Ce gars-là, il faut l’attraper au vol pour lui arracher une interview. À peine propulsé à la une des journaux après son ascension historique du Jannu Est (7 468 m), au Népal, en octobre dernier, Nicolas Jean a replongé illico dans l’ombre, laissant le soin d'assurer le « service après-vente » à Benjamin Védrines, son compagnon de cordée, son flamboyant mentor avec lequel il enchaîne les performances. Car ce taiseux, qui a fait de la discrétion sa marque de fabrique, n’est jamais plus heureux que loin des sunlights, même s’il n’en a pas toujours été ainsi. Derrière cet alpiniste de 26 ans, l’un des plus talentueux de sa génération, se cache une personnalité forte qui se verrait bien un jour entrer dans l’histoire de l’alpinisme. Ou pour le moins être une source d’inspiration, nous confie-t-il à l’issue d’un long entretien.

On connaît tes exploits, mais on en sait très peu sur toi. Être sur le devant de la scène ne t’intéresse pas ?
Ça dépend, mais oui. J’ai eu un petit peu de réticence. Enfin, ça fait beaucoup d’un coup en ce moment.
En 2015, tu te lances pourtant avec des amis dans la production de vidéos en montagne : « Passion Ubayenne ». D’un gamin de 16 ans à l’aise en montagne et devant la caméra, au Nicolas de 2025 plus discret, qu’est-ce qui a changé ?
C’est une question complexe. On me qualifie parfois de discret, mais ce n’est pas mon impression. Il y a de plus en plus d’articles publiés à mon sujet, je suis passé à la télé récemment, il y a les films aussi… Je suis peut-être plus discret que d’autres, mais ça ne veut pas dire effacé pour autant. Je trouve que je communique déjà beaucoup. J’ai peut-être une manière un peu différente de le faire.
C’est vrai que j’ai eu deux phases dans ma vie. Au début, j’avais envie de partager et d’acquérir une certaine notoriété. Et puis ça n’a pas si mal marché finalement, parce que nos films ont été projetés dans des festivals de films de montagne locaux. Après, il y a eu le film « Sur le fil des 3000 ubayens » [son enchaînement en 2015 des 63 sommets de plus de 3000 m de la vallée de l’Ubaye, en moins de 20 jours, NDLR]. J’ai été souvent face aux caméras et au public. Mais ce n’est pas dans ma nature profonde, même si au début, ça me plaisait.
Puis, j’ai eu une phase où ça ne me disait plus rien. Je m’en portais très bien, d’ailleurs ! Puis petit à petit, j’ai fait de plus en plus de sorties avec Benjamin [Védrines], qui n’était pas aussi médiatisé qu’aujourd’hui. Il a toujours été pour moi une source d’inspiration, autant dans ses réalisations alpines que dans son mode de vie.
Enfin, je suis charpentier : c’est peu compatible avec le sport de haut niveau et la performance. Du coup, une des seules options qui me restait, c’était soit de continuer à faire les choses dans mon coin - mais c’est incompatible avec les expéditions qui demandent quand même beaucoup d’argent aujourd’hui - soit d’essayer de me professionnaliser. C’est cette voie que je suis en train d’explorer. Mais mon envie de notoriété ou de célébrité, ou même de communiquer, n’est pas réapparue pour autant. Donc ça crée un petit décalage.
Peux-tu nous raconter ton parcours ?
J’ai fait un lycée bac S à l’époque. Après, j’ai entrepris des études à Grenoble, mais j’ai rapidement arrêté. J’ai poursuivi sur un BTS Systèmes constructifs bois et habitat. Puis j’ai travaillé en charpente. On s’est alors associés avec deux collègues et on a monté notre boîte. Du coup, il a fallu la faire tourner… pour répondre à des questions économiques pures et dures.
J’ai, en parallèle, passé le monitorat de ski. Je faisais les saisons en même temps que le passage du diplôme de guide de haute montagne [obtenu en 2024, NDLR]. Ça a fait vraiment beaucoup en peu de temps. En parallèle, je continuais à faire de la montagne.
Alors, au bout d’un moment, j’ai décidé de réduire mon activité de guide. C’est le premier truc qui a sauté. J’ai gardé la charpente et la pratique intensive de la montagne. Et là, je me suis à nouveau rendu compte que la charpente, c’est quand même un métier physique et tout aussi prenant psychologiquement. C’est difficile de gérer les deux.
Mon souhait maintenant est d’essayer d’aller un peu plus loin dans la performance. Je suis à un âge où c’est le moment. Donc j’explore, je tente une semi-professionnalisation.
Comment as-tu été initié à la montagne ?
Par mes parents, parce qu’on a toujours été très tournés vers la nature. J’allais depuis tout petit à la pêche avec mon père, à la chasse, aux champignons en famille, ou juste faire un pique-nique dans la montagne. Ça me vient d’eux, à la base, évidemment. Mon père était moniteur de ski, et ma mère assistante sociale. En revanche, ils n’étaient ni alpinistes ni grimpeurs.
J’ai été initié par Jean-Luc Prieur [ancien athlète skimo, NDLR], qui est devenu un grand ami. Il m’a fait découvrir le ski de pente raide — il me coache physiquement. L’alpinisme et l’escalade, c’était par Yann Mimet, un guide de chez nous. Il avait accepté de nous emmener en montagne pour de petits stages estivaux avec 3-4 copains — avec qui on partage toujours des moments en montagne, en ski de rando, ou en VTT.
À l’époque, vous partiez en vélo faire des sommets. On ne parlait pas encore d’« ecopoint ». C'était précurseur ?
En fait, ça n’avait pas de visée écologique à l’époque. Plutôt qu’à 15 ans, on n’avait pas de voiture et on se débrouillait comme ça. Mais c’est vrai que le « fil des 3000 ubayens », c’était un souhait de le faire « by fair means », comme on dirait maintenant, sans rien motoriser. Mais ce n’est pas de moi, j’ai été inspiré par Patrick Berhault. Les enchaînements, il en faisait déjà en traversant les Alpes avec son vélo. Il a été une grande source d’inspiration.
Comment vous êtes-vous rencontrés avec Benjamin Védrines ?
On a été mis en relation par Julien Savy, un ami en commun. C’est quelqu’un qui a joué un grand rôle, parce que c’est un gars ultra motivé, un vrai discret pour le coup, dont on n’a jamais entendu parler. On a fait plein de choses ensemble. Et c’est lui qui connaissait Benjamin et qui a été à l’initiative d’une sortie en goulotte. Nous étions quatre : Julien, Virgile — un autre copain de Julien —, Benjamin et moi. C’est la première fois qu’on s’est rencontrés.
Ensuite, on avait fait une voie à la pointe Bonne Pierre, Passy-Bonne Pierre Direct, juste Benjamin et moi. C’était il y a huit-dix ans.

Benjamin qualifie votre relation de fraternelle. Toi aussi ?
Je considère Benjamin à la fois comme un grand frère et un parrain. Parce qu’il m’inspire énormément et qu’il m’a pris sous son aile. J’ai énormément évolué et progressé grâce à lui. Il a toujours eu un coup d’avance.
Cette relation a-t-elle influencé tes choix ?
Sans aucun doute. On en parle souvent entre nous. On essaye de définir ce qui, à nos yeux, relève de la performance. On échange sur nos projets. Il y a presque un peu… pas une censure, mais plutôt une recherche d’approbation. Si j’envisage un projet, sans Benjamin, et qu’il lui plaît, alors je suis content : je m’autorise à penser que c’est un beau projet. Je pense que c’est réciproque. Il me demande aussi mon avis. C’est quand même pas mal d’être dans l’échange !
Je recherche une certaine reconnaissance de mes pairs. Et celle de Benjamin en fait grandement partie. Mais tout comme celle d’autres personnes hyper inspirantes, comme Léo Billon. Pour moi, ce sont des mentors.
Avez-vous la même vision de la performance et du type d’alpinisme ?
Pas forcément. On a quand même chacun notre personnalité. Mais on a des projets en commun qu’on réalise parfois ensemble. Enfin, on est quand même très liés dans notre manière de faire de la montagne. Et on est plutôt alignés en termes d’engagement. On est prêts à s’engager, mais pas trop non plus. Ça marche assez bien, c’est assez rare qu’un seul des deux ait peur… souvent, les deux ont peur ensemble.

Benjamin enchaîne les performances, parfois avec quelques jours d’écart seulement. As-tu le même appétit insatiable de montagne ?
Alors, moins, c’est sûr. Après, il y a certaines choses que je fais sans les dire. Notamment en Ubaye, avec Julien [Savy] ou Arthur [Sordet], qui est un bon compagnon de cordée. Mais c’est sûr que j’en fais moins que lui.
Au-delà des performances, Benjamin est un grand communicant. Est-ce que ta vision du métier d’alpiniste professionnel diffère de la sienne ?
C’est compliqué, car je n’en suis qu’à mes débuts. Donc il faudrait peut-être comparer avec Benjamin quand il a commencé. Parce que là, il en est déjà à 4 ou 5 ans de professionnalisation. Peut-être que dans 5 ans, je serai pareil.
Il y a des réalités économiques et on n’a pas forcément besoin des mêmes revenus. Aujourd’hui, dans le monde de la montagne, ce n’est pas encore entré dans les mœurs de sponsoriser à grande hauteur un alpiniste très performant s’il n’est pas communicant.
Ce n’est pas forcément le cas dans d’autres sports. Par exemple, si Rafael Nadal n’avait jamais communiqué de sa vie, il aurait quand même eu un très bon salaire. Parce que ses résultats suffisent. En alpinisme, c’est une réalité : on y est contraint.
Pour le moment, ce n’est pas quelque chose qui me plaît de faire. Ou du moins, ça me demande un effort. En fait, je vois un peu ça comme quelque chose dont il faut se méfier. Comme une menace.
Et les réseaux sociaux, je les mets dans le même panier. J’essaie de m’en protéger. Je ne suis pas mécontent que ça ne me plaise pas, d’ailleurs. Parce qu’au moins, ça ne me tente pas.
Tu vois, [Patrick] Berhault, [Jean-Christophe] Lafaille… Ce ne sont pas les médias qui les ont tués, mais peut-être qu’inconsciemment ou consciemment, je ne sais pas, il y a eu une certaine pression. La surmédiatisation a peut-être une part de responsabilité dans leur disparition.
Être sur les réseaux ou communiquer, ce n’est pas ce qui me rend heureux.
Quel regard portes-tu sur les influenceurs montagne ? Ceux qui savent très bien se mettre en scène et qui raflent une bonne partie des budgets des marques qui peuvent financer tes expéditions ?
Je n’ai pas eu le temps d’être agacé. Car depuis deux ans, j’ai par chance pu partir sur deux expéditions entièrement financées par des partenaires. Jusqu’alors, je les payais moi-même. En fait, je n’ai pas réellement cherché de sponsors. Mais si j’en avais cherchés et que je n’en avais pas trouvés. Si je n’avais pas pu partir en expé, et que j’avais vu d’autres gens y arriver beaucoup mieux… ça m’aurait agacé. C’est évident. Mais comme je suis plus à la recherche de reconnaissance de mes pairs que du grand public, j’arrive à m’en détacher.

L’ascension du Jannu Est est encore toute récente. L’engagement a été total, et tu as raison de prendre le temps de savourer. Mais une fois cette parenthèse refermée, quelles seront tes prochaines ascensions, et avec qui ?
Le Jannu Est, c’était un rêve et je suis très heureux d’avoir réussi. C’est bien, parfois, de réussir des choses qu’on avait imaginées, mais dont on ne se sentait pas capable.
Je suis assez compliqué sur le choix de mes compagnons de cordée. J’ai beaucoup de mal à faire de la montagne avec quelqu’un que je ne connais pas ou avec quelqu’un avec qui je ne suis pas 100 % en accord. Mais pour autant, j’ai quand même d’autres compagnons de cordée, et notamment certains avec qui j’aimerais partager des expéditions dans le futur ou des choses plutôt dans les Alpes. Léo [Billon] est quand même vraiment très, très fort techniquement. Il est un sacré cran au-dessus, donc je ne suis pas sûr que ça fonctionne parfaitement — mais je serais très heureux d’aller avec lui.
J’ai des projets avec Benjamin, et sans Benjamin. Des projets aussi en solitaire. Enfin, plein d’idées. Mais pour l’instant, ça me va bien aussi d’enfin savourer un truc qui me satisfait.
Je ne rêve pas que d’alpinisme. Mon but, c’est d’être heureux, d’être bien. Et l’alpinisme, c’est un moyen d’y parvenir.
Quelles sont les personnes qui t’ont inspiré ?
Patrick Berhault, qui, pour le coup, a eu une période de sa vie très médiatisée. Mais je me suis quand même construit avec lui. Ueli Steck, lui aussi était ultra médiatisé. Je suis hyper admiratif de gars forts, discrets, et qu’on ne connaît pas forcément. Il y a eu Hervé Dégonon en ski de pente raide. Ou même Alain Gershen [pionnier discret du ski de pente raide dans les années 1980] à l’époque. Enfin, il y a des gars qui ont fait des trucs incroyables et qui n’en ont jamais parlés. J’admire ces gens-là, comme Fred Valet [alpiniste, guide de Haute Montagne et formateur aux métiers de la montagne] . Enfin, il y en a eu plein, et je me reconnais un peu dans leur personnalité.
Quelle trace voudrais-tu laisser ?
À l’époque, je me disais vraiment : un jour, j’aimerais appartenir à l’histoire de l’alpinisme. Ça serait incroyable que, dans quelques années, certaines personnes se rappellent de ce qu’on a fait et d’être une source d’inspiration. Ça serait déjà énorme.
Tu te vois où dans 25 ans ?
Dans mes montagnes, à continuer de faire ce que j’aime, et j’espère ne pas être obligé de faire plus pour être satisfait. Comme un drogué qui aurait toujours besoin de plus jusqu’à l’overdose. Si ce n’est pas le cas, ce sera parfait. Si dans 25 ans je suis, comme disait Jean-Marc Rochette dans un de nos derniers films, heureux avec un poulailler et un jardin, ce sera nickel.
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