loin des effectifs pléthoriques inscrits au budget de bien des fondations.
4. Qui est Greg Curtis, l’homme clef de ce nouveau dispositif, et comment gère-t-il ces énormes fonds ?
Ancien avocat général adjoint de Patagonia, Greg Curtis est chargé de faire des recommandations sur les destinataires potentiels de ces fonds. Il appartient ensuite aux cinq trusts créés et gérés par Holdfast Collective - Holdfast Trust, Chalten Trust, Sojourner Trust, Wilder Trust et Tail Wind Trust – d’approuver ces suggestions. A noter que la famille Chouinard approuve personnellement plusieurs des allocations. Compréhensible quand on sait que lors de la restructuration de 2022 , Yvon, sa femme Malinda et leurs enfants, Claire et Fletcher, ont fait don de toutes leurs actions de l’entreprise. Soit environ 17,5 millions de dollars.
5. A quelle hauteur la marque a-t-elle soutenu des Démocrates ?
A hauteur de 1 million de dollars seulement, selon The New York Times. Autrement dit « une fraction des dépenses globales du Holdfast Collective. Des dons qui ne « représentent qu’une goutte d’eau dans le tsunami de dépenses attendues autour des élections de 2024 » . Soit déjà plus de 300 millions de dollars au début du mois, selon une analyse d’OpenSecrets, un groupe indépendant qui analyse le financement des campagnes électorales américaine. Une «goutte d’eau », qui a pourtant fait fortement réagir du côté des Républicains. Caitlin Sutherland, directrice exécutive du groupe de surveillance conservateur Americans for Public Trust, n’hésitant pas à qualifier Holdfast d'« organisation politique en devenir dont le poids pourrait peser 1,7 milliard de dollars ».
6. Quelles causes sociales sont soutenues financièrement ?
Conformément à ses engagements, la marque soutient via Holdfast les causes les plus diverses. Notamment la lutte contre la désinformation. Une campagne en faveur de l’avortement et une réforme du système carcéral. Ce qui n’est pas du goût de tout le monde. « Personnellement, je ne vois pas le lien entre dépenser de l'argent pour l'avortement et le changement climatique », s’est insurgée Caitlin Sutherland. Furieux, les Républicains prévoient donc de déposer une plainte auprès de la Commission électorale fédérale.
7. Patagonia est-elle "vendue" aux Démocrates ?
Greg Curtis, l’homme clef du nouveau dispositif de Patagonia s’en défend. "Nous ne cherchons pas à être une extension du Parti démocrate", a-t-il déclaré au New York Times. Il est vrai que la marque a fait des dons à des organisations soutenant les politiciens locaux faisant campagne sur les questions environnementales. Mais le problème, explique Curtis, c’est que : « Nous voudrions vraiment soutenir n’importe quel parti oeuvrant pour la préservation de l’environnement – républicain, démocrate ou indépendant ». Mais "il se trouve que la plupart d’entre eux sont des démocrates", conclut Greg Curtis qui ne cache pas ses ambitions ni celle de Patagonia. "We’re on a mission to change capitalism" (Notre mission, c’est de changer le capitalisme), peut-on lire sur son compte Linkedin. « Patagonia uses capitalism to save the planet » (Patagonia se sert du capitalisme pour sauver la planète).
Difficile de faire plus clair comme message.
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