Il aura fallu trente ans et quatorze tentatives pour que le Jannu Est (7 468 m), sommet himalayen du Kangchenjunga, cède enfin. Et c’est à la cordée française Védrines-Jean que l’on doit aujourd’hui la première ascension mondiale de sa face nord en style alpin, résolvant ainsi l’un des derniers grands problèmes de l’Himalaya. Un exploit qui tient tant à la maîtrise technique qu’à l’exceptionnelle complémentarité des deux jeunes alpinistes.
« Une fois arrivés au sommet, après tant d’épreuves, les larmes ont coulé. Un rêve s’était accompli », poste Benjamin Védrines samedi 19 octobre. Le 15 octobre à 13 h 40, heure locale, après deux jours et demi d’ascension, l’alpiniste de 33 ans et son compagnon de cordée, Nicolas Jean, 26 ans, venaient de réussir la première ascension mondiale en style alpin pur du Jannu Est (7 468 m), à l’extrême est du Népal. En ouvrant une nouvelle voie via la face nord — 2 300 mètres d’un mur de glace et de mixte, cotation ED — qu’ils baptisent « Le Sommet des Pieux », ils viennent à bout de l’un des derniers grands mystères de l’Himalaya.

Un exploit, une nouvelle page de l’histoire de l’alpinisme. Mais aussi l’aboutissement d’un long cheminement commun pour cette cordée guidée par une éthique sans faille. « Grimper le Jannu Est par sa face nord peut se faire de bien des manières. La nôtre, c’est le style alpin : du vrai alpinisme », écrit Védrines sur Instagram. « Au final, c’est une satisfaction profonde, intime même, car cette ascension est unique », renchérit Nicolas Jean. « Elle réunit tout ce qui, à mes yeux, définit l’alpinisme : le style alpin, le minimalisme, la haute altitude, une grande face, un sommet vierge et l’exigence de rapidité. C’est, sans aucun doute, la plus importante ascension de ma carrière. »

Un exploit qui ne doit rien au hasard
Arrivés le 6 septembre au camp de base du versant nord du Jannu (4 700 m), les deux alpinistes ont pu profiter de conditions météorologiques favorables et prendre le temps d’une acclimatation optimale avant de s’engager dans la face nord. Dans cette phase de préparation, ils s'offrent une première, le 26 septembre, en gravissant l’Anidesh Chuli (6 808 m) par son arête nord, sommet vierge rebaptisé The White Wave. Une répétition générale réussie avant d’affronter la face mythique.
Avec une fenêtre météo idéale, malgré les dernières chutes de neige abondantes dans la région, toutes les conditions sont enfin réunies le dimanche 12 octobre pour lancer l’ascension. C’est le départ, avec la marche d’approche et une première nuit au pied de l’impressionnante face. Après deux autres nuits passées dans la paroi — un premier bivouac à environ 6 200 m, le second à 6 900 m — la cordée a atteint le sommet mercredi 15 octobre à 13 h 40 (heure locale).
« Au sommet, il y a eu beaucoup de joie, mais assez contenue », raconte Nicolas Jean dans le communiqué de presse diffusé par son sponsor Simond. « Les derniers 500 mètres ont été particulièrement éprouvants, avec une neige inconsistante jusqu’aux hanches, dans des pentes très raides ; des ressauts presque infranchissables et la recherche du véritable sommet complexe : ce qu’on croyait être le sommet du Jannu Est n’est en réalité qu’une antécime, le point culminant se trouvant un peu plus à l’ouest. C’était mentalement et physiquement difficile, mais nous avons, d’un commun accord, décidé de continuer pour rejoindre le dôme sommital, à 150 m de distance vers l’ouest sur une arête neigeuse assez aérienne. Nous étions dans un état de fatigue avancé et il fallait surtout rester lucides et concentrés pour la descente, qui fut un autre combat ! »
« On rêvait de ce sommet depuis si longtemps… Aujourd’hui, je suis profondément ému, mais aussi épuisé comme rarement », poursuit Benjamin Védrines. Pour Nicolas Jean, c’est « une satisfaction profonde, intime même », l’ascension qui « réunit tout ce qui définit l’alpinisme : style alpin, minimalisme, haute altitude, sommet vierge et exigence de rapidité » . Sur son compte Instagram, le jeune guide chamoniard résume en quelques lignes toute la charge symbolique de ces quatre jours :
« Un rêve de gosse qui se réalise. Un sommet vierge, une grande face, du style alpin, de l’alpinisme technique et surtout un compagnon de cordée ».




Une équipe soudée " chacun tirant l’autre vers le haut"
À l’automne 2024, les deux alpinistes avaient déjà tenté l’aventure, accompagnés de Léo Billon. Après un premier bivouac à 6 300 m, la santé de leur compagnon se dégrade : Léo souffre d’un début d’œdème cérébral. La cordée doit renoncer. Quelques heures plus tard, la tragédie frappe une autre équipe. En redescendant, Védrines aperçoit l’Américain Sam Hennessey, seul dans la paroi. Son compagnon Mike Gardner vient de faire une chute mortelle.
Un an plus tard, la cordée revient, mais cette fois ils ne sont que deux. Védrines et Jean sont déterminés à terminer l’histoire. Une cordée légère, homogène et rapide, animée par une complémentarité rare. Depuis 2019, ils partagent une confiance absolue et une approche commune de la montagne : rapide, sobre, précise. « Nous avons formé une équipe soudée, poussée jusqu’au bout de nous-mêmes, chacun tirant l’autre vers le haut », écrit Védrines le 17 octobre.
Avant le Jannu, leurs réalisations en disaient déjà long. En mai 2025, c'est la traversée intégrale du massif du Mont-Blanc par les pentes raides, en trois jours. Et en juin, on les voit avaler les quatre faces du Mont-Blanc en une journée : 7 900 m de dénivelé positif en 21 heures non-stop, pour ne citer que leurs réalisations les plus récentes. Védrines apporte l’audace et la vision stratégique ; Jean, la rigueur et la sérénité. Et, en partage, une philosophie : « Concentration, engagement, dépassement de soi et émotion : tous les ingrédients de l’himalayisme de haute altitude », résume Nicolas Jean.
« Il faut de l’imagination pour rêver. De la patience, de la passion et un brin de folie pour les réaliser », ajoute Védrines. Ces deux-là avaient toutes les bonnes cartes en main. Ils en ont joué magistralement !

Jannu Est : 30 ans d’un mythe himalayen
Le Jannu principal (7 711 m), situé dans la région du Kangchenjunga, au Népal, est gravi dès 1962 par Lionel Terray, Robert Paragot, René Desmaison et le Sherpa Gyalzen Mitch (expédition française). Son sommet Est (7 468 m), qui porte le nom local de Kumbhakarna (littéralement « le trône des dieux »), est plus technique et plus exposé. Il restait l’un des derniers « grands problèmes » de l’Himalaya.
Chronologie des tentatives marquantes
• 1991 – Slovènes : première tentative connue, par la face est. Échec en raison de conditions instables et de chutes de séracs.
• Années 1990–2000 : plusieurs expéditions japonaises et russes s’y essaient sans dépasser les 7 000 m.
• 2010 – Équipe russe (Valery Babanov) : tentative par le versant nord, avortée par mauvais temps.
• 2019 – Alpinistes américains Mike Gardner et Sam Hennessey : exploration partielle de la voie.
• 2024 – Français Benjamin Védrines, Nicolas Jean et Léo Billon : premier essai par la face nord. Demi-tour à 6 300 m après un début d’œdème cérébral de Billon. Au même moment, chute mortelle de l’Américain Mike Gardner.
• 2025 – Védrines et Jean : deuxième tentative, en style alpin pur. Première ascension mondiale du Jannu Est, par la face nord.
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