Pour les grimpeurs, c’est un lieu mythique, et c’est la mort dans l’âme qu’ils ont appris samedi 14 janvier que l’essentiel de ces superbes falaises calcaires hautes de 200 mètres situées à la limite du Vercors et du Royans tombaient sous le coup d’une interdiction d’escalade. La faute à un imbroglio juridique, à savoir le transfert de responsabilité, dixit « déconventionnement », effectif depuis le 31 décembre 2022. Désormais, ce sont les propriétaires, et non plus la FFME (Fédération Française de Montagne et d’Escalade), qui endossent le risque pénal en cas d’accident… aussi certains préfèrent-ils prendre les devants. Interviewé par Outside, Alain Carrière, président de la FFME, se veut confiant, la situation ne serait que « provisoire », selon lui. Reste qu’à Presles, on parle déjà de déséquipement et que cet exemple pourrait donner des idées à d’autres propriétaires ou mairies.
Pour les grimpeurs, il y a Sormiou dans les calanques, le Verdon, Annot dans les Alpes de Hautes Provence, Buoux en Lubéron, les gorges du Tarn, Ceüze et Orpierre, Fontainebleau mais aussi… les falaises de Presles, à la limite du Vercors et du Royans. Un haut lieu de la Résistance pendant la seconde guerre mondiale devenu un paradis de l’escalade en grandes voies en France. Un rêve de hautes falaises calcaires (plus de 200 mètres ) courant sur des kilomètres au-dessus des gorges de la Bourne.
Depuis les années 50, plus de 300 grandes voies y ont été ouvertes, des secteurs d’initiations jusqu’aux grandes voies en passant par des voies extrêmes. La plus ancienne, les Buis, doit d’ailleurs fêter ses 70 ans cette année. C’est à Marc Pourtier et Bernard Taillefer qu’on doit en 1953 l’exploration de ce site exceptionnel. Par la suite, d’autres grimpeurs les ont rejoints, ouvrant de nombreux itinéraires encore classiques aujourd’hui.. Mais Presles, c’est aussi Bruno Béatrix, Alain Rebreyend, Jean-Marie Leroux ou, plus récemment, Bernard Gravier. C’est dire si l’interdiction de grimper sur près de 3 km de falaises fait du bruit dans le petit monde de l’escalade. D’autant, s’inquiètent-ils, que cette fermeture pourrait bien en annoncer d’autres, réduisant ainsi le nombre de falaises accessibles en France. Qu’en est-il exactement ? Est-ce un point de non-retour pour Presles ? Le point avec Alain Carrière, président de la FFME.
1. Pourquoi est-il désormais interdit de pratiquer l’escalade à Presles ?
Le propriétaire refuse d’endosser la responsabilité en cas d’accident. Une décision en réaction à la fin des conventions signées par la FFME, jusqu’alors pénalement responsable de la falaise. "Concernant Choranche [secteurs interdits à Presles, ndlr], nous explique Alain Carrière, président de la FFME (Fédération Française de Montagne et d’Escalade). C’est une question de politique. D’un département à un autre, ils ne font pas la même chose. En Isère, le département a choisi de prendre la garde des falaises. Sur le site de Presles, après expertise, il s’est avéré qu’il y a un ensemble de secteurs objectivement dangereux, c’est-à-dire que le risque de chutes de pierre est non-négligeable. C’est pourquoi le département traîne un peu. Ca va donc prendre quelques temps avant qu’il n’en assume la responsabilité mais toutes les discussions en ce sens sont en cours".
2. Est-ce que la falaise Presles va définitivement rester fermée ?
"La situation reste compliquée, concède Alain Carrière, mais elle reste provisoire, j’en suis convaincu. Il me semble que dans le cas de Presles, la solution soit du côté du département. Soit la falaise est objectivement dangereuse et les grimpeurs devront grimper à leurs risques et périls, s’il a effectivement des pierres qui tombent. […] C’est peut-être normal de l’interdire, je ne me prononce pas là-dessus. À court terme, on veille à ce que le département accepte de reprendre la responsabilité de ce site, à condition que ce ne soit pas hyper dangereux. […] En Côte-d’Or par exemple, la préfecture a cassé l’interdiction mise en place par la mairie, au motif qu’il n'y avait pas de raison que la mairie interdise l’escalade sur ces falaises puisqu’il n’y avait pas de risque imminent. […] En Savoie, on a des contacts avec les mairies des trois falaises interdites en question. On va notamment s’appuyer sur cette décision de la préfecture de Côte-d’Or pour les faire lever. Je n’ai pas trop d’illusions sur le fait que les interdictions seront très peu nombreuses dans quelques semaines ou mois. Choranche [secteurs interdits à Presles, ndlr], c’est l’un des dossiers sur lequel on travaille et sur lequel on va continuer de travailler".
3. D’autres sites risquent-ils de connaître le même sort ?
"Non, il n’y en a pas d’autres, précise le président de la FFME. Certaines interdictions, sur lesquelles on agit aussi, sont tout de même plus étonnantes. L’agence régionale Île-de-France des espaces verts a ainsi annoncé interdire un site de bloc à Etréchy - on est en train de s’en occuper, même si ça prendra peut-être un peu de temps. Après, je ne sais pas ce qu’il y a dans la tête des propriétaires et des mairies".
4. Qu’est-ce que le transfert des responsabilités, autrement dit "déconventionnement" ?
"Je ne parle pas de déconventionnement mais plutôt de transfert de responsabilités, souligne Alain Carrière. "À la base, dans les années 80, quand il y a eu le grand boom de l’escalade libre en falaise, les propriétaires se sont inquiétés, ont commencé à interdire l’escalade parce que ça dérangeait leurs habitudes - et puis, il faut dire que certains grimpeurs n’étaient pas corrects vis-à-vis d'eux, pas très respectueux. Pour protéger l’accès aux sites d’escalade, la fédération a passé des conventions - d’où le terme maintenant de déconventionnement - avec des propriétaires qui prévoyaient deux choses. D’une part, que la fédération se chargeait de l’entretien et de l’équipement des falaises, c’est logique, et ça, ça continue. D’autre part, et c’est là où maintenant ça pose problème, assumer la garde juridique des sites, c’est-à-dire transférer la responsabilité du propriétaire à la fédération. Donc on s’est retrouvés avec la garde des falaises. Ca n’a pas posé de problèmes pendant une trentaine d’années".
"Mais la société et la jurisprudence ont évolué depuis. En 2010, il y a eu un accident à Vingrau [dans les Pyrénées-Orientales, ndlr], sur une falaise pour laquelle le propriétaire avait passé convention avec la fédération. On s’est donc retrouvés avec la responsabilité de la garde des choses, un terme juridique très précis, pour une personne devenue invalide suite à la chute d’un rocher. La fédération a été condamnée sans faute, c’est-à-dire qu’il n’y a aucune faute, ni d’entretien, ni de quoique ce soit. Mais on a été condamnés parce qu’on assumait la responsabilité du propriétaire. Un propriétaire est responsable d’un rocher qui tombe de sa falaise. […] Un même accident dans les années 80/90 ne posait de problème à personne. Mais aujourd’hui la société attend que les victimes d’accidents, quels qu’ils soient, soient indemnisées, y compris s’ils pratiquent des activités à risque".
"Comme nous étions assurés, notre assureur a versé 1,7 millions à la victime et nous a dit : 'Ecoutez, vous avez plus de 1000 conventions qui représentent 900 falaises, si vous tenez à garder ces conventions, l’assurance de responsabilité civile va augmenter très fortement, va être multipliée par quatre dans un premier temps et beaucoup plus par la suite'. Et donc le deal que nous avons passé avec notre assureur était de limiter l’augmentation de la responsabilité civile - elle a quand-même doublé - en échange de l’engagement de la fédération de rendre la garde juridique des falaises au propriétaire, de se désengager. C’est pour cela que je dis 'transférer la responsabilité'. […] En règle générale, on estime que ce n’est pas à la seule fédération, qui regroupe une partie des grimpeurs, 110 000 licencés sur 1 million de grimpeurs qui fréquentent les falaises en moyenne, à assumer la responsabilité de l’accès aux falaises, mais à la collectivité. Au sens large. […] On avait une échéance : la fin de la garde juridique des falaises était fixée au 31 décembre 2022".
5. Comment s’est organisé le transfert des responsabilités ?
"Il y a eu de nombreux contacts avec les propriétaires, ce n’est pas sorti du chapeau au dernier moment", nous explique le président de la FFME. "On a mobilisé des salariés, des techniciens qui ont échangé d’une part avec les propriétaires et avec les comités territoriaux qui coordonnent l’organisation des clubs sur le département et qui sont en charge de l’entretien des falaises. Les échanges ont été nombreux, et en général, ils se sont bien passés. Sur plus de 1000 conventions initiales, il ne reste plus que deux transferts de responsabilités à faire. Et ce sera réglé dans la semaine".
6. Quid de la loi falaise promulguée en 2021 qui vise à atténuer la responsabilité des propriétaires ?
"Parallèlement au transfert de responsabilité, dit "déconventionnement", nous avons travaillé au niveau législatif pour faire diminuer la responsabilité civile des propriétaires des sites naturels de pratiques sportives, et pas seulement l’escalade, détaille Alain Carrière. Notre fédération était essentiellement à la manoeuvre - j’ai rencontré des députés, des sénateurs, etc. dans le but de faire évoluer la loi. Les autres fédérations de sports de nature nous ont soutenus dans cette démarche, même s’ils n’étaient pas à la manoeuvre, on a notamment signé des courriers communs. Et aujourd’hui, il y a une nouvelle loi [la loi falaise, ndlr] ; celle qui fait que nous avons été condamnés sans faute [en 2010, ndlr] est désormais obsolète, le code du sport a été révisé autrement. […] Il y a malgré tout une incertitude. La loi [falaise, ndlr] a été votée deux fois, dans une loi sur les sports et dans une autre loi sur la responsabilité des collectivités. Elle n’exonère pas totalement la responsabilité des propriétaires mais l’atténue simplement. Mais cette loi a un an et il n’y a eu aucun accident sur lequel faire jurisprudence pour le moment. On aurait aimé avoir une loi qui exonère complètement les propriétaires de sites naturels de pratiques sportives. C'est le cas sur les cours d’eau, mais pas sur les autres espaces de sports de pleine nature. C’est-à-dire qu’un propriétaire de rives de cours d’eau ne peut pas voir sa responsabilité engagée quoi qu’il arrive, ce qui n’est pas le cas pour les autres terrains - randonnée, pédestre, VTT, escalade, course d’orientation, etc."
Concrètement, quels sont les secteurs où la pratique de l'escalade est interdite à Presles ?
"L’interdiction porte donc sur toute la route d'accès aux grottes depuis la Cabane Café, le parking, les chemins d'accès, les sites de Pierrot Beach, Balme Étrange, Festival, le Dégueuloir, ainsi que toutes les grandes voies depuis 'Lakukichu' à l'est, jusqu'à la voie 'Olivier' à l'ouest" précise l’association VTNO qui assure la protection et la promotion de l'Escalade sur les rochers de Presles dans le Vercors.
Quels secteurs restent autorisés ?
"La dalle de Télébus reste praticable, ainsi que la voie Anticrash et ses voisines de droite (Peu Aidés, Satori,…), mais uniquement avec l'accès en rappels" détaille l'association VTNO.
Article initialement publié le 16 janvier à 14h38, mis à jour à 17h26
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