S'abonner Se connecter
Outside
Outside : aventure training voyage culture
  • Aventure
  • Santé
  • Voyage
  • Société
  • Équipement
  • Films
  • Podcasts

Tout Outside, en accès illimité

Enquêtes, récits, reportages - sans publicité

✔︎ 30 jours gratuits
✔︎ puis 6,90€/mois ou 69€/an
✔︎ Annulable à tout moment

S'ABONNER

Tout Outside, en accès illimité

Enquêtes, récits, reportages - sans publicité

✔︎ 30 jours gratuits
✔︎ puis 6,90€/mois ou 69€/an
✔︎ Annulable à tout moment

S'ABONNER
Préparation pour l'ascension d'un sommet himalayen au Népal
  • Aventure
  • Alpinisme & Escalade

Ma 1ère ascension d’un sommet himalayen : la vie à pile ou face

  • 15 avril 2019
  • 8 minutes

Anna Callaghan Anna Callaghan Anna Callaghan est rédactrice et réalisatrice indépendante basée à Boulder, dans le Colorado.

Là-haut, tout faire dans les règles n’offre aucune garantie de survie. Notre journaliste raconte sa première expérience dans l’Himalaya, à l’assaut de l’Ama Dablam.

L’Ama Dablam est à quelques jours de marche de l’Everest, au cœur des vallées népalaises du Khumbu. Il impose durant presque deux jours son impressionnante stature (6 811 m) aux trekkeurs qui se dirigent vers le toit du monde et son camp de base. Depuis la trace qui serpente dans la vallée, il est grandiose, menaçant. On hésite à se dire qu’il est bien réel.

Personnellement, j’ai fait sa connaissance sur Google Images. Saillant, un aileron de requin sillonné de couloirs de neige verticaux. Abrupt. J’ai vu aussi des photos de tentes en équilibre précaire et paraissant tenir par miracle au camp 2. Les vidéos GoPro m’ont fait du mal aussi, avec leur fameux effet fish-eye, montrant des cordes fixes périlleuses le long de la ligne de crête, à 6 000 mètres d’altitude.

“Je veux faire l’Ama Dablam”, m’a annoncé mon compagnon et partenaire d’escalade, Mike, au printemps dernier. L’idée m’a immédiatement donné envie de vomir, ce qui chez moi signifie généralement que je vais dire oui. Quelques jours plus tôt, on avait bu quelques verres de trop et acheté sur un coup de tête des billets en promo pour le Népal. Départ à l’automne suivant.

Un Google doc de 19 pages

On a fait appel à une agence spécialisée pour gérer la question des porteurs et du relais au camp de base. Pour le reste, Mike est guide de haute montagne : on allait grimper seuls. Après quelques mois à tout planifier dans les moindres détails, on a viré une importante somme d’argent à l’agence, puis à la mi-octobre, on s’est envolés pour Katmandou.

Pour l’Ama Dablam, mon Google doc de prépa faisait 19 pages. J’ai légèrement honte d’être pointilleuse tendance obsessionnelle, mais tout ce travail m’a été très utile une fois sur place. Je me suis particulièrement renseignée sur les accidents en montagne. Je voulais avoir une idée des pires scénarios possibles. Comment trouve-t-on la mort sur ce sommet particulier ?

L’avantage, en montagne, c’est qu’on peut mourir d’à peu près toutes les manières. Sur les sommets himalayens de 6 000 mètres et au-delà, la cause numéro 1 de décès est la chute (39%), suivi par les avalanches (28%) et le mal aigu des montagnes (7,6%). Entre 1959 et 2018, 32 personnes ont trouvé la mort durant l’ascension du sommet. Ce sont les chiffres de l’Himalayan Database, qui recense ce genre d’événements. Chute : 15 morts ; maladie/troubles divers : 5 morts ; chute de pierres ou de glace : 3 morts ; avalanche : 7 morts ; saut en BASE jump raté : 1 mort ; raison inconnue : 1 mort.

En 2006, une avalanche a eu lieu sur le Dablam, le glacier suspendu situé sous les pentes des sommets, tuant six personnes au camp 3. Jusqu’à récemment, il était jugé trop risqué pour être exploité. La plupart des chutes mortelles semblent être dues à une erreur humaine : zapper de tester les cordes, utiliser une vieille à la place d’une neuve, glisser, mal utiliser le matériel ou mal le sécuriser.

Zéro marge d’erreur

Pas de surprise jusque-là. Je dirais même que c’est inhérent à la pratique de sports en montagne. On ne peut pas tout barder à l’avance. Les accidents arrivent, le risque zéro n’existe pas. La victime a-t-elle été irresponsable ou joué de malchance ? Se poser la question permet de rationaliser la notion de risque auprès de nos proches, que ce genre de projet affole généralement. Ca aide aussi personnellement, on se laisse ainsi flotter entre naïveté et acceptation. On se dit que ça ne nous arrivera pas, en sachant pertinemment que cela peut nous arriver.

L’itinéraire sur l’Ama Dablam suit son arête sud-ouest. On passe par des dalles exposées, il faut contourner des ressauts, remonter des couloirs mixtes, traverser des pentes raides de neige ou de glace avant d’atteindre un sommet étonnement large et plat. L’ascension n’a rien de monotone, et la vue est spectaculaire. Sir Edmund Hillary avait qualifié l’Ama Dablam d’“ingravissable”. Aujourd’hui, il s’agit de l’un des sommets autorisés les plus fréquentés du pays. Il serait vraisemblablement aujourd’hui toujours aussi inaccessible pour un grand nombre d’alpinistes sans l’intervention des sherpas. Ce sont eux qui fixent les cordes du camp 1 au sommet au début de chaque saison. Cordes ou pas, il n’y a pas franchement de marge d’erreur possible dans cette ascension. L’arête est très exposée et le vide omniprésent.

Si on n’a aucune prise sur les risques objectifs, chacun a la main sur sa propre préparation. J’ai donc passé le printemps et l’été à réviser. Je me suis entraînée sur un mur d’escalade, en manipulant mon coinceur tout en avançant le long d’une corde fixe. Mon but était de reproduire les conditions de la Tour Jaune, un ressaut raide de 12 mètres en 5a, qui nous attendait là-bas. Pour certains, c’est le passage le plus technique de l’ascension. Avant le départ, Mike et moi sommes venus à bout du North Ridge au mont Baker, dans le parc national de l’État de Washington. Un parcours de 910 mètres, très raide, qui nécessite parfois deux pitons.

Camp 1, camp 2

Pour me préparer à l’exposition, je me suis attaquée à des itinéraires sur de la roche irrégulière et me suis lancée dans des rappels assez vertigineux. Statistiquement, les accidents en alpinisme ont majoritairement lieu durant la descente, quand la fatigue se fait sentir. La descente de l’Ama Dablam comprend au bas mot 20 rappels. Mon objectif était de pouvoir le faire en dormant, ou du moins dans ce brouillard mental et physique qu’engendre l’altitude - on nous a parlé de randonneurs s’étant lancés là-bas sans aucune expérience du rappel, je vous laisse imaginer…

On a atterri à Lukla et, après deux semaines de trekking, on est arrivés au camp 1, à 5 638 mètres d’altitude. Là, le sentier n’a rien de technique, même s’il est usant, et se fait en quatre ou cinq heures. On a installé notre camp sur le peu de terre relativement plate qu’il restait, entre des blocs de rochers. On a cadenassé l’entrée de notre tente pour que l’on ne nous prenne pas notre eau, nos repas ou notre combustible (pas de risque zéro côté vol non plus) avant de retourner au camp de base pour planifier notre ascension et attendre la bonne fenêtre météo.

Le camp 2 se trouve sur un éperon rocheux qui plonge dans le vide de part et d’autre sur des centaines de mètres. Là-bas, c’est la crise de l’immobilier. Il y a de la place pour une grosse dizaine de tentes tout au plus. On oublie le confort et l’intimité. On est plutôt dans l’esprit d’une pyjama party grandeur nature et sans la bonne odeur des draps propres. Les équipes se succèdent dans des tentes déjà plantées. Les grimpeurs sans guide doivent se renseigner pour savoir si un couchage est disponible aux dates qu’ils visent.

Aucune maîtrise sur ce que fait son voisin

On a demandé à la ronde : rien. Du coup, on hésitait à s’élancer directement du camp 1, quand deux Roumains nous ont approchés. Ils nous vendaient leur tente Black Diamond Firstlight, déjà en place sur le camp 2, pour une somme indécente. On n’était pas vraiment en mesure de faire les fines bouches, donc on a sorti nos billets à contrecœur. Le cours actuel de la toile en nylon installée sur de la roche tout sauf plate, à 6 000 mètres d’altitude ? 180 euros l’ami. Et tout ça après une âpre session de négociation. Sous le regard désolé de nos amis sherpas, lassés de cet Airbnb des montagnes.

On a atteint le camp 2 juste avant le coucher du soleil et repéré notre chambre d’hôtel vert pétant accrochée au rocher. À côté, c’était le vide. Il fallait être extrêmement prudent si on sortait pour se soulager, ou pour faire quoi que ce soit d’ailleurs. Si vous ne savez pas à quoi ressemble une Firstlight : elles ne pèsent rien et sont minuscules. La nôtre penchait du côté gauche et on a dormi plus ou moins empilés l’un sur l’autre. Au petit matin, on a attendu que les autres aient quitté le camp pour être sûrs d’avoir la Tour Grise à nous seuls : quelques longueurs de blocs de granit à 75 degrés, où la roche cède la place à la glace et à la neige.

C’est typiquement le genre de sections où on prie pour que personne ne se rate au-dessus et déclenche accidentellement un bel éboulis. Au camp de base, on a vu des gens découvrir leur matériel pour la première fois. On a donc une foi modérée, voire un scepticisme de bon aloi, concernant les autres grimpeurs. Il nous est aussi arrivé de voir des grimpeurs s’arrêter à leur point d’assurage, et y attendre que leur guide népalais transfère tout leur équipement de sécurité. Impossible de savoir si la personne qui vous précède sait ce qu’elle fait ou si c’est sa première. En montagne comme ailleurs, on n’a aucune maîtrise sur ce que fait son voisin.

La descente, plus grand danger

On a fait une pause rapide pour avaler un Snickers gelé tandis que le soleil commençait à faire rosir les sommets alentours. On a grimpé de petites falaises de glace pour rejoindre le camp 3 avant d’enchaîner sur les longueurs de neige abruptes qui mènent au sommet. Un peu moins de neuf heures après avoir quitté le camp 2, on atteignait notre but, tout sourire (peut-être avec un peu de larmes). Pour nous seuls, une vue panoramique sur les plus hauts sommets du monde.

Pour la descente, on a troqué nos coinceurs pour des plaquettes. Les champs de neige ne sont pas complètement à la verticale, ils avoisinent les 70 degrés. Le rappel y ressemble davantage à une rapide descente à reculons. On a trouvé notre rythme, Mike avait à peu près un point d’assurage d’avance sur moi. Après environ cinq rappels, la ligne fixe part à droite et contourne un léger angle. En-dessous, 365 mètres de champs de neige qui s’aplanissent jusqu’au camp 3, suivis par une face à pic qui se termine au fond de la vallée, 1 520 mètres plus bas.

Au moment où j’atteignais l’angle à dépasser, le point d’assurage – un simple piquet métallique enfoncé dans la neige – a sauté. Je suis tombée sur 3 mètres, valsant sur la gauche avant que la corde ne se retende. J’allais bien, mais ça m’avait flanqué une bonne trouille. Tomber soudainement ainsi au-dessus du vide est extrêmement déroutant. Par chance, les cordes qui composent la ligne fixe sont généralement nouées entre elles et à chaque point d’assurage. Si cela n’avait pas été le cas, jamais je n’aurais pu réussir à stopper ma chute. Mike, avec ses 23 kilos de plus que moi, venait tout juste de passer, ainsi que tous ceux qui étaient montés au sommet avant nous ce jour-là. Et j’y allais mollo.

Les morts ne changent rien

Durant la saison d’automne 2018, deux personnes sont mortes sur l’Ama Dablam. J’ai lu leurs histoires une fois de retour chez moi. Steven Biem, un Américain de 47 ans, a succombé au camp 2 à un œdème pulmonaire de haute altitude. L’Australien Michael Davis est mort par un très mauvais coup du sort : une chute de pierres a sectionné la corde qui le reliait à la montagne. Deux disparations qui ne semblent pas relever de l’inexpérience. Tout faire dans les règles n’offre aucune garantie.

En pensant à leurs cas, je ne me suis pas dit que j’avais frôlé la mort, même si j’ai passé la nuit au camp 2, où est mort Steven Biem, et utilisé la même corde sous le même rocher qui a tué Michael Davis 10 jours à peine après y être passée. Ça m’a juste peinée. Nous sommes nombreux à penser que la montagne ne vaut pas qu’on y meure, ni même qu’on s’y blesse. C’est justement cette pensée qui incite parfois rebrousser chemin quand cela devient trop dangereux. Pas à renoncer tout court. Se lancer un défi qu’on n’est pas sûr de pouvoir relever est, après tout, l’idée de départ.

Les morts en montagne et celles sur l’Ama Dablam la saison dernière ne changent pas grand-chose à mon approche de l’alpinisme. Non pas parce que je me dis qu’une telle chose ne pourrait pas m’arriver, mais car je me dis justement cela pourrait bien être le cas.

La suite est réservée aux abonnés

Déjà abonné ? Se connecter
Votre premier article est offert
LIRE GRATUITEMENT
ou
S'ABONNER
  • Accédez à tous les contenus d’Outside en illimité. Sans engagement.
  • Votre contribution est essentielle pour maintenir une information de qualité, indépendante et vérifiée.
  • Vous pouvez aussi acheter cet article pour 1€

À lire aussi

Khumbu icefall 2026
La rédaction

Everest : la voie normale ouvre enfin, mais la saison 2026 reste à haut risque

Will Stanhope
Marina Abello Buyle

« ll aimait les voies en trad qui font peur » : Will Stanhope, guide et free soloiste canadien, meurt à 39 ans à Squamish

La Madone
La rédaction

Film « La Madone » : sur les plus hauts sommets du Mont-Blanc, le mystère des 7 statuettes sacrées

Jorassiques Pâques
Marina Abello Buyle

Jorassiques Pâques : quatre jours de survie pour une ouverture en face nord des Grandes Jorasses

Plus d'articles

Outside le magazine de l'outdoor

Outside entend ouvrir les pratiques et la culture outdoor au plus grand nombre et inspirer un mode de vie actif et sain. Il s’adresse à tous ceux qui aspirent à prendre un grand bol d’air frais au quotidien et à faire fonctionner leurs muscles comme leurs neurones avec une large couverture de l’actualité outdoor.

Newsletter

L’aventure au cœur de l’actualité. Chaque vendredi, les meilleurs articles d’Outside, directement dans votre boîte mail.

Liens

  • A propos d’Outside
  • Abonnements
  • Retour d'aventure
  • Mentions Légales
  • CGV
  • Politique de confidentialité
  • 1% for the Planet
  • Offres d’emploi
© Outside media 2026
Activer les notifications