Dire qu’il en énerve plus d’un est un euphémisme. Tant de choses que les puristes ne lui pardonnent pas : son passage chez Kho-Lanta, sa passion pour Instagram, ses milliers de fans et jusqu’à sa 2e place à l’UTMB en août dernier. Pire, son record des 20 heures à quelques secondes de Dieu le père, Kilian. « Dopé, le gars, non ? « entendra-t-il, à peine passée l’arche de l’arrivée. Bref, Mathieu Blanchard n’a pas que des amis dans le milieu. Et la sortie de son dernier documentaire « Uapapunan » sur sa première expédition polaire en compagnie de l’aventurier Loury Lag pourrait ne pas arranger les choses. Sans parler de la sortie, à 35 ans (!) de sa bio, prévue pour mars. Autant de raisons d’essayer de comprendre qui se cache derrière cette image d’enfant terrible de l’ultra à l’occasion d’une longue interview. Expéditions polaires, contrat avec Salomon, dopage, marathon ou son avenir post trail et ses projets familiaux, il parle de tout.
Il y a quelques jours tombait sur le mail de la rédaction une invitation à une projection pour « Uapapunan » (« Dans le blanc de l'œil », en langue innu. « En présence de Mathieu Blanchard et Loury Lag », disait le message, « ne manquez pas cette projection spéciale », la première d’une tournée qui depuis ce lundi et jusqu’au 21 janvier, de Paris à Annecy, présente en France le dernier documentaire de l’ultra traileur et de son partenaire, « l’aventurier de l’extrême » Loury Lag, sur leur expédition polaire commune. On savait que Mathieu, installé depuis neuf ans au Québec, s’était pris de passion pour le Grand Nord, voilà que, forcément, il en revient avec un film, en homme d’images, « story teller », pur produit de son siècle.

Rendez-vous était donné à Paris, lundi 16 janvier, 19h30, pour la première française. Pas au Grand Rex, la salle des grandes projections située dans le cœur de la capitale, mais aux frontières du périph, dans le 20earrondissement. Ce soir-là, il pleut, il fait froid, et pour la plupart des Parisiens, c’est le bout du monde. Pas sûr que le duo Mathieu/Loury fasse recette. Et bien si, contre toute attente, la salle de 400 places est comble : 70 % de traileurs très fit (dont Casquette Verte, aka Alexandre Bouchez, pour ne citer que lui) et 30% d’instagrameurs encore marqués par le passage du traileur chez Kho-Lanta en 2020.
La plupart semblent venus pour Mathieu, et dans la file d’attente on commente ses hauts faits avec force détails : son UTMB (2e) en 2022, son Marathon des sables (5e) en 2021 et plus largement, son quotidien, car avec sa compagne Alix Noblat, également une ex Kho Lanta, le traileur est très présent sur les réseaux sociaux. De quoi nourrir la curiosité de milliers de fans. Loury Lag aussi a les siens, moins nombreux quand même, et à eux deux, les protagonistes de Uapapunan font recette dès l’entrée où ils se plient sans façon au jeu du selfie avec leurs fans. Mathieu est dans son élément. Sincèrement ravi, semble-t-il, de rencontrer les spectateurs de son film.

Ce film de 60 minutes, justement, qu’en penser ? Le scénario est simple : « Février 2022. Loury Lag et Mathieu Blanchard se lancent à l'assaut du lac Manicouagan, au Canada, un cratère formé par une météorite il y a plus de 200 millions d'années. » explique le dossier de presse. « Dans des conditions de froid extrême, ils vont parcourir la surface gelée de cette étendue coupée du monde, ronde comme une pupille, qui lui vaut le surnom d'œil du Québec. En chemin, les aventuriers vont vivre un grand moment de partage avec le peuple Innu. Ils mettront en lumière la signification du territoire, du savoir-faire et de la culture. Les deux amis, habitués des épreuves d'endurance, se confrontent à l'hostilité du milieu polaire. Equipés de pulkas contenant tous leur matériel, ils avancent coûte que coûte, subissent des nuits pétrifiantes, la peur de la glace qui craque sous leur tente, les doutes et les bonheurs de ce monde immaculé. Derrière cette expédition se cache une histoire d'amitié, née dans les montagnes pyrénéennes et le désert du Sahara, et venue se fortifier dans les méandres glaciaux du Uapapunan. »
Pas d’exploit dans l’affaire, et aucune prétention des protagonistes de ce côté-là d’ailleurs, précisons-le. Parlons plutôt d’une petite expé polaire de dix jours entre potes, sans grand risque malgré le froid ( jusqu’à moins 40°C ) car tout est prévu en cas de danger. Une histoire d’amitié en effet, rendue un peu lourde parfois au montage, qui ne rentrera pas dans les annales du documentaire polaire, mais qui fait mouche auprès du public ce soir-là.
Dans la salle, c’est l’enthousiasme, car si Loury, fort de quelques expéditions polaires, s’impose en expert, Mathieu s’y montre terrifié par cet environnement nouveau pour lui, le Grand Nord, maladroit et frigorifié. Les fans du champion de l’ultra apprécient d’autant plus qu’il leur apparait enfin humain et leur donne ainsi l’occasion de s’identifier à eux si d’aventure il leur prenait l’envie de s’embarquer skis aux pied avec un pulka. Ca tombe bien, c’est exactement ça que cherchait Mathieu Blanchard, comme il nous l’a expliqué vendredi dernier dans un long entretien téléphonique, donné depuis Montréal, la veille de son départ pour Paris.
Une tournée limitée à six dates avant un passage par les festivals… ou pas !
« Dans cette version de 60 minutes, on propose une expérience de cinéma unique », explique Mathieu. « Car pour les festivals, c’est une version en 26 minutes qui est prévue avant le passage en VOD. Mais notre but n’est pas forcément de faire des festivals, qui d’ailleurs n’aiment pas trop qu’on montre un film avant. On verra ceux qui l’acceptent, ou pas. Mais ce n’est pas très important au final, car un festival, c’est beaucoup de temps et d’investissement pour peu de retour, d’autant qu’avec ou sans eux, grâce à nos réseaux, à Loury et moi, on peut diffuser le film sans problème ! »

Une mise en jambes avant de se lancer dans le polaire, en solo
Ce tour du lac Manicouagan en dix jours en autonomie, Mathieu ne cache pas qu’il n’est pas un exploit, plutôt sa façon à lui de se former au polaire dans les pas de Loury Lag. « J’habite au Canada depuis neuf ans, j’ai une très forte connexion au monde hivernal, je suis habitué au froid, à du -20°C et si, volontairement, je ne me suis pas initié aux techniques polaires avant de me lancer sur le terrain, j’ai puisé mon inspiration dans les classiques, les Norvégiens, Mike Horn aussi. Je veux y aller progressivement avant de me lancer en Arctique ou Antarctique, tout seul et en autonomie. J’ai les compétences pour le faire tout seul. Au final, c’est moins dangereux qu’à deux. Deux personnes, c’est deux fois plus de chance que l’un des deux ait un problème grave. On l’a vu avec la dernière expédition de Mike Horn et Børge [Ousland, ndlr]. Sur du court, ça marche, mais dans la durée, tu multiplies les risques d’échec.
Maintenant j’ai tout le matériel pour m’entraîner. Laine mérinos, sous couches, pull polaire, plume et Gore-Tex, masques, chaussures spéciales et skis conçus par Børge. Et puis aussi la pulka, le sleeping bag, le réchaud, essentiel par -40°C ,et tout le matos de soins et de sécurité. Je peux m’entraîner dans mon « jardin », tout près de chez moi. »
Ce qu’il compte faire ? « Que du nouveau, pas revenir sur des records, je suis de plus en plus attiré par des histoires, plus que par des performances, comme nous l’avons fait à Loury dans Uapapunam en immersion avec les Innus. Je veux le faire ASAP, c’est mieux de le faire quand ton potentiel physique et mental est au top. Mais rien que cette petite expédition, c’est six mois de préparation en amont. Une de plus grande envergure demandera un à un an et demi. Là, en janvier ma carrière de pro vient vraiment de commencer ( dans le team Salomon, ndlr). C’est maintenant qu’il faut que je mette plein d’énergie en tant qu’ultra traileur. Mais je vais quand même régulièrement passer deux ou trois jours avec ma pulka pour garder les réflexes pour le futur. Donc mes expéditions, c’est plutôt pour dans quatre ou cinq ans. »

Son point fort ? "Le mental"
« Pour ces expéditions, je dois encore m’améliorer mais mon point fort c’est le mental. J’ai fait plein d’erreurs, j’étais gelé, c’était l’enfer car en polaire c’est beaucoup de pratique et il faut être consciencieux, précis et rapide, sinon tu gèles sur place. Je dois travailler la gestion de la transpiration, être mouillé, c’est se mettre en danger. Je dois aussi être capable d’allumer le réchaud avec les moufles, sans y réfléchir. Côté nutrition, j’ai un gros appétit et pas de problèmes gastriques, de bonnes bases que j’ai du trail et que j’ai pu transposer au polaire. Même chose pour l’orientation. Entre le trail et mon expérience sur « Confiné » [son record du GRa1, ndlr], hors-piste, je sais m’orienter à la boussole, sur montre, carte et topo… L’ultra trail est une bonne école pour la survie. Je sais aussi très bien comment aller chercher des infos météo. J’ai aussi appris à allumer un feu avec deux bouts de bois. Si ca ne me servira pas beaucoup en polaire ? Détrompe-toi, certaines zones de l’Arctique sont boisées ! »

L'expérience de l’ultra, décisive en polaire
« J’ai eu plusieurs moments dans mon rapport au froid au cours de cette expédition. Les trois, quatre premiers jours, j’ai combattu le froid, je n’avais jamais connu des températures pareilles. Le premier soir, dans la tente, par -30°C, je ne pouvais pas dormir, c’était tellement douloureux que je me suis contracté. Au bout de trois, quatre jours, je pleurais de froid et de fatigue, et puis, j’ai décidé d’accepter le froid, de ne plus lutter contre. Le fait de reprendre le contrôle sur mon corps, de me relâcher, ça n’a pas fait partir le froid, mais j’ai été capable de l’accepter et de dormir. Tu vois, au dixième jour, quand on est arrivé, j’aurais été capable de faire dix jours de plus. Car tu ressens une certaine sérénité dans le polaire, comme je l’ai vécu dans le désert pendant le Marathon des sables. C’est du 360°, tout blanc, et il faut être capable de se réapproprier le temps, parce que si tu dis, ‘c’est toujours la même chose, c’est long, c’est long’, et bien tes journées vont être très longues. C’est un petit peu, encore une fois, l’expérience de l’ultra-trail qui m’a aidé parce que pendant dix ou vingt heures de course, comme à l’UTMB, si tu es là à te dire que c’est long, tu vas passer un sale quart d’heure. Mais si tu réussis à te déconnecter du temps et à accepter la condition, tout d’un coup le temps va se contracter, et puis vingt heures vont te donner l’impression d’en durer dix.
Tu dois aussi regarder ton environnement avec beaucoup plus de précision. Au début, tu ne vois que de la neige, puis tu vois tous les détails, les petites vaguelettes de neige, les compressions de glace… Et tout ça fait que quelque chose qui est très monotone, comme dans le désert, parvient à t’occuper l’esprit. Je trouve que le polaire t’apprend beaucoup à voir ton environnement avec des yeux nouveaux pour l’apprécier différemment. C’est très puissant comme enseignement, car si on l’applique à notre vie, notre jardin, devant notre maison, est toujours le même, mais si on le regarde dans le détail, il redevient un terrain d’aventure tout nouveau. »

Plus fort que l'aventure... la raconter
« Pour ces expéditions, j’aurai besoin d’un sponsor pour pouvoir en revenir avec un film car raconter l’histoire, pour moi, c’est peut-être plus important que l’aventure elle-même. C’est pour ça que je pars pour une semaine de tournée en France alors que j’ai un entraînement à suivre. Il faut 50 000 à 100 000 euros pour un film. Je tournerai une partie moi-même, je ferai l'inside, bien sûr. A force de regarder des films, j’ai compris comment fonctionne le cinéma : quand tu pleures, c’est là qu’il faut sortir la caméra ! »

Sortir sa bio à 35 ans, vraiment ?
« Le 29 mars je sors ma biographie chez Flammarion ["Vivre d'aventures", préfacée par Kilian Jornet, ndlr]. Une bonne maison d’édition, ils ont eu le Goncourt cette année, ça leur donne une certaine légitimité pour assurer la sortie du livre, être sur les plateaux télé, etc. Ça c’est génial ! Ça fait un an que j’y travaille. J’ai reçu les épreuves ce matin ! Si je ne trouve pas que c’est un peu jeune, à 35 ans ? C’est ce que j’ai pensé au départ, mais on a dû se limiter, tellement il y avait d’histoires à raconter, il était temps de le faire ! Ce n’est pas du tout un livre sur l’aventure, sur la course à pied, c’est purement un livre de développement personnel. C’est l’histoire d’un gars, ingénieur dans son bureau, qui s’emmerde. Qui fait comme tout le monde parce que c’est le système qui le veut, qui gagne bien sa vie, peut s’acheter des belles voitures, des beaux appartements. Il est heureux mais sur une courbe du bonheur qui est plutôt plate. »
Ce livre, c’est comment j’ai été capable de m’affranchir de la société. De ma famille qui me disait « Mathieu, ne quitte surtout pas ta vie d’ingénieur, parce que si tu veux devenir sportif, c’est très précaire, tu vas finir clochard sous un pont et on ne sera pas fiers de toi ! ». Mes amis en France, pareil, qui disaient ‘c’est quoi cette idée ? Tu fais une grosse connerie’. Ça a été très, très dur pour moi. Tout ça je le raconte dans les moindres détails et je veux aussi insuffler aux gens qu’il faut croire dans ses rêves. Je vais aussi dans le concret : comment j’ai fait dans ma tête, qui j’ai rencontré, qui m’a aidé à prendre des décisions, tout ça est illustré évidemment par du trail et des aventures et des liens vers mes origines, mon enfance en Guadeloupe. Le livre est très fourni car je suis arrivé aujourd’hui à un moment de transition. J’ai arrêté mon travail en 2019, il y a trois ans déjà, et la demande est énorme, les gens [sur les réseaux, ndrl] veulent comprendre comment un gars qui commence le trail à 30 ans devient une référence à 35 ans. Les gens ne comprennent pas, ils disent, « ce n’est pas possible, il doit être dopé ! ». Tout est expliqué dans le livre. Je pense qu’il est très attendu, surtout par rapport à cette histoire de l’UTMB, de Kilian et tout, qui a fait beaucoup parler. Et les gens veulent savoir ! Depuis trois ans, j’ai des centaines de messages, j’ai des préparateur mental qui me contactent tout le temps pour collaborer avec moi. Donc il est temps d’écrire un livre pour satisfaire cette demande. Ça ne veut pas dire que je ne veux pas écrire d’autres livres. Peut-être que dans vingt ans je ferai une autre biographie sur la période 35-55 ans, mais je pense que les prochains traiteront plus d’une aventure que je ferai. Ce livre-là, c’est plutôt une biographie, mais pas du tout chronologique. Le fil conducteur reste l’UTMB 2022. On est en janvier 2022, je suis à Montréal, il fait froid, j’ai décidé de mettre le focus sur mon expédition polaire parce que j’ai besoin de me déconnecter de la course, et puis on va jusqu’à l’UTMB 2022 avec d’autres connexions vers d’autres aventures. »

Et les rumeurs de dopage ?
« Le dopage ? Personne ne m’en a parlé en direct ! Mais après l’UTMB, il y a eu une couverture médiatique énorme. J’avais totalement perdu le contrôle, j’ai vu des articles partagés sur Facebook et j’ai lu des commentaires du type ' le gars il doit être dopé !' Je m’en fous un peu, je sais ce que je fais vraiment, mais quand ces gens-là auront lu mon livre, ils n’auront pas le même avis. Si j’ai déjà répondu frontalement ? Non, j’avais déjà vécu ça avec Kho-Lanta, j’ai reçu des dizaines de messages de haters, de haine, qui n’ont pas lieu d’être, pas justifiés, et si tu commences à leur répondre, tu vas juste nourrir leurs propos et ils vont surenchérir, donc c’est peine perdue, ça ne sert à rien du tout. »

Son image dans le monde du trail
« Je suis plutôt l’outsider parmi ceux qui m’entourent au départ de l’UTMB. Ce sont tous des montagnards, comme Kilian, François, Xavier Thévenard ou des athlètes d’endurance qui viennent de la course à pied, du vélo, de la natation, du triathlon. Je suis un peu le seul à n’avoir jamais fait de sport d’endurance, à avoir eu une vie très festive dans ma vie d’école d’ingénieur et dans les années qui ont suivi. Certains sont capables de vivre avec ça et trouvent ça inspirant, mais ça en agace d’autres, parce qu’ils se disent : « c’est pas juste, ça fait 15-20 ans qu’on s’entraine et on n’a pas ce niveau-là de performance.
C’est un peu la même chose en entreprise, quand tu as les anciens qui sont dans la boite depuis dix, vingt ans et qu’arrive le petit jeune qui a les crocs hyper longs, qui travaille comme un malade, qui a les bonnes idées et que du jour au lendemain le boss de l’entreprise décide de le mettre au management. Et là, ça passe pas, les anciens ne veulent pas. C’est un peu comme ça que je suis vu, je pense, il y a les deux sons de cloche. Si ça me gêne ? C’est sûr que j’aimerais que tout le monde apprécie le personnage que je suis, avec mon histoire, mais je n’ai pas le choix, c’est mon histoire, je ne peux rien y faire. Ceux qui sont un peu jaloux, ça m’embête, parce que ce sont des émotions négatives par agréables pour eux comme pour moi. Parce que je le sens ces émotions, les gens qui me regardent un peu de haut. Je m’en passerais bien et je pense que eux aussi. Maintenant il faut de tout pour faire un monde. »

L’UTMB 2022, le tournant
« L’UTMB a répondu à pas mal de questions, à 100%. J’ai quitté mon poste d’ingénieur en 2019 pour montrer au monde mon potentiel, malheureusement je me suis blessé un mois après, je me suis pété le dos, je n’ai pas pu faire ce que je voulais. Et quand je suis à peu près revenu, à l’automne 2019, pour faire la Diagonale des fous, c’est là que je suis contacté pour faire le tournage de Kho-Lanta. Foutue l’année 2019. 2020, le Covid. 2021, enfin après deux ans de galère et d’attente, mes parents me disaient, tu vois on t’avait bien dit de pas arrêter l’ingéniérie ! Donc 2021 je fais mon UTMB avec mon podium (3e, ndlr), et là tout le monde dit : ' ah ouais, il est quand même fort ce Mathieu, il a fait un bon résultat, mais à voir ce qu’il va être capable de faire dans le futur ! '. Tu vois en 2022, je ne suis pas invité à la conférence de presse des élites. Quand j’arrive sur la ligne de départ, je ne rentre pas par le sas élite, on me dit : « toi avec ton dossard, tu rentres derrière ! ». A ce moment-là, j’ai de la frustration et je suis énervé, mais j’ai réussi à transformer ça en énergie. Je me dis, c’est le jeu, c’est la vie, c’est comme le monde du travail, il faut que tu fasses tes preuves, ce n’est pas parce que un jour, il y a un an en arrière, tu as fait un bon résultat, que c’est acquis pour la vie. Maintenant, c’est l’UTMB 2022, c’est le jour où tu vas devoir montrer que ce que tu as fait en 2021 ce n’était pas un coup de chance, c’est ton jour, il faut que tu confirmes, et maintenant, fais-le ! Et ça, ça m’a vraiment apporté un feu énorme. Et finalement tout cette frustration que j’ai vécue avant, ça m’a encore plus énergisé ! Et donc, oui l’UTMB 2022 a été la confirmation. Et d’ailleurs, je te fais une confidence, ce chapitre-là dans mon livre s’appelle « La confirmation ».

Le syndrome de l’imposteur
« Je ne suis pas sûr de moi, non, pas du tout, et en ce moment c’est très difficile ce que je vis, car c’est tout nouveau. Mon statut actuel date de l’UTMB 2022. Avant, j’avais ma confiance à bâtir. Sur toutes mes courses, et même sur l’UTMB 2022 j’ai toujours eu ce syndrome de l’imposteur qui fait que quand je pars en course au Lavaredo, à l’UTMB ou à Madère, même si à un moment je me sens mieux qu’un concurrent qui est devant moi, je n’ose pas le doubler. Parce que si c’est un Jim Walmsley, un Kilian, un Pau Capell, un François D’Haene, ils sont tellement pour moi... plus forts, plus grands... que je n’ai pas la confiance de les doubler. Alors, non je ne suis absolument pas sûr de moi. Je suis en pleine construction de ma confiance, parce qu’aujourd’hui ça me pèse de ne pas pouvoir exprimer mon plein potentiel en course parce que je n’ai pas la confiance suffisante pour me mettre dans mon rythme. Je suis dans une grosse introspection, que je fais seul, et je t’avoue que l’attention médiatique et le statut que me donnent aujourd’hui mes partenaires me mettent beaucoup plus de pression qu’avant. J’ai un peu la boule au ventre en ce moment, alors que les courses n’ont même pas encore commencé et j’ai déjà beaucoup d’appréhension sur celles qui vont arriver [il sera notamment au départ du marathon de Paris le 2 avril, ndlr].
J’espère que je vais être capable de transformer ça en force. J’ai réussi à confirmer mon potentiel pendant l’UTMB 2022 , ce qui va alléger mon syndrome de l’imposteur et va m’aider à construire ma confiance, mais je suis très loin d’être sûr de moi. »

La confiance (l’arrogance ?) comme stratégie
« En même temps, afficher une image hyper confiante, c’est de la stratégie ! C’est ce que tu dois montrer à l’adversaire ! C’est de la pression mentale. L’aspect stratégique dans les ultras est hyper fort, Kilian s’est très bien le faire, et c’est comme ça qu’il m’a battu à l’UTMB. Si l’adversaire est au courant que tu as des doutes, il va pouvoir jouer avec toi, et à la longue, il faut montrer une certaine assurance pour mettre la pression sur les autres. Tu es sur la ligne de départ, tes adversaires à côté te voient droit comme un piquet, fier, en pleine confiance de par ce que tu as raconté aux médias et pendant ta conférence de presse, ben le gars à côté il a le cœur qui bat à 3000, il a déjà le ventre qui est retourné et c’est ce qui fait que peut-être au 15e km il ne va pas arriver à se nourrir et que tu vas prendre l’ascendant sur la course. C’est donc un peu stratégique de donner une image d’assurance, mais je t’avoue que la réalité, le backstage, ce n’est pas tout à fait ça ! Je suis quelqu’un de très sensible et je travaille en ce moment pour bâtir ma confiance. Tout est allé très vite pour moi, c’est normal que je me sente un peu noyé, débordé. Je me répète souvent, ‘Mathieu, ne sois pas trop dur avec toi, tout viendra avec le temps’. »

Il y aura un après trail
« Le trail, c’est une passion dévorante pour moi, c’est un sport tout nouveau, on n’a aucun historique, mais on peut aujourd’hui estimer quand on voit un gars comme Ludovic Pommeret [47 ans, vainqueur de la TDS 2022, ndlr], on peut avoir une carrière professionnelle jusqu’à au moins 45 ans, voire plus. J’imagine que j’ai encore dix ans devant moi, d’autant plus que je suis moins usé que d’autres, car j’ai commencé assez tard. En plus, je suis très connecté à la science, à la santé, à la nutrition, au sommeil et j’optimise ces paramètres-là. Maintenant il y a quelque chose dans ma vie qui est très important et dévorant aussi, c’est l’océan. J’ai grandi dans l’océan, je fais de la plongée sous-marine et je ne veux pas attendre mes 80 ans pour me reconnecter avec l'océan. Je veux partir sur un voilier pendant une dizaine d’années pour explorer les océans comme l’a fait Cousteau. Ça sera ça la bascule entre ma carrière de trail et ma vie de navigateur, plus que… je ne suis plus capable de courir parce que je ne suis plus assez rapide. J’imagine que ce sera vers mes 45 ans. Je m’en donne encore dix pour ma carrière d’athlète et en même temps d’aventurier, parce que cette casquette-là est très importante pour moi, mais pas en mode performance, plutôt en mode exploration. Elle va prendre beaucoup plus d’ampleur à l’avenir, quitte à faire six mois de course, et six mois d’aventure. Mes partenaires sont ok avec ça, dont Salomon, mon principal. Ils m’ont même dit que c’était ce type de profil qu’ils voulaient ! Je me vois faire ça en famille, je veux élever mes enfants sur un voilier, surtout pas les mettre dans une école normale. Peut-être pas les premiers parce que je vais les avoir là, dans ma carrière sportive, dans les deux ou trois années qui viennent, mais ceux qui viendront après, ils seront avec moi sur le voilier ! C’est quelque chose qu’on est en train de discuter avec Alix, mais il faut qu’on se pose un peu, qu'on ait un pied à terre plus fixe. Car elle est française, moi résident canadien, on est dans les papiers, c’est un peu ce qui bloque ce projet de famille. »

Alix, sa compagne, sa coach mental
« Avec Alix aujourd’hui, on est une équipe, pas seulement un couple. Elle fait le travail que ferait le staff d’une équipe rémunérée. Elle a arrêté ses activités professionnelles de coach sportif de crossfit et de pompier pour se dédier à moi. Elle est ma préparatrice mentale, nutritionnelle, ma gestionnaire logistique, elle fait un travail monstre en backstage ! Heureusement, on a réussi à intégrer ça dans certains de mes partenariats pour qu’elle ait aussi une rémunération, mais c’est très limité. Ce sont de grosse concessions, de gros sacrifices pour elle aussi. C’est pour cela aussi qu’on est si connectés tous les deux. Elle fait beaucoup plus que les ravitaillements, elle est capable de tout savoir, de me lire, de me dire les bons mots dans les oreilles pour me remobiliser. C’est une force énorme que j’ai, par rapport à d’autres concurrents. »
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