C’était déjà une évidence pour Kilian Jornet ou François D’Haene, pour ne citer qu’eux. Voilà que Mathieu Blanchard se met au ski alpinisme, ou skimo. A 36 ans. Et place tout de suite la barre très haut. Tout simplement la mythique Patrouille des Glaciers, organisée en suisse du 16 au 21 avril. Un pas de côté de plus pour le traileur qu’on aura vu chez Koh-Lanta, au marathon de Paris (2 h 22 min 36 s), tirant une pulka dans le Grand Nord canadien mais aussi sur le podium de l’UTMB ? Pas vraiment. Plutôt la preuve de son insatiable curiosité et… surtout une corde de plus dans sa panoplie d’entrainement en trail, nous explique-t-il dans une interview, accordée lundi soir aux Deux-Alpes, à peine déchaussés les skis.
57 km, plus de 4000 m de dénivelé positif… la légendaire Patrouille des Glaciers n’est pas une promenade de santé. Depuis 1943 s’y affrontent en Suisse les meilleurs skieurs de ski alpinisme. Mais cette année, parmi les équipes en lice, il faudra compter sur un trio pour le moins inattendu. Mathieu Blanchard et ses deux partenaires, qui en tire d'ailleurs une websérie. Etonnant ? Pas tant que ça pour qui connait un peu le traileur qui aime bien surgir là où on ne l’attend pas.

Comment t’es venue l’idée de te lancer, à 36 ans, dans le ski-alpinisme ?
Ca correspond à une forme de logique. J’aime optimiser mon potentiel, et j’étais curieux de découvrir ce sport. Cette pratique peut apporter énormément à une carrière dans le trail. Il n’y a qu’à voir Aurélien Dunand-Pallaz, Kilian, François D’Haene, ou encore Germain Grangier. Des champions constants, forts sur de l’ultra, mais aussi en ski alpinisme. Le mouvement de marche en trail ressemble à celui du skimo, mais avec une différence de taille. Tout est en douceur, c’est zéro choc. Ce qui permet de travailler plus longtemps. Je pratique depuis décembre seulement mais hier (lundi 25 mars, ndlr) je me suis lancé un défi. La montée de Vénosc. 600 m de D+ sur 3 km. Je l’ai faite 14 fois. Soit 8400 mètres de D+. Et, de toute ma carrière, je n’ai jamais eu de sensations aussi bonnes au niveau musculaire !
Donc voilà, je voulais y goûter mais il fallait que j’aie un but. Avec Alix ( sa compagne, Alix Noblat, ndlr ) nous nous sommes installés aux Deux-Alpes maintenant. On y a notre petit nid, j’adore. Au tout début, quand on s’est mis au skimo, l’idée était de faire un nouveau sport et dans la foulée d’être meilleur sur la saison de trail. Et puis un journaliste, Alexis Blanc, m’a proposé ce défi. Il cherchait des coéquipiers pour faire la course. L’idée d’intégrer Alix m’est venue, on aime bien faire des aventures ensemble.
Dans quel état d’esprit abordes-tu cette compétition ?
Ce projet vient casser tout l’aspect performance, on est dans un mind aventure. La Patrouille des Glaciers, c’est tellement difficile que ce serait totalement prétentieux de dire qu’on va tout casser. Non, c’est une carotte. Une motivation pour nous entraîner et découvrir ce qu’est le ski-alpinisme et la montagne en hiver. On se forme à la prévention avalanche avec l’ANENA. On découvre tous les métiers de la station, de jour et de nuit. Ca nous plait énormément.

Comment vois-tu le ski-alpinisme maintenant ?
C’est un sport magnifique, qui est sous-coté, à mon avis. Les sensations sont incomparables. Sur les réseaux sociaux je vois les copains traileurs qui en font, ils sont tournés vers la performance. Moi, là, ça me permet de sortir de la perf. Et, avec Alexix et Alix, de découvrir ce sport pour les sensations, les paysages.
Quel était ton niveau en ski en décembre ?
J’en avais fait enfant, puis à 10 ans, je suis passé au snowboard. En clair, ça faisait 25 ans que je n’avais pas mis les pieds sur des skis. Donc au début, c’était chasse-neige sur les bleues. Quand on est arrivé aux Deux-Alpes, dont nous sommes ambassadeurs, Alix et moi, ils ont trouvé notre projet ambitieux, mais ils ont dit, « on va vous aider ! ». Si on avait dû faire la Patrouille des Glaciers ce jour-là « c’était mort ». Mais en quatre mois d’entrainement intensif, et en étant très motivé, ça leur semblait possible. Depuis, on a progressé. Je trouve mes repères plus vite qu’Alex et Alexis, normal, car le sport c’est mon métier. Je suis très motivé. J’y vais tous les jours. Alix une à deux fois par semaine. Quant à Alexis, il habite à Paris, c’est plus compliqué pour lui.
Cela dit, pour la course, il y a les barrières horaires. Et la première est assez serrée ! Donc ce n’est pas gagnée, il y a de fortes chances qu’on échoue. Ca ajoute un petit stress, mais ce ne serait pas fun si c’était trop facile !
Mais bon, même aujourd’hui on n’est pas des gros descendeurs. Ces sorties, pour moi, c’est comme un rêve éveillé, mais on garde une petite limite, on ne se met pas en péril et on prend assez de plaisir. La semaine dernière on fait une reco pour voir la difficulté du truc. Faire une conversion sur piste et en faire sur une pente de 40°, ce n’est pas la même chose. Sans parler de l’altitude. 10 Km du parcours se trouve à plus de 3000 m. Alors il faut gérer l’endurance, l’altitude, le froid. Le jour où on a fait la reco, une cordée a connu 6 morts. Ca fait réfléchir. D’ailleurs on n’a pas fait le parcours complet. Sur le segment Zermatt-Arolla, c’était trop dangereux, on n’a pas pris le risque. On n’a fait qu’Arolla-Verbier. Et encore en contournant le mur. En haut on a croisé Rémi Bonnet (champion d'Europe de ski-alpinisme, ndlr), il a confirmé qu’on avait eu raison !

Après trois mois d’entrainement et à un mois de la course, que retires tu de cette expérience ?
J’ai découvert l’esprit de cordée. Ce projet, c’est une course en équipe. Et l’idée c’est de voir comment se connecter pour amener l’équipe au bout. C’est d’autant plus fort qu’une partie de l’épreuve se fait encordée. Il y a une vraie complémentarité entre nous. Alexis, il a fait les JO en ski freestyle. C’est un très bon skieur de descente, avec une super lecture du terrain. Sa mission, c’est de nous ouvrir la descente. Alix, elle temporise. C’est la sagesse. Elle nous rappelle qu’on est en milieu hostile qu’il ne faut pas faire de bêtises. Si elle n’était pas là, c’est sûr, on prendrait plus de risques. De mon côté, j’ai l’expérience de l’ultra-endurance. Je sais quand il faut s’arrêter pour manger ou s’hydrater, se couvrir aussi ou éviter de surchauffer.
Quid de l’impact au niveau trail ?
J’ai progressé en endurance musculaire. Je me sens très très fort. J’ai hâte de voir la saison de trail, de voir comment c’est transposable. Je revis en fait ce que j’ai vécu pendant la saison 2022 avec ma petite virée au Québec et peu de trail. Quand je suis arrivée au Cap-Vert pour la session de préparation de Salomon, j’avais une énorme envie de courir. Maintenant, le trail me manque. J’ai trop envie de repartir sur les sentiers. Je vis une vraie régénération mentale. L’année dernière j’ai commencé la saison très tôt. Le Costa Rica, le Marathon des sables, le marathon de Paris. En juillet, j’était cramé. Là j’ai les mêmes sensations qu’en 2022. Comme dit François (D’Haene, ndlr), il faut créer le manque. C’est une super découverte.

Outre la Patrouille des Glaciers, qu’as-tu mis à ton programme cette saison ?
J’aimerais faire la Diagonale des Fous. J’ai deux grandes frustrations sur cette course. En 2019 je ne l’ai pas faite, j’ai choisi de participer au final à Koh Lanta. Et en 2022, je ne me sentais pas prêt, j’ai eu peur de prendre le départ. Je l’ai faite en relais avec le team Koh Lanta. Mais j’aimerais arriver frais le 15 octobre à La Réunion et la faire vraiment. Donc pour moi, c’est ski-alpinisme et peu de courses. La MaxiRace à Annecy ; le 94 km, que je veux faire depuis longtemps. Et début juillet je serai en Corse. J’aimerais faire le GR20 de façon assez originale en fast packing et en totale autonomie. Juste pour me faire plaisir. Un challenge technique aussi pour tester du matériel. Et je ferais sans doute la Restonica, en petit format. J’aimerais avoir la flamme pour la Diagonale car j’ai une petite frustration de ne pas avoir pu courir à mon potentiel sur des courses majeures l’année dernière.
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