Suite à l'annonce du déconventionnement des falaises - conditionnant la responsabilité juridique des propriétaires en cas d'accident - les interdictions d’accès aux sites d'escalade français se succèdent, faisant couler beaucoup d'encre dans les médias spécialisés. Et, que l’on soit grimpeur ou non, difficile d’y voir clair dans ce qui ressemble à un imbroglio juridique. Les fermetures vont-elles se multiplier ? La liberté de grimper en extérieur est-elle vraiment menacée ? Explications, aux côtés d’Alain Carrière, président de la FFME, mais aussi de Laurent Garnier, propriétaire d’une grande partie des falaises de l’emblématique site de Presles, fermé jusqu'à nouvel ordre.
A. Plus d’un trois millions de grimpeurs réguliers
1. Le système de conventions, c’est quoi ?
2. Tous les sites d’escalade ont-ils été conventionnés par la FFME ?
3. Pourquoi la FFME a enclenché un « transfert de responsabilité » ?
4. La « responsabilité sans faute », c’est quoi ?
5. Comment s’est passé le déconventionnement ?
6. Qui est responsable lorsque l’on pratique l’escalade en extérieur aujourd’hui ?
7. La fin des conventions vs Jeux Olympiques ?
8. Quels SNE (Sites Naturels d’Escalade) ont fermé suite à cette annonce ?
9. La FFME continue-t-elle à contribuer à l’entretien des falaises (rééquipement des voies, etc) ?
10. D’autres pratiques sportives sont-elles concernées par le déconventionnement ?
11. Que risque-t-on si l’on va grimper sur un site où un arrêté d’interdiction a été délivré ?
12. Est-il possible d’obtenir une dérogation de la part du propriétaire pour aller grimper ?
13. N'aurait-il pas été "plus simple" d’augmenter les cotisations des licenciés ?
14. Passer les sites sportifs en « terrain d’aventure », n’est-ce pas la solution ?
15. Faudra-t-il bientôt un permis pour grimper ?
B. Interview de Laurent Garnier, propriétaire de Presles
Presles, le Précipice des Corbières, Aureille, Les Goudes, La Clape… Les interdictions d’accès aux sites d’escalade fleurissent partout ces dernières semaines, conséquence directe de la fin du modèle des conventions en vigueur depuis le 31 décembre 2022. De quoi laisser planer le doute sur l’avenir de nombreux sites d’escalade, notamment dans les régions où ce sport n’est pas perçu comme une activité porteuse de retombées économiques. Les adeptes de la grimpe, de plus en plus nombreux vont-ils pouvoir continuer de grimper en extérieur en France ? Partout aux pieds des falaises, on s'inquiète.
Comment savoir si votre spot de grimpe favori est concerné par la fermeture ?
Rendez-vous sur le site de la FFME et tapez le nom du site sur lequel vous avez prévu d'aller grimper.

Plus d’un trois millions de grimpeurs réguliers
Depuis quelques années, l’escalade a le vent en poupe. En témoignent les salles qui poussent comme des champignons dans les métropoles françaises – plus de 10 millions d’entrées par an y seraient d’ailleurs comptabilisées. Le nombre de structures portées par des collectivités progresse lui aussi : + 4% par an.
« Nos clubs sont complets et refusent des adhérents, expliquait récemment Alain Carrère, le président de la FFME. Il y a 1 000 clubs qui ont accès aux salles d'escalade publiques des collectivités, mais on manque d'infrastructures, toutes régions confondues. Aujourd'hui on a trois projets de très grandes salles portées par des collectivités à Troyes, Chamonix et au Bourget ». En France, nous serions donc plus de 3 millions de pratiquants réguliers, dont 1 million d’adeptes de grimpe en extérieur.
Et on comprend pourquoi ! L’Hexagone est l’un des berceaux historiques de l’escalade sportive. Buoux, le Verdon, les Calanques, Fontainebleau, Céuze… Des spots mythiques, incontournables – faisant partie des 2500 sites de grimpe, certains plus intimistes que d’autres, dispersés sur le territoire – qui attirent chaque année d’innombrables grimpeurs français et étrangers. Tous plus ou moins formés aux risques induits par le milieu naturel dans lequel ils évoluent.
Se pose alors, avec le déconventionnement, la question de l’assurabilité de l’escalade en falaise. Qui est responsable en cas d’accident lié au milieu naturel (chute de pierre, etc.), imprévisible par définition ? Sur l’intégralité des sites d’escalade, ce sont désormais les propriétaires, publics ou privés. Avec des dédommagements pouvant dépasser le million d’euros, on comprend pourquoi certains sont réticents ! Que faut-il faire ? Ne sommes-nous pas dans une impasse ? La liberté de grimper est-elle menacée ? Réponse en 15 points clefs.

1. Le système de conventions, c’est quoi ?
Jusqu’au début des années 70, on faisait de l’escalade pour se préparer aux grandes courses en montagne, à l’alpinisme. Des falaises non loin des grandes agglomérations ont alors commencé à fleurir (Vercors, Calanques, Buoux, Mouriès…), équipées par les grimpeurs qui, à l’époque, ne se souciaient pas de l'avis du propriétaire. Rappelons par ailleurs que lorsque l’on pratique l’escalade en milieu naturel en France, on est toujours chez quelqu’un (que ce soit un privé, une collectivité – commune, département – ou un établissement public – ONF, conservatoire du littoral).
« Quand il y eu le grand boom de l’escalade libre en falaise [dans années 80, ndlr], nous expliquait récemment Alain Carrière, président de la FFME (Fédération Française de la Montagne et de l’Escalade), les propriétaires se sont inquiétés, ont commencé à interdire l’escalade parce que ça dérangeait leurs habitudes – et puis, il faut dire que certains grimpeurs n’étaient pas corrects vis-à-vis d’eux, pas très respectueux. Pour protéger l’accès aux sites d’escalade, la fédération a passé des conventions – d’où le terme maintenant de déconventionnement – avec des propriétaires qui prévoyaient deux choses. D’une part, que la fédération se chargeait de l’entretien et de l’équipement des falaises, c’est logique, et ça, ça continue. D’autre part, et c’est là où maintenant ça pose problème, assumer la garde juridique des sites, c’est-à-dire transférer la responsabilité du propriétaire à la fédération. Donc on s’est retrouvés avec la garde des falaises. Ça n’a pas posé de problèmes pendant une trentaine d’années ». Suite à la levée de bouclier de la part des propriétaires au début des années 80, la FFME a donc pris l’entière responsabilité civile – qui amène à une réparation financière du préjudice via le système assurantiel sans aucun risque condamnation (ni amende, ni emprisonnement) – d’une grande partie des falaises françaises (1100 conventions ont été signées sur environ 2500 sites d’escalade).
Notons par ailleurs le réel intérêt de certaines collectivités territoriales, au début des années 90, pour l’escalade sportive. Un sport médiatisé, moyen d’attirer de nouveaux publics et de redynamiser des secteurs ruraux et/ou agricoles ayant souffert de l’exode rural. C’est dans ce but que les premiers plans d’équipements départementaux de l’Ardèche ont notamment vu le jour.
2. Tous les sites d’escalade ont-ils été conventionnés par la FFME ?
Non. 1100 conventions – sur environ 2500 sites d’escalade sportifs recensés – ont été délivrées. À savoir que chaque convention pouvait regrouper 50 voies, 100 voies, voire même plusieurs milliers. Ainsi, beaucoup de falaises n’ont jamais été conventionnées, ce qui n’a absolument pas empêché la pratique de l’escalade sportive sur ces sites – les propriétaires étaient d’accord pour prendre leurs responsabilités dès que les premiers points ont été plantés, c’est-à-dire qu’en cas de réalisation du risque naturel (à la probabilité très faible, mais non nulle – la plupart des accidents d’escalade étant principalement dus à une erreur humaine), ils sont civilement responsables.
3. Pourquoi la FFME a enclenché un « transfert de responsabilité » ?
Un évènement, concomitant à l’évolution de la société et de la jurisprudence, vient bouleverser le système des conventions. Il s’agit de l’accident de Vingrau, une falaise située dans les Pyrénées-Orientales pour laquelle le propriétaire avait passé une convention avec la FFME. « On s’est donc retrouvés avec la responsabilité de la garde des choses, un terme juridique très précis, nous avait expliqué Alain Carrière, pour une personne devenue invalide suite à la chute d’un rocher. La fédération a été condamnée sans faute, c’est-à-dire qu’il n’y a aucune faute, ni d’entretien, ni de quoique ce soit. Mais on a été condamnés parce qu’on assumait la responsabilité du propriétaire. Un propriétaire est responsable d’un rocher qui tombe de sa falaise. […] Un même accident dans les années 80/90 ne posait de problème à personne. Mais aujourd’hui la société attend que les victimes d’accidents, quels qu’ils soient, soient indemnisées, y compris s’ils pratiquent des activités à risque ».
L’assureur de la FFME se retrouve donc à payer 1,6 millions d’euros – l’équivalent de cinq ans de cotisations. À partir de là, il va expliquer à la fédération que si cette dernière tient à garder ces conventions, l’assurance de responsabilité civile doit augmenter très fortement, en étant multipliée par quatre dans un premier temps et beaucoup plus par la suite. « Et donc, détaille Alain Carrière, le deal que nous avons passé avec notre assureur était de limiter l’augmentation de la responsabilité civile – elle a quand-même doublé – en échange de l’engagement de la fédération de rendre la garde juridique des falaises au propriétaire, de se désengager. C’est pour cela que je parle de transfert de responsabilité ».
L’accident de Vingrau met en exergue une problématique de fond : celle de la responsabilité sans faute du gardien de la chose – un propriétaire institutionnel (municipalité, ONF, communauté de communes, région, etc.), particulier ou comme dans le cas de la fédération, gestionnaire délégué par le biais d'une convention. Dans l’impasse, la FFME fait le choix du transfert de responsabilité (déconventionnement).
4. La « responsabilité sans faute », c’est quoi ?
« Depuis 1804, un article du code civil n’a pas changé, explique Bénédicte Cazanave, juriste alors secrétaire générale de la FFCAM lors d’une conférence. Il est dit que l’on est responsable non seulement de son propre fait (de sa faute et de sa négligence), des domaines causés par des personnes dont on doit répondre (les parents pour leurs enfants, l’employeur pour ses employés) mais également des choses que l’on a sous sa garde. Évidemment en 1804, beaucoup de choses n’existaient pas […] L’évolution de ce texte est allée vers un élargissement continu pour embrasser des situations que le législateur de 1804 n’avait pas du tout envisagé. Donc la responsabilité du fait des choses [responsabilité sans faute, ndlr] existait déjà quand on a commencé à signer les conventions, mais elle avait des contours qui dans l’esprit de personne ne pouvaient englober les falaises ».
5. Comment s’est passé le déconventionnement ?
« Les propriétaires, qu’ils soient publics ou privés ont été systématiquement contactés, normalement », nous a expliqué Alain Carrière. « Je n’exclus pas qu’il y ait eu quelques bugs. Souvent, on a été en contact avec des collectivités. L’Ardèche ou l’Isère par exemple. Qui nous ont dit qu’elles allaient prendre la garde [des falaises, ndlr]. Parfois, ce sont les collectivités qui ont pris contact avec les propriétaires. On savait, quoiqu’en dise le propriétaire de Presles, que l’on ne pouvait pas faire ça sans prévenir personne. […] Peut-être que les contacts n’ont parfois pas été aussi intenses qu’ils auraient dus l'être. Dans tous les cas, on a contacté soit le propriétaire, soit les collectivités. Et généralement les deux ». Un point de vue que Laurent Garnier, propriétaire d’une grande partie des falaises de Presles contraste dans l’interview qu’il nous a accordée.
6. Qui est responsable lorsque l’on pratique l’escalade en extérieur aujourd’hui ?
« Tout dépend des cas », souligne le président de FFME. « Un grimpeur est déjà responsable de sa propre pratique. Il faut savoir que le plus grand nombre d’accidents en escalade sont dus à une erreur humaine – erreur d’assurage, de grimpe […] Là, le responsable, c’est le grimpeur ou son assureur. Il ne faut pas l’oublier ça. Le plus grand nombre d’accidents n’incombe pas du fait que l’on soit gardien de la chose. Il y a eu plein d’accidents où les propriétaires n’ont pas été inquiétés. […] Aujourd’hui, les gardiens du site sont soit les propriétaires privés, soit les collectivités. À ce jour, beaucoup de collectifs ont pris la garde du site, même si le propriétaire est un propriétaire privé – je pense au département de l’Isère (à l’exception de Presles, bien-sûr, qui est je l’espère temporaire), l’Ardèche ».
7. La fin des conventions, c'est une manière de laisser de côté l’escalade en site naturel pour se concentrer sur les compétitions en salle en vue des Jeux Olympiques ?
« Ce n’est pas la réalité », défend Alain Carrière. « La fédération défend depuis toujours son accès libre aux falaises d’escalade. Depuis toujours. Et ça n’a pas changé. Ce qui a changé c’est que les premières conventions dans les années 80 étaient une façon de permettre l’accès à tous aux sites. Aujourd’hui, au vu de la judiciarisation de la société, il ne nous semble pas normal que la fédération et ses 110 000 licenciés assument la responsabilité de l’accès aux sites d’escalade pour le plus d’un million de gens qui fréquentent les falaises. […] Dès qu’il y a un arrêté d’interdiction, on se bat pour le faire tomber – Etrechy est de nouveau autorisé, et il y en aura d’autres, j’en suis convaincu. Sauf que l’on a remis les choses dans l’ordre, non pas au profit des JO et de la résine. […] On défend, par des moyens différents que par le passé, tout autant l’accès aux sites d’escalade par les pratiquants. On se bat et on se battra pour obtenir un maximum de réouvertures de sites fermés ».
8. Quels SNE (Sites Naturels d’Escalade) ont fermé suite à cette annonce ?
À la suite de l’annonce du « déconventionnement » par la FFME, 28 propriétaires ont énoncé des arrêtés de fermeture. Certains sites n’ont jamais été conventionnés par la fédération (Brison Chatelard, Brison les Oliviers et Corsuet en Savoie, Etrechy dans l’Essonne). D’autres, en Côte-d’Or (Brochon, Arcenant) ont rouvert. « La préfecture a cassé l’interdiction mise en place par la mairie, au motif qu’il n’y avait pas de raison que la mairie interdise l’escalade sur ces falaises puisqu’il n’y avait pas de risque imminent » nous expliquait récemment Alain Carrière.

| Département | Site | Commune | Conventionné | Propriétaire | Date de l'arrêté | Durée |
|---|---|---|---|---|---|---|
| Savoie | Baie de Grésine | Brison Saint Innocent | oui | Public | 25/09/2002 | Sans |
| Savoie | Brison Chatelard | Brison Saint Innocent | non | Public | 25/09/2002 | Sans |
| Savoie | Brison les Oliviers | Brison Saint Innocent | non | Public | 25/09/2002 | Sans |
| Savoie | Corsuet | Brison Saint Innocent | non | Public | 25/09/2002 | Sans |
| Côtes d'Or | Saffres | Saffres | oui | Public | 12/10/2022 | 31/03/2023 |
| Côtes d'Or | Roches de Sainte Catherine | Vieux Château | oui | Public | 12/10/2022 | 01/03/2023 |
| Ain | Belleydoux | Belleydoux | oui | Public | 13/10/2022 | Sans |
| Puy de Dôme | Saurier | Saurier | oui | Public | 17/10/2022 | Sans |
| Ain | Roches à Léaz | Léaz | oui | Public | 31/10/2022 | Sans |
| Dordogne | Campagne-Roc Fayard | Campagne | oui | Public | 21/11/2023 | Sans |
| Gard | Roque d'Aubais | Aubais | oui | Public | 01/01/2023 | Sans |
| Bouches du Rhône | Aureille | Aureille | oui | Privé | Sans | |
| Dordogne | Périgord Blanc - Val de Dronne - Rochereuil | Grand Brassac | oui | Privé | 03/01/2022 | Sans |
| Essonne | Etrechy | ETRECHY | non | Privé | ||
| Bouches du Rhône | Les Goudes-Alpinodrome; Lapinodrome; escalier du Géant | Marseille | oui | Privé | 10/01/2023 | Sans |
| Ardèche | Chabanne | Lussas | oui | Public | 04/01/2023 | 19/02/2023 |
| Isère | Presles - Choranche | Choranche | oui | Privé | 13/01/2023 | sans |
| Mayenne | Site de Coupeau | Saint Berthevin | oui | Public | 04/01/2023 | Temporaire |
| Drôme | Précipice de Corbière | Vassieux en Vercors | oui | Public | 22/12/2023 | Sans |
| Aude | Massif de la Clape /Les Caunes | Gruissan | Public | 11/01/2023 | Sans | |
| Aude | Massif de la Clape /La Crouzade | Gruissan | Public | 11/01/2023 | Sans | |
| Aude | Massif de la Clape /La Chandelle | Gruissan | oui | Public | 11/01/2023 | Sans |
| Aude | Pierre Lys | Belviane et Cavirac | oui | Public | 09/08/2022 | Sans |
| Aude | Saint Salvayre | Alet les bains | oui | Public | ||
| Vendée | Pierre Blanche | Vouvent | oui | Public | 11/01/2023 | Sans |
| Vendée | Les Coteaux de Fleuriais | Mortagne sur Sèvre | Privé |
9. La FFME continue-t-elle à contribuer à l’entretien des falaises (rééquipement des voies, etc) ? Si oui, comment ?
« On avait déjà des engagements d’entretien sur les sites dont on avait la garde », détaille Alain Carrière. « Aujourd’hui, le transfert de garde nous a permis de se remettre autour d’une table avec les collectivités en leur disant que le comité territorial avait les moyens d’entretenir les sites. Du coup, il y a un contrat passé avec le département et la communauté de communes pour financer l’entretien. Donc le comité territorial entretient les sites d’escalade, autant que dans le passé, si ce n’est plus ». En parallèle, la FFME a également lancé un fond de dotation, Rockclimber, visant à « unir le million de grimpeurs en falaise, le réseau fédéral et les acteurs privés afin d’agir ensemble pour préserver les sites naturels d’escalade, patrimoine français d’exception, et promouvoir l’escalade en extérieur ».
10. D’autres pratiques sportives sont-elles concernées par le déconventionnement ? (spéléo, cascade de glace, etc.)
« À ma connaissance, exception faite de la spéléo peut-être », précise Alain Carrière, je ne connais pas de fédération sportive de nature qui assure la garde de l’accès au site, sa responsabilité. Quand vous allez faire de la randonnée, du VTT, la fédération n’a pas passé convention ni pris la responsabilité d’usage de la route ou du chemin. […] ». Une explication étayée par Laurent Garnier, propriétaire d’une grande partie des falaises de Presles, lui-même pratiquant de spéléologie : « La randonnée est conventionnée chez moi. La fédération française de spéléologie conventionne aussi afin que les spéléos puissent aller sur des terrains privés, rentrer dans des grottes. […] Ce n’est pas qu’un problème de responsabilité mais un problème de pouvoir accéder à des lieux privés, et d'organiser au mieux cette activité. Oui, la force publique peut le faire, mais elle n’est pas toute seule. Oui, les fédérations peuvent le faire ».
11. Que risque-t-on si l’on va grimper sur un site où un arrêté d’interdiction a été délivré ?
« Si le propriétaire qui a fermé le site n’a pas matérialisé cette interdiction », poursuit le président de la FFME, « vous pouvez aller y grimper – s’il n’y a pas de panneau indiquant que le site est fermé. Dans ce cas-là, le propriétaire a une responsabilité. […] Dans quelques semaines, quelques mois, moins de 10 sites resteront fermés, ça j’en suis convaincu [à ce jour, plus d’une vingtaine de sites sont encore fermés, ndlr]. Mais aujourd’hui, si le site est clairement identifié, qu’une information claire est donnée aux usagers provenant d’éventuels chemins d’accès pour dire que le site est fermé, alors la responsabilité du propriétaire peut être dégagée. C’est pour ça qu’aujourd’hui, les interdictions sont extrêmement fragiles. Juridiquement les collectivités sont attaquables [si elles ferment un site, ndlr]. Mais on ne va pas commencer par-là, je pense qu’il vaut mieux d’abord discuter ».
12. Est-il possible d’obtenir une dérogation de la part du propriétaire pour aller grimper ?
« Bien-sûr. Pour un propriétaire privé en tout cas, détaille Alain Carrière. Pour une collectivité, ce sera plus compliqué puisqu’elle intervient dans l’intérêt public. Un maire qui autoriserait uniquement son fils à grimper et qui l’interdirait à tous les citoyens de sa commune, ce serait discutable. Mais un propriétaire privé fait ce qu’il veut chez lui. S’il veut autoriser même un club à venir grimper chez lui, il peut le faire. Après cela risque d’être plus délicat s’il autorise régulièrement l’escalade sur son terrain et l'interdit à tous les autres. Mais juridiquement le propriétaire fait ce qu’il veut ».
13. N'aurait-il pas été "plus simple" d’augmenter les cotisations des licenciés pour financer l’augmentation du prix de l’assurance plutôt que de déconventionner ?
« Ca pourrait être une piste si tout le monde était licencié », déplore le président de la FFME. « Mais je le rappelle, ce n’est pas à la fédération de payer pour tous les grimpeurs qui ne sont pas licenciés, voire même qui passent leur temps à critiquer à la fédération. Si tout le monde était licencié, bien-sûr que cela aurait été une solution. Or, il se trouve qu’en France la liberté individuelle prévaut, on ne peut pas obliger les gens à se licencier. À partir de là, pourquoi la fédération ferait plus payer ces seuls licenciés pour que tout le monde puisse aller grimper ».
14. Passer les sites sportifs en « terrain d’aventure », n’est-ce pas la solution ?
Pour rappel, les sites d’escalade en milieu naturel sont classés en trois catégories : site de bloc (où l’escalade est possible sans matériel d’assurage ; les passages ou circuits se font en traversée, en montée, en descente), site sportif (des falaises de hauteur variable où les voies sont équipées à demeure selon les normes fédérales) et les terrains d’aventure (les falaises, les parois non équipées, un terrain de pratique qui nécessite la plus grande compétence du grimpeur qui doit en effet placer et évaluer tout ou partie de ses protections).
« On peut s’imaginer qu’en classifiant un site en terrain d’aventure, on va résoudre le problème de la responsabilité, explique Bénédicte Cazanave, juriste. Mais pour l’instant, ce concept, pour le juge, il n’existe pas ». La loi actuelle ne fait donc aucune distinction entre site sportif et terrain d’aventure. Ainsi, le gardien du site peut être très bien tenu responsable en cas d’accident.
15. Faudra-t-il bientôt un permis pour grimper ?
« Je ne pense pas que ce soit dans l’air du temps », nous explique Alain Carrière. « Ça pourrait être une piste. Je veux bien mener des batailles que j’ai la chance de gagner. Mais aujourd’hui, demander aux législateurs de faire une loi obligeant les grimpeurs à se licencier, ça veut aussi dire, dans la même logique que tous ceux qui font du vélo doivent avoir une licence à la fédération de vélo, que tous ceux qui marchent doivent avoir une licence à la fédération de randonnée… Je pense qu’il y aurait un phénomène de rejet généralisé […] Il n’y a pas de raison que l’on fasse exception dans la loi pour l’escalade ».

Laurent Garnier
propriétaire de Presles
"Je demandais une assistance, une transition, pas que l’on me lâche"
Laurent Garnier
Propriétaire d'une grande majorité des emblématiques falaises de Presles qu'il a choisi de fermer, Laurent Garnier, gestionnaire du site de la grotte de Choranche, en Isère, nous explique comment il a vécu le déconventionnement. Une discussion au sein de laquelle il met en évidence un manque de dialogue avec la FFME, soulignant au passage ses interrogations vis-à-vis de l'avenir.
Quel est votre rapport à l’escalade ? Votre relation avec les grimpeurs ?
Je ne suis pas grimpeur. Mais je fais partie d’une famille de spéléos. Et je suis sur la société des grottes de Choranche parce que mon père, Jean-Jacques Garnier, était un passionné de spéléologie. Il a créé un club à Valence avec un ami, a fait beaucoup d’exploration dans le Vercors - c’est comme ça qu’il a su que la grotte de Choranche était en vente et qu’avec un troisième ami, ils ont acheté les terrains en 1965. Ce sont des gens qui aimaient la montagne, la spéléo. C’était moins cloisonné, on faisait un peu de tout, de l’escalade, de la randonnée… Mon père a été membre fondateur de la Fédération Française de Spéléologie. Moi, je suis tombé dedans quand j’étais petit […] Mon voisin, c’était Alain Robert. Je suis assez sensibilisé à ça - même si maintenant grimper plus que du 4c, je crois que j’aurais du mal.
Travailler sur les grottes de Choranche, un terrain de nature, me permet de voir passer les spéléos. On a 70 hectares de terrain, on en laisse une bonne partie à la pratique des sports de nature. Les gens peuvent randonner, faire de la spéléo, de l’escalade. On les rencontre - les pros, les clubs. Je suis aussi membre des offices de tourisme du secteur. […] C’est un monde que je côtoie mais je ne suis pas pratiquant.
Votre terrain était sous convention depuis combien de temps ?
Une toute petite partie de notre terrain était sous convention depuis 2004. Il n’y a que quatre parcelles conventionnées - environ 150 mètres linéaires de pied de falaise sur presque 1,5 kilomètre de notre propriété. […] On est propriétaire de 70 hectares, de la route privée qui dessert notre cirque, le cirque de Choranche, de tout le parking. C’est aussi cette facilité d’accès qui a permis aux activités de nature de se développer. […] La plupart des voies n’ont jamais été conventionnées, ce sont des grandes voies en terrain d’aventure. Avant, ça grimpait sur ces voies de 200/250 mètres, c’était tout le temps rempli. […] Depuis 15 ans, ça se vide, il n’y a quasiment plus personne. […] D’autres voies, d’une ou deux longueurs, connaissent une fréquentation très accrue depuis les années 1993 où l’on avait participé aux championnats de France d’escalade. En 2003, c’est ce secteur qui a été conventionné. […] Ces voies-là, pendant plus de 20 ans ont été totalement utilisées, prises d’assaut. Le déconventionnement concerne uniquement ce petit secteur. […] Les conventions sont également arrivées grâce au travail du Parc Naturel Régional du Vercors qui a mis en place des médiations entre les grimpeurs, les propriétaires, les mairies, qui a réunit les différents acteurs autour d’une table pour essayer de trouver des solutions - des parkings, des WC secs, des zones de conventions.
Avez-vous été prévenu en amont par la FFME du déconventionnement ? Comment se sont déroulées les discussions ?
En 2020, à la sortie du confinement, j’ai attiré l’attention des grimpeurs et du Parc Naturel Régional. Je leur ai dit que je n’avais pas de contact avec le comité territorial [une antenne locale de la FFME, ndlr]. Il n’y a pas vraiment de travail avec la FFME depuis 20 ans. Je m’entends assez bien avec les clubs emblématiques, historiques. Mais sinon, je n’ai pas de contact. Les gens viennent grimper, on se frite un peu quand ils ne respectent pas deux/trois trucs, et puis voilà. […] Par mail, je leur ai également exprimé qu’il fallait que l’on échange au sujet des déconventionnements.
Ensuite, on lit dans la presse que la FFME veut arrêter toutes les conventions mais à l’époque, je n’avais pas de nouvelles, rien du tout. On ne m’a pas répondu – mon mail est tombé dans le vide. Est-ce que ce n’était pas les bons interlocuteurs ? Je ne sais pas. Finalement, on me propose une réunion en juillet 2021. La date n’est pas très bien choisie puisque je dois mener mes affaires touristiques - je gère quatre sites touristiques. […] La FFME m’explique alors qu’à la suite d’un accident [survenu à Vingrau, en 2010, ndlr], elle ne souhaite pas augmenter les coûts des cotisations pour financer l’assurance. Par conséquent, elle décide de mettre en place un déconventionnement. Mais on m’explique qu’on a la chance, en Isère, d’avoir un département très volontaire qui va prendre le relai [de la responsabilité, ndlr]. Donc il n’y aura pas de conséquences pour moi. Apparemment, on m’aurait aussi dit qu’il y aurait des difficultés sur le site conventionné […] qui ne correspondrait pas à la politique du territoire. Mais je n’en ai pas le souvenir. […] Je leur ai demandé de me tenir au courant, en leur disant que j’étais volontaire.
Début novembre 2022, je lis comme tout le monde dans la presse, que la FFME a commencé ses déconventionnements de partout, et notamment qu’en Côte-d’Or, une première municipalité interdit l’escalade et là, je me dis que nous, on n’a pas avancé d’un millimètre. Je m’aperçois que je n’ai même pas eu un compte-rendu, un engagement écrit, des adresses mail. Je n’ai rien. […] Je reçois alors un mail sur mon adresse privée en disant que l’on souhaite me rencontrer pour me présenter l’avancée des conventionnements. […]
Dans la foulée, le 28 décembre, réunion dans mes bureaux, à la grotte de Choranche, en présence du comité département 38, d’un membre de la fédération nationale et d’un membre du département. […] Le Parc n’est pas là, le club local n’est pas là. Je prends acte. On m’explique la fin des conventions, au 31 décembre, que les lettres recommandées sont préparées, qu’à réception de l’avis recommandé, la FFME est entièrement déchargée de la responsabilité de la falaise, de sa convention […] On m’explique que c’est moi qui prendrais la suite […] qu’ils ont vu avec des experts. […]
Je leur ai dit : « Ca fait plus de 50 ans que l’on travaille avec les grimpeurs, ça fait 22 ans que l’on a une convention, ça fait deux ans que je demande à travailler avec vous. Vous ne m’avez pas vu depuis 18 mois et vous me dites que je vais recevoir une lettre recommandée pour dire ‘merci, au revoir’ ». On m’a dit : « Ne vous inquiétez pas, la loi a changé, vous avez moins de risques » […] On m’explique que le déconventionnement a été plus long que prévu […] Je demandais une assistance, une transition, pas que l’on me lâche. […] Une convention, c’est un échange, c’est un travail en amont avec les élus. […] On peut travailler, on peut prendre trois/quatre mois, on fait les choses bien. Mais pas comme ça. Je leur ai dit : « Puisque vous déconventionnez, moi je vais interdire. Et puisque je suis très mécontent, je ne vais pas interdire les 150 mètres de falaise mais toutes les falaises de ma propriété pour montrer que la FFME n’a pas du tout été à la hauteur de ses ambitions, de ses engagements […] et que si les grimpeurs veulent passer, il va falloir qu’ils changent d’attitude ». […] Quand le président [de la FFME, ndlr] reçoit le 13 janvier la lettre recommandée, il est extrêmement surpris, m’appelle pour me demander un rendez-vous cinq jours plus tard. […] C’était très bien de vouloir un rendez-vous mais ayant mes affaires touristiques à faire tourner, mes saisons à démarrer, mes recrutements à faire. J’ai autre chose à faire que de me préoccuper des grimpeurs.
Comptez-vous rouvrir vos secteurs d’escalade ?
C’est une fermeture jusqu’à nouvel ordre. […] On va être clair, le département n’a pas pris la mesure des choses, et c’est vrai. Maintenant, je salue le département de l’Isère qui se lance dans la prise en compte de ses conventions parce que tous les départements ne le font pas. […] Merci à l’Isère, on ne va pas inverser la situation. Je suis prêt à travailler avec les techniciens de l’Isère, j’ai pris contact avec mon conseiller départemental qui m’a assuré prendre le dossier en main. […] Mais ce n’est absolument pas prioritaire pour moi, je ne vis pas de l’escalade. […] J’ai toujours facilité la randonnée, l’escalade, la chasse, mais dans le respect des gens, dans le respect des propriétés, dans le respect des engagements. Quand je suis en plongée spéléo, que je compte sur mon binôme, je ne veux pas qu’il me lâche en route. Là, la FFME a lâché la cordée. Maintenant, il va falloir qu’ils assument leurs responsabilités et qu’ils en comprennent les conséquences. […] Pour moi, c’est une transition qui doit se faire à trois : le département, la FFME et moi. Je n’ai aucun intérêt là-dedans, la FFME devait m’accompagner, me sécuriser, provoquer des réunions de travail. […]
Comptez-vous faire une exception pour les clubs locaux ?
Non. Ni même pour les professionnels du coin. […] J’ai eu des coups de fil très sympathiques de professionnels qui m’ont demandé de participer à améliorer les choses, etc. Je leur ai dit : « Mais depuis plus de vingt ans, vous êtes où ? Vous venez une fois par an me remercier de l’accès ? » Ce sont des gens qui travaillent chez moi gratuitement, je ne leur demande rien. Ils viennent, ils travaillent, ils repartent, ils utilisent l’image emblématique du site de Choranche, pour amener des clients. C’est pareil avec les spéléos. […] Et puis, attention, avec le Covid, la fréquentation a évolué, les sites de nature sont pris d’assaut. Qui va gérer ces fréquentations si ce n’est plus conventionné ? Qui va être l’interlocuteur ? […] Mon discours ne tourne pas autour de la responsabilité, de toute façon, j’avais des secteurs qui n’étaient pas conventionnés. Je souhaite montrer que je suis très mécontent envers la fédération.
À l'heure où nous bouclons cet article, de nombreuses inquiétudes demeurent. Reste quelques lueurs d'espoir. La situation s'est notamment débloquée à Etréchy, dans l'Essonne, un site de bloc fermé début janvier suite à l'annonce de la fin des conventions. La municipalité accepte finalement de prendre la responsabilité des lieux. De quoi rassurer peut-être les grimpeurs et les encourager à continuer de se battre pour l'accès à l'escalade en falaise.
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