François-Xavier Laffin, maire de Chamonix et président de la communauté de communes de la vallée de Chamonix, a le sens de la formule. L’élu sait résumer en une image le malaise qui gagne la vallée face à un événement devenu, aux yeux d’une partie de ses habitants, trop grand pour le territoire qui l’accueille : congestion, nuisances sonores, pression sur les espaces naturels, prolifération des opérations marketing autour de la course… Le constat posé, reste la question la plus difficile : comment redimensionner un événement qui a pris de telles proportions ? Alors que le maire appelle clairement à en réduire la taille et que l’organisation mise, elle, sur le dialogue pour apaiser les tensions, le rendez-vous mondial du trail peut-il retrouver une place à la mesure de Chamonix ?
« Pendant quinze jours, c’est un bordel monstrueux », lâche Alexandre Marchesseau, guide de haute montagne dans le massif du Mont-Blanc. « On quitte la vallée pendant cette dernière quinzaine d’août parce que c’est devenu invivable. C’est un bazar complet. En tant que locaux, on a l’impression qu’on n’est plus entendus. On ne se sent plus vraiment chez nous. » Beaucoup de ceux qui s’élèvent aujourd’hui contre l’UTMB ont pourtant suivi ses premières éditions, dans les années 2000, lorsque la course était encore perçue comme un événement fédérateur. Mais à mesure que le rendez-vous est devenu la grand-messe mondiale du trail, certains habitants ont eu le sentiment d’être relégués au second plan dans une commune qui, pendant une semaine, semble s’organiser avant tout autour de ses visiteurs. « C’est comme une pièce où il y a quinze personnes : il fait chaud, mais ça va. Vous en mettez trente-cinq, sans pouvoir ouvrir les fenêtres, et tout devient étouffant. », s’exprime à son tour Tim Mottin, président du collectif écocitoyen Boutch à Boutch. « Pendant l’UTMB, on ne retrouve plus du tout notre ville. Tout ce qui est déjà compliqué à Chamonix devient dix fois plus compliqué. »
Chamonix déjà saturé au moment de l’UTMB
Ce ras-le-bol s’explique aussi par le contexte dans lequel se déroule désormais l’événement. Lorsque Catherine et Michel Poletti créent l’Ultra-Trail du Mont-Blanc en 2003, la course est programmée pour la dernière semaine d’août, une période traditionnellement plus calme, juste après le pic estival. Vingt ans plus tard, la situation n’a plus rien de comparable. La vallée connaît désormais une fréquentation soutenue, avec près de 25 000 excursionnistes quotidiens au mois d’août, alimentée par un tourisme estival en forte croissance et par des épisodes de chaleur qui poussent davantage de visiteurs en quête de fraicheur vers la montagne plus tard dans la saison. Une concentration difficile à absorber pour une commune qui compte 9 800 habitants permanents, dans une vallée peuplée de 14 000 habitants à l’année.
L’événement rassemble environ 10 000 coureurs sur l’ensemble de ses courses, auxquels s’ajoutent près de 50 000 spectateurs attendus, ainsi que les bénévoles et les partenaires. Au total, la fréquentation générée par la semaine UTMB est estimée entre 80 000 et 100 000 personnes, dans une vallée qui accueille déjà, au plus fort de la saison estivale, entre 90 000 et 100 000 personnes chaque jour. « C’est le coup de grâce », estime Floran Tomei, local pur jus et manager du bar Le Schack. « On vit déjà dans une vallée quasiment pleine à craquer tout l’été. La dernière semaine d’août, tout le monde est fatigué, c’est une pression supplémentaire. Beaucoup de Chamoniards préfèrent ne pas être là. Quand, pendant deux nuits, vous entendez des applaudissements jusque tard, que les rues sont saturées et que vous avez le sentiment que personne ne voit plus que vous habitez là, c’est forcément plus difficile à vivre. »
Une manne économique qui ne profite pas à tout le monde
Face à ces critiques, l’UTMB avance que l’événement a généré 45 millions d’euros de retombées économiques en 2025 pour le territoire. Pour le Responsable des Opérations et Relations Territoires HOKA UTMB Mont-Blanc, David Poletti, supprimer l’événement reviendrait à priver la vallée d’une semaine d’activité essentielle. « Aujourd’hui, il n’y a pas de doute sur l’impact majeur de l’UTMB sur le chiffre d’affaires d’un bon nombre de commerces », nous explique-t-il, citant notamment les hôtels, les restaurants, les pharmacies, les magasins de sport ou encore les commerces de bien-être. « La semaine de l’UTMB est une semaine majeure dans leur calendrier. » Voire. « Les restaurants sont pleins pendant deux semaines, c’est certain. Mais aujourd’hui, Chamonix n’a plus vraiment de basse saison », constate pour sa part Alexandre Marchesseau. « Si demain on supprimait l’UTMB, il n’y aurait pas de manque à gagner pour les commerçants chamonniards. Les touristes viendraient quand même faire de la randonnée ou chercher la fraîcheur. Ce n’est plus l’événement qui fait vivre la vallée. »
Le constat est partagé par Tim Mottin, qui estime que l’événement attire une clientèle « monomaniaque de trail » venue avant tout pour la course, les marques et l’équipement. « C’est un public qui est habillé pareil, qui consomme pareil, qui tourne autour du village UTMB et des magasins spécialisés. Les gens viennent avec un objectif très précis : acheter du matériel, participer aux animations, suivre les courses. » Selon lui, cette concentration profite surtout à une partie de l’économie locale, sans bénéficier à l’ensemble de la vallée. « On nous explique que les retombées vont ruisseler sur tous les commerces, mais sur le terrain, ce n’est pas ce qu’on observe. Les petits restaurants, les buvettes d’altitude ou les commerces fréquentés par les amoureux de la vallée sont moins remplis qu’à d’autres périodes, parce que ces habitués préfèrent éviter Chamonix pendant l’UTMB. Le fait que cet événement est très bénéfique pour l’économie locale reste à prouver. » D’autant, avance Floran Tomei, que « les retombées ne compensent pas forcément les contraintes » et qu’elles « finissent toujours dans les mêmes poches ». « Il n’y a pas vraiment de ruissellement jusqu’au travailleur ou au commerce moyen. Dans l’ensemble, les habitants qui travaillent dans la vallée ne gagnent pas forcément plus, ils subissent surtout une pression supplémentaire. »
Du fait de cette surfréquentation, les critiques adressées à l’UTMB renvoient toutes à une même réalité. La vallée a atteint ses limites physiques. Coincée entre les versants du massif du Mont-Blanc, elle ne peut pas absorber indéfiniment des flux toujours plus importants. Lors de la conférence de presse organisée par l’UTMB le 30 juillet, à laquelle il était convié, François-Xavier Laffin, le maire de Chamonix fraichement élu en mars 2026 (également président de la communauté de communes de la vallée de Chamonix), a comparé l’événement à « une chaussure de pointure 45 que l’on voudrait faire rentrer dans une vallée qui ne chausse que du 39 ». Une image qui reviendra d’ailleurs dans l’entretien qu’il nous a accordé. L’analogie est partagé par nombre d’habitants. « On ne peut pas pousser les murs, on ne peut pas pousser les montagnes », affirme Alexandre Marchesseau. « La vallée n’a tout simplement pas été pensée pour accueillir autant de monde au même moment. »
Quelles nuisances pour les habitants ?
Routes saturées, stationnement quasi impossible, trottoirs bondés, difficultés de circuler à pied… pour les habitants, la première conséquence est d’abord celle d’une congestion généralisée. À cette pression sur les infrastructures s’ajoute celle du bruit. Pendant plusieurs années, les arrivées de coureurs étaient commentées jour et nuit depuis le centre-ville, accompagnées de musique, d’annonces au micro, de cloches et d’encouragements jusqu’au petit matin. « On ne dormait plus pendant trois jours », résume Floran Tomei. Les nombreuses critiques sont parvenues aux oreilles de l’organisation. « Une nuisance, une fois qu’elle a été identifiée comme trop importante, c’est un boulet qu’on traîne pendant dix ans », admet David Poletti Group lors de l’entretien qu’il nous accordé. Depuis 2023, l’organisation mesure les niveaux sonores tout au long de l’événement afin de se doter d’une politique plus stricte. La sonorisation est désormais limitée à 80 décibels, un niveau comparable à celui d’une circulation routière dense, avec quelques dépassements autorisés uniquement lors de temps forts très ciblés, comme le départ ou l’arrivée du premier coureur. Le dispositif prévoit également l’arrêt de la sonorisation à 22 heures, un niveau sonore moyen ramené autour de 60 décibels pendant la nuit, ainsi que le déploiement de bénévoles chargés de sensibiliser les spectateurs aux comportements respectueux dans le centre-ville. « 95 % du temps, on fixe cette limite. Bien que certains animateurs aimeraient parfois pouvoir s’exprimer davantage… » Une révision de ces mesures est-elle envisagée ? David Poletti estime qu’elles ont déjà produit des effets : « Limiter à 80 décibels et couper le son à 22 heures, ce sont déjà deux mesures clés. Aujourd’hui, si on devait aller plus bas, on couperait quasiment l’animation. On sent que les efforts sont faits et c’est beaucoup plus supportable », assure-t-il. « Mais il y aura toujours des gens qui trouveront que cela fait trop de bruit ».
Les critiques dépassent néanmoins les seules nuisances urbaines. Guide de haute montagne, Alexandre Marchesseau observe aussi les conséquences d’une fréquentation toujours plus importante sur les sentiers du massif. « Ce n’est pas uniquement à cause de l’UTMB », insiste-t-il, « mais l’usage répétée des bâtons renforce un phénomène d’érosions des sols déjà très marqué. » Des dégradations non sans conséquences sur les milieux naturels, la faune et la flore, auxquelles s’ajoutent des conflits d’usage avec les activités pastorales. Des clôtures franchies ou piétinées, des troupeaux dispersés après le passage de coureurs, ou encore des « incivilités » constatés sur les chemins font parmi les critiques des habitants.
Au-delà de la course, l’UTMB s’étale avec son Ultra-Trail Village
Plus que les courses de trail elles-mêmes, c’est tout l’écosystème qui s’est construit autour qui est aujourd’hui pointé du doigt. Car au fil des années, la semaine UTMB est devenue le principal rendez-vous mondial de l’industrie du trail. L’Ultra-Trail Village réunit chaque année fabricants d’équipement, distributeurs, athlètes et professionnels du secteur, venus présenter leurs nouveautés, rencontrer le public et nouer des partenariats. Autour du village officiel vient désormais se greffer une multitude d’événements parallèles : sorties collectives, tests de matériel, projections de films, rencontres avec les athlètes ou encore animations organisées directement par les marques. Autant d’initiatives qui, mises bout à bout, contribuent à prolonger l’emprise de l’UTMB bien au-delà de son périmètre officiel. Pendant plusieurs années, le salon s’est d’ailleurs progressivement étendu dans le centre-ville. « C’était devenu tentaculaire », se souvient Alexandre Marchesseau. « À une époque, il débordait de la place du Mont-Blanc jusque dans les rues de Chamonix. » Cette année, le village des exposants occupe 1 928 m² sur la place du Mont-Blanc et réunit 110 marques, contre 134 en 2024 et 160 en 2022. Sollicité par Outside, l’UTMB Group n’a pas souhaité communiquer les tarifs de location des stands.
Pour sa première édition à la tête de la commune, le maire François-Xavier Laffin a demandé à l’organisation de réduire cette emprise. Le village des exposants a été cantonné à la seule place du Mont-Blanc, sans extension sur la promenade du Fori. Une concession obtenue tardivement, reconnaît-il, alors que la plupart des contrats avec les marques avaient déjà été signés. « Vous dire qu’ils ont fait des bons de joie serait vous mentir », glisse-t-il. « Mais nous sommes arrivés en mars. Beaucoup de choses étaient déjà engagées. » Dès 2027, le maire souhaite s’attaquer aux nombreuses animations organisées en marge de l’événement. « On ira un peu plus loin l’année prochaine, nous dit-il. On a hérité, avec un grand plaisir, du titre de la capitale mondiale du trail. Et pour continuer à être la capitale du trail, il va falloir que les marques, qui veulent toutes venir pendant ce moment phare, raisonnent avec une taille contrainte, avec des événements peut-être plus mesurés, quitte à les attirer vers quelque chose de plus qualitatif. »
Qui contrôle vraiment les marques ?
C’est pourtant sur ce point que les responsabilités deviennent plus floues. Car si le village officiel des exposants, dont l’implantation est autorisée par la mairie via des autorisations d’occupation du domaine public, relève bien de l’organisation de l’UTMB, une grande partie de l’activité commerciale qui gravite autour de la course échappe à son contrôle direct. Dès qu’une marque organise un run collectif, une animation ou un événement en dehors du village officiel, lorsqu’elles occupent l’espace public, elles doivent faire l’objet d’une demande auprès de la commune. « Dès qu’on a la main sur ce genre de demande, on réfléchit à l’intérêt pour la collectivité, pour les habitants et pour l’organisateur. Et en fonction de ça, on décide de valider ou non », explique le maire. Mais si les marques ne sont par ailleurs pas censées afficher de visibilité commerciale hors des espaces prévus, en pratique, les choses sont moins simples. « Comme toute loi, il y a le texte et il y a ceux qui jouent avec », reconnaît David Poletti.
Interrogé par Outside sur les moyens de contraindre les marques qui multiplient les activations en dehors du salon officiel, le Responsable des Opérations et Relations Territoires n’a avancé aucune mesure concrète. Il a, en revanche, insisté sur le dialogue engagé avec ses partenaires et sur les groupes de travail mis en place avec la mairie. « Techniquement, l’organisation pourrait aller jusqu’à exclure une marque de son village si son comportement était jugé incompatible avec les valeurs de l’événement », explique David Poletti, qui affirme que cette possibilité a déjà été engagée à plusieurs reprises. « Maintenant, c’est sûr que c’est quelque chose qui est très lourd de conséquences. Ce n’est pas quelque chose qu’on peut faire de manière déraisonnable. » Pour l’instant, l’UTMB semble donc privilégier la concertation, en espérant que les enseignes prennent en compte les limites du territoire. « À un moment donné, si vous venez sur notre événement, c’est pour en profiter. Et si vous sciez la branche sur laquelle on est tous assis, derrière, on n’aura tous que nos yeux pour pleurer », estime-t-il.
La situation est pourtant plus complexe avec les marques qui ne sont pas partenaires officielles de l’événement et qui n’ont pas de stand au salon. « Nous, en tant qu’organisateurs, on arrive à gérer les populations qu’on maîtrise : les coureurs, les partenaires, les marques présentes sur le village », explique Keziah Piercy, responsable RP HOKA UTMB Mont-Blanc. « Mais si une marque avec laquelle on n’a aucune relation décide d’activer avec un commerce sur le domaine public, c’est quelque chose d’extérieur à notre périmètre et sur lequel on a peu de pouvoir. On a l’impression que l’organisation a le pouvoir sur tout ce qui se passe pendant la semaine UTMB. Mais aujourd’hui, on est limité par ce cadre légal », précise-t-il. Une limite que David Poletti renvoie également à la responsabilité des collectivités : « Nous, on va alerter, prévenir des enjeux. Mais on reste quand même limité dans le pouvoir qu’on exerce et dans le pouvoir qu’on a. En revanche, on est déjà en dialogue avec les bons acteurs de la mairie et et toutes les communes aux alentours pour qu’ils puissent intervenir sur toutes les dimensions de l’événement.»
« Ils sont sur leur soucoupe volante » : le dialogue avec les habitants pointé du doigt
Dans son rapport d’impact, l’UTMB affirme avoir fait de « l’écoute et du dialogue avec l’ensemble de ses parties prenantes » l’un des piliers de sa démarche. L’objectif affiché est de « co-construire des solutions » avec les acteurs du territoire. Mais lorsque Outside a demandé à David Poletti comment l’organisation prend le pouls de la population locale, premiers concernés par la démesure de l’évènement, sa réponse repose avant tout sur son ancrage personnel. « J’ai grandi ici. Beaucoup de gens avec qui j’étais au collège ou au lycée vivent toujours dans la vallée. Je passe une bonne partie de mon temps à discuter avec les socioprofessionnels, avec les collègues, avec d’anciennes connaissances. C’est une vigilance de tous les jours. »
Une approche qui laisse pourtant sceptiques plusieurs habitants interrogés. « Ils sont sur leur soucoupe volante, ils gèrent leur empire », juge Alexandre Marchesseau, évoquant une déconnexion croissante entre les organisateurs et la réalité quotidienne des habitants. « Chamonix, c’est un village. Les critiques, ils les connaissent forcément. Tout le monde connaît tout le monde ici. La question, ce n’est pas de savoir s’ils les entendent. C’est de savoir s’ils en tiennent compte. » « Lorsqu’on voit que les organisateurs interprètent eux-mêmes la parole des Chamoniards sans les avoir réellement consultés, on peut se demander s’ils ont envie de le faire », déplore de son côté Tim Mottin. « Ils ont sans doute plus intérêt à rester dans une représentation assez floue de l’opinion qu’à sonder véritablement la population. »
Quel UTMB demain ?
À écouter les deux parties, le climat est loin de l’affrontement que certains imaginaient après les premières déclarations du nouveau maire. Invité par l’organisation à participer à la conférence de presse de présentation de l’édition 2026, François-Xavier Laffin dit avoir accepté immédiatement. « Je n’ai pas de difficulté à exposer une position qui est peut-être un peu différente de celle des années précédentes », explique-t-il. « La première des choses, c’est qu’on soit d’accord avec l’organisateur sur les messages qu’on doit porter. Là-dessus, on est absolument sur la même ligne. » Depuis son élection, plusieurs réunions de travail ont d’ailleurs été organisées. « Ils ont compris qu’il y avait une évolution de notre position. Et ils y ont assez vite adhéré. Nous n’avons pas forcément de divergence sur le résultat que nous devons obtenir. » affirme-t-il.
Même discours du côté de David Poletti. Le Responsable des Opérations et Relations Territoires assure que les échanges avec la mairie sont désormais quotidiens à l’approche de l’événement. « On préfère avoir un dialogue franc et honnête », explique-t-il. « Il y a des sujets sur lesquels nous sommes d’accord, d’autres qui méritent débat. L’objectif est de trouver les équilibres qui conviennent aux différentes communes, dont celle de Chamonix. »
Sensibiliser les spectateurs
François-Xavier Laffin espère ainsi obtenir deux résultats : « retrouver une situation plus apaisée, plus respectueuse, plus vertueuse de sorte que les Chamoniards redeviennent amoureux de l’Ultra-Trail » et « encadrer et sans doute réduire l’ampleur de l’événement ou en tout cas des nuisances que cet événement crée auprès de nos administrés. » Une première piste avancée par la municipalité consiste à mieux répartir les flux et à sensibiliser les spectateurs. « La première des choses, c’est qu’il faut faire comprendre aux gens qu’on ne peut pas accueillir tout le monde en même temps. Que sinon, c’est au détriment des habitants, de notre environnement, de nos infrastructures qui ne sont pas faites pour recevoir autant de monde. C’est vrai que les gens ne voient pas la face cachée de l’histoire. Quand on a autant de personnes en même temps dans une même station, quid de la sécurité, du service médical, de la gendarmerie, de l’augmentation de tous les effectifs de façon à pouvoir répondre à d’éventuels soucis qui pourraient apparaître parce qu’on est beaucoup plus nombreux ? Il faut prendre soin de notre vallée parce que sinon, demain, il n’y aura plus d’ultra-trail. Retrouvons une taille satisfaisante de façon à ce qu’on assure la pérennité d’un événement qui correspond à la pointure 39. »
L’UTMB souhaite de son côté renforcer ses messages auprès des spectateurs, un public plus difficile à toucher que les coureurs inscrits, avec qui un dialogue est déjà instauré via des newsletters. Une campagne de sensibilisation a ainsi été lancée pour rappeler les règles de comportement attendues sur le territoire. « On va parler du respect de la propriété privée, du respect des locaux, du fait qu’on est invité sur un territoire », explique David Poletti.« Si vous venez faire la fête chez nous, dans les vallées qui vous accueillent, très bien, mais sachez que les codes qui existent en ville ne fonctionnent pas forcément exactement de la même manière en montagne. On sait très bien qu’il va falloir répéter les messages un certain nombre de fois pour que ça commence à adhérer. »
« Réduire la voilure », la question sur laquelle l’UTMB ne tranche pas
Outre la sensibilisation, faut-il réduire certaines épreuves ? Repenser leur implantation ? Limiter la concentration des arrivées dans le centre de Chamonix ? Les questions seraient sur la table, comprend on entre les lignes. Pour autant, David Poletti n’avance pas de réelle remise en question concernant le format ni la taille de l’événement. Il tient d’abord à rappeler que l’organisation a déjà fait le choix de plafonner certaines jauges. « L’UTMB a atteint sa jauge maximale depuis maintenant près de vingt ans. On est à 2 500 coureurs depuis 2006 ou 2007. On n’a pas attendu pour limiter ce nombre-là. », souligne-t-il. En effet, l’édition 2025 a réuni 11 639 participants venus de 120 pays, répartis sur huit courses. La course reine, l’UTMB (environ 170 km), accueille autour de 2 500 coureurs, tandis que la CCC et l’OCC réunissent respectivement environ 2 100 et 1 600 participants. Le dirigeant insiste également sur le fait que l’UTMB ne représente qu’une partie de la fréquentation globale de la vallée. Il rappelle notamment que la fréquentation sur le Tour du Mont-Blanc monte à plus de 100 000 passages sur la saison entre début juin et fin septembre et que d’autres périodes, comme le 15 août ou les vacances de Noël, connaissent des niveaux de fréquentation comparables. « Il faut quand même qu’on garde les choses dans le contexte. On parle du passage de 10 000 coureurs étalé sur huit courses et 300 km de territoire. Il faut qu’on prenne notre part, mais aujourd’hui, le trail fait partie d’un tout. On ne peut pas dire que 5 % des passages représentent 95 % des dégâts. C’est disproportionné », estime-t-il.
Un argument qui ne répond toutefois pas totalement aux critiques des opposants à l’événement, qui soulignent que l’organisation dispose malgré tout d’un levier direct sur la taille et la durée de sa propre manifestation. Pourtant, David Poletti avance qu’« il y a le nombre absolu, qui est un sujet, mais sur lequel on n’a pas les pleins pouvoirs. » Par là, il entend notamment la difficulté à agir sur les spectateurs ou visiteurs qui viennent à Chamonix sans participer à l’événement. « Dans un stade, une fois qu’on a 10 000 places, on ferme les portes. Là, on parle d’une ville, d’un domaine public, avec des habitants, des commerçants, des randonneurs qui n’ont rien à voir avec l’événement. On ne peut pas simplement fermer les accès », détaille-t-il. Si l’organisation assure qu’il n’est plus question d’augmenter la taille de l’UTMB, la question d’une réduction du format reste, elle, plus délicate. « Aujourd’hui, l’événement est arrivé à maturité. Il n’y a pas de place pour ajouter plus de coureurs dans nos vallées. Je pense que l’ensemble des acteurs nous trouveraient totalement hors sol si on prenait une décision de cette nature-là », assure David Poletti. « Mais le changement radical du format sportif ne constitue pas forcément le levier majeur sur lequel il faut agir ».
Moins de courses, moins de dossards ?
Interrogé à plusieurs reprises sur la possibilité de supprimer une épreuve ou de réduire le format de l’événement, le Responsable renvoie plutôt la décision à une réflexion « qui ne peut pas se débattre uniquement avec Chamonix. L’équilibre et le nombre des courses est quelque chose qui doit se discuter avec Chamonix mais aussi avec l’ensemble des communes françaises, italiennes et suisses. » Ces échanges ont « commencé à être évoqués. On va dire que le travail doit commencer ». Sur la réduction du nombre de coureurs, les positions apparaissent toutefois moins alignées avec la mairie. François-Xavier Laffin assure que « la trajectoire demandée par l’État, la commune et le comité consultatif de la réserve naturelle des Aiguilles rouges est d’aller vers une baisse du nombre de concurrents qui traversent ces secteurs particulièrement protégés. » L’objectif de la commune est d’aboutir à des évolutions dès l’édition 2027, qui pourrait servir de « laboratoire » avant de définir les ajustements des années suivantes. Le maire souhaite notamment que les discussions aient lieu en amont, avant l’ouverture des inscriptions, afin d’éviter de se retrouver face à un fait accompli. « Sinon, on est chaque fois devant une situation où l’on nous dit : c’est trop tard, les inscriptions sont ouvertes, on ne peut plus faire grand-chose. »
L’ampleur prise par l’événement n’a-t-elle pas fini par dépasser les capacités de l’organisation à l’encadrer ? David Poletti reconnaît que certains aspects de cette croissance ont surpris l’UTMB Group. « Sur le côté sportif, je pense que c’est quelque chose qui est assez facile à maîtriser. Maintenant, on ne va pas se cacher derrière le petit doigt : il y a des sujets comme l’influence des spectateurs et leur nombre dans certaines zones qui nous ont surpris aujourd’hui. » Le Responsable des opérations assure toutefois vouloir tirer les enseignements de cette édition et adapter progressivement l’organisation. « Est-ce qu’on a pris aujourd’hui toutes les bonnes mesures ? Évidemment, avant l’événement, je l’espère et j’ai envie d’être optimiste sur le fait qu’on a pris des mesures qui sont adaptées. Maintenant, en toute franchise, on verra le résultat après l’événement. Si ça a été suffisant, tant mieux, on consolidera les processus et on ne reviendra pas en arrière. Et si ça n’a pas été suffisant, on analysera pourquoi pour prendre des mesures encore supplémentaires dans les années futures. » promet Poletti. Une promesse que le maire de Chamonix espère désormais voir se concrétiser. Amateur de trail, lui même ayant participé plusieurs fois à l’événement, François-Xavier Laffin estime que la pérennité de l’UTMB passe désormais par un changement de dimension. « Je l’aime bien, la course. Je l’ai courue plusieurs fois [la CCC, ndlr]. C’est un événement sportif assez extraordinaire, qui fait des gens heureux. Mais je suis convaincu que ces gens heureux peuvent comprendre que, si l’on veut que ça continue, il faut réduire un petit peu la voilure. »
Photo d'en-tête : UTMB / Franck Oddoux- Thèmes :
- Société
- Ultra Trail
- UTMB
