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« On ne peut pas juger la qualité d’une ascension à sa médiatisation » : Nicolas Jean se confie sur son Piolet d’Or

  • 24 septembre 2026
  • 7 minutes

La rédaction Outside.fr Marina Abello Buyle

Près d’un an après avoir atteint avec Benjamin Védrines le sommet du Jannu Est, géant népalais de 7 460 mètres, Nicolas Jean voit leur ouverture de la face nord récompensée d’un Piolet d’Or. Cette distinction, la plus haute décernée par ses pairs, il l’accueille avec fierté, non sans une certaine retenue. Car si cette ascension, réalisée « dans un style alpin parfait », méritait sa récompense, d’autres ascensions auraient mérité autant d’attention. « À mes yeux, quelque chose de très médiatisé n’est pas forcément quelque chose d’incroyable », tempère-t-il avant de se confier plus longuement sur ce que cette aventure a changé pour lui, sur sa cordée avec Védrines et sur tous ceux qui ont contribué à sa réussite.

De retour du Népal, Nicolas Jean nous confiait au cours d’une longue interview son envie de laisser une trace dans l’histoire de l’alpinisme. « Ça serait incroyable que, dans quelques années, certaines personnes se rappellent de ce qu’on a fait et d’être une source d’inspiration. » Son ascension du Jannu Est avec Benjamin Védrines, le 15 octobre 2025, leur vaut aujourd’hui un Piolet d’Or. Les deux alpinistes nous racontaient alors en détail l’ouverture de cette voie de 2 300 mètres, baptisée « Le Sommet des Pieux », dans le style alpin léger et engagé qui les caractérise.

Nicolas Jean au Jannu Est, 2025.

« Finalement, on ne sait jamais si ce qu’on fait, c’est bien ou pas »

« Pour l’instant, rien n’a changé, donc tout va bien », glisse Nicolas lorsqu’on lui demande ce que le Piolet d’Or pourrait modifier dans sa vie. Il accueille pourtant cette reconnaissance avec fierté. « Parfois, on dit qu’on ne fait pas ça pour les prix, mais n’empêche que quand on en reçoit un, c’est quand même agréable », reconnaît-il. « Finalement, on ne sait jamais trop si ce qu’on fait, c’est bien ou pas. Que ça ait été reconnu comme une des belles ascensions de l’année par un jury indépendant, bien qu’il puisse se tromper ou mal évaluer, ça acte un peu le truc. Parce que sinon, notre avis à nous ou celui de nos copains, il est forcément à notre avantage. En l’occurrence, ça a plu à cette organisation qui fait référence dans le milieu, et je suis très content que cette reconnaissance vienne de mes pairs. »

On se dit qu’on aurait pu faire mieux, qu’on aurait pu faire plus vite, qu’on aurait pu faire autrement.

« Je ne sais pas si c’est du perfectionnisme, mais avec Benjamin, après chaque ascension, on se dit qu’on aurait pu faire mieux, aller plus vite ou choisir une autre option. On trouve toujours quelque chose à redire. » Le Jannu Est n’échappe pas à la règle. « On avait prévu deux jours pour monter et un pour descendre. Il nous a finalement fallu trois jours et demi. Avec nos capacités, cette année-là, on n’aurait pas tenu le rythme prévu. On est contents d’avoir choisi d’aller moins vite. Mais cette face peut se gravir plus rapidement. Quelqu’un le fera forcément un jour. On se dit toujours qu’il y a moyen de faire mieux. »

Le sommet du Jannu Est
Le sommet du Jannu Est. (Simond)

« Il y a quand même un avant et un après Jannu Est »

Avec du recul, le Jannu Est reste l’ascension qui a eu le plus d’ampleur dans sa carrière. « Si on parle de difficulté technique, ce n’est pas la plus dure. Si on parle de difficulté physique, ça ne l’est peut-être pas non plus. Mais si on prend la technique, le physique et l’altitude ensemble, alors oui, c’est la plus dure », résume Nicolas.

« C’était ma première ascension technique à haute altitude, poursuit-il. J’avais déjà évolué à ces altitudes, mais sur des itinéraires moins techniques. » Cette fois, toutes les composantes qu’il recherche étaient réunies : un sommet vierge, une ouverture, une grande face, la haute altitude et un certain niveau de difficulté technique. « Sur ce dernier point, on est loin de ce qui se fait de plus difficile aujourd’hui dans les Alpes, précise-t-il. Mais pour l’Himalaya, ce n’est pas qu’une pente de neige. Cette ascension cochait toutes les cases. »

Même un an plus tard, cette ascension garde une place à part dans ma façon de voir l’alpinisme et dans ce que j’ai envie d’en faire. J’en suis toujours aussi content.

La difficulté, désormais, sera peut-être de trouver un projet qui soit à la hauteur. « Des faces techniques à ouvrir en haute altitude, il en reste, même si elles ne sont pas si nombreuses. Des projets, il peut y en avoir plein d’autres. Mais ceux qui me donnent vraiment envie sont beaucoup plus rares », dit-il en riant. « Il faut aussi les bons compagnons de cordée, un lieu qui me plaît… Après cette expédition, j’ai l’impression de faire un peu la fine bouche. C’était tellement bien que j’ai un peu peur d’être déçu par la suite. »

Nicolas Jean sur les pentes du Jannu Est, 2025.
Nicolas Jean sur les pentes du Jannu Est, 2025. (Simond)

« Benjamin, c’est une valeur sûre »

Nicolas Jean et Benjamin Védrines grimpent ensemble depuis 2019. « Notre cordée fonctionne bien parce qu’on s’est construits ensemble. Ou plutôt, parce que je me suis construit avec lui. Il m’a beaucoup appris, m’a fait évoluer, parfois poussé dans mes retranchements physiques. Je lui dois beaucoup. Ça soude une cordée. On a tellement grimpé ensemble qu’on se comprend sans toujours avoir besoin de parler. Avec Benjamin, quand on arrive au relais, on n’a même plus besoin de crier qu’on est vaché. On a nos habitudes, et l’autre comprend. J’étais aussi rassuré qu’heureux de partager cette ascension avec lui, poursuit-il. Avec quelqu’un d’autre, ça aurait pu très bien se passer, mais il y aurait eu une part d’incertitude. Benjamin, c’est une valeur sûre. »

Et si ça marche aussi bien, c’est aussi parce qu’« on partage la même vision de l’alpinisme, dit Nicolas, un peu rapide, un peu dépouillé, un peu minimaliste ». Un style d’ailleurs mis en avant par le jury des Piolets d’Or. « On aime bien l’effort physique. On aime bien la technique, mais pas trop. Ça en fait des ascensions dans lesquelles on peut maintenir un certain rythme, que ça aille vite. Enfin, vite, toutes proportions gardées », nuance-t-il. Est-ce qu’à force de chercher à aller plus vite et plus léger, l’alpinisme ne risque-t-il pas de devenir une forme de performance sportive ? Nicolas ne s’en inquiète pas vraiment. « Que ça transforme la montagne en stade ? Pourquoi pas, je n’y suis pas réticent. Il y a toujours eu une quête de performance dans l’alpinisme, qu’elle soit assumée ou pas. On a toujours voulu faire soit plus dur, soit plus vite. Donc, je trouve que c’est un peu se voiler la face que de dire que les alpinistes sont suffisamment libres pour ne pas entrer dans le jeu de la compétition. D’une manière ou d’une autre, il y en a toujours eu. Ça ne me dérange pas de l’assumer. »

Benjamin Vedrines - Nicolas Jean Jannu Est
(Simond / Thibaut Marot)

« Je pense que la première fois, on n’aurait pas réussi »

Lors de leur première tentative au Jannu Est, à l’automne 2024, Nicolas Jean et Benjamin Védrines avaient dû faire demi-tour après un premier bivouac à 6 300 mètres : l’état de santé de leur troisième compagnon de cordée, Léo Billon, ne leur permettait pas de poursuivre. Mais cette expérience a probablement été indispensable à leur réussite l’année suivante, estime Nicolas. « Le fait qu’on ait déjà essayé une fois, forcément, ça a enlevé beaucoup d’inconnues. Parce qu’on avait finalement fait quasiment la moitié de la face. Je pense qu’on l’a abordée d’une certaine manière un peu plus sereinement, simplement parce qu’on savait un petit peu à quelle sauce on allait être mangés dans cette première partie. »

Je pense que la première fois, on n’aurait pas réussi. Et s’il n’y avait eu que la deuxième fois, sans la première, je pense qu’on n’aurait pas réussi non plus. L’une était nécessaire à l’autre.

« À la fin de la première journée, on était déjà tous très fatigués. On pensait que la suite irait mieux, mais le plus dur restait à venir. On avait notamment sous-estimé le ressaut de neige sommital », explique Nicolas. Un an plus tard, au cours de la préparation de leur deuxième tentative, ils gravissent pour la première fois l’Anidesh Chuli (6 808 mètres) par son arête nord, un sommet vierge qu’ils rebaptisent The White Wave. Ils y retrouvent un terrain proche de celui qui les attend au sommet du Jannu Est. « On s’est rendu compte que ce ressaut n’était pas le plus dur techniquement, mais que c’était un sacré chantier. Ça a changé notre regard sur la fin de l’ascension. La première fois, on pensait qu’une fois là-haut, le sommet serait acquis. La deuxième, on a vraiment gardé des forces pour ce dernier jour. Heureusement, parce que c’est finalement ce qui a été le plus dur. Même si Léo avait été en pleine forme, je pense qu’on n’aurait pas réussi lors de la première tentative. Et sans cette première tentative, je ne pense pas qu’on aurait réussi la deuxième. L’une était nécessaire à l’autre. »

Benjamin Vedrines - Nicolas Jean Jannu Est
(Simond / Thibaut Marot)

« On ne peut pas juger la qualité d’une ascension à sa médiatisation »

« Je ne sais pas si l’emballement médiatique autour du Jannu Est était justifié. En tout cas, il a été considérable. Et je pense que bien d’autres ascensions auraient mérité autant d’attention », estime l’alpiniste. Celles récompensées par les Piolets d’Or ? « Je pense que chacune des ascensions récompensées cette année mérite son prix. Pourtant, si on compare l’attention qu’elles ont reçue, les écarts sont considérables. Ce n’est pas un jugement, simplement un constat. On ne peut pas juger la qualité d’une ascension à sa médiatisation. À mes yeux, quelque chose de très médiatisé n’est pas forcément quelque chose d’incroyable. Mais pour le Jannu, est-ce que c’est le cas ? Je n’en sais rien. »

« On a beaucoup parlé du Jannu Est, et c’est une très belle ascension. Mais elle doit aussi beaucoup à notre première tentative, à Léo, même s’il n’était pas là la deuxième année, et à tous ceux qui nous ont soutenus : les caméramans au camp de base, l’équipe népalaise qui a géré la logistique, nos coachs, les sportifs… La bonne ambiance a compté aussi. C’était tout un microcosme. On n’a pas réalisé cette ascension seuls. C’est important de le rappeler. »

« Cette ascension a fait date dans ma carrière d’alpiniste. C’est une croix cochée. Même si je ne le mesure pas encore pleinement, je pense qu’il y a un avant et un après Jannu Est. Même un an plus tard, elle garde une place à part dans ma façon de voir l’alpinisme et dans ce que j’ai envie d’en faire. J’en suis toujours aussi content. »

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